V COMME VISIONS DU REEL

Une charmante petite ville en Suisse sur le lac Léman ; un festival en pleine expansion, une programmation riche et variée, une sélection exigeante de très haut niveau. C’est Visions du réel à Nyon.

Le nombre de sections est impressionnant et dit d’abord qu’aucun festivalier ne pourra tout voir, tout suivre. Mais quels que soient ses choix, il fera des découvertes, il ira de surprises en étonnements et rencontrera des cinéastes venus du monde entier.

La compétition internationale est organisée en trois niveaux, selon le format des films, longs, moyens, courts. Pour les longs, 20 films !

La section Regards Neufs, consacrée à des premiers longs métrages, part à la découverte de nouveaux talents. Elle a son jury et son prix propres.

Les films suisses sont bien sûr très présents (dans la section Helvétiques) et les films issus d’écoles de cinéma du monde entier prennent place dans Premiers Pas. Quant à la section Grand Angle, elle « aspire, nous dit le catalogue, à faire voyager le public avec des films divertissants et touchant », ce qui est parfaitement le cas pour le film choisi pour la séance d’ouverture, Presenting Princess Shaw.

Le focus est cette année consacré au Chili, une belle occasion de revoir par exemple le célèbre film de Carmen Castillo, Calle Santa Fe, ou de découvrir cet hommage aux photographes qui prirent tant de risques sous la dictature de Pinochet pour montrer l’ampleur de la répression de la moindre manifestation (City of Photographers de Sebastian Moreno).

Le prix créé il y a trois ans pour couronné l’ensemble d’une œuvre, Maître du réel, était cette année décerné à Peter Greenaway. Le festival lui a donc consacré une Masterclass et a programmé Eisenstein in Guanajuato lors de la soirée de remise du prix. D’autres projections spéciales nous ont permis de voir entre autres Fuocoammmare, le film que Gianfranco Rosi a consacré au sort des réfugiés africains à Lampedusa et le dernier combat mené par Michael Moore contre l’obscurantisme américain ( Where to invade next ).

Pour compléter ce rapide inventaire signalons deux ateliers, l’un consacré à Dominic Gagnon et l’autre à Andrius Stonys, Enfin, chaque matin, le forum a permis aux réalisateurs, producteurs ou distributeurs d’échanger sur leurs pratiques, d’évoquer les problèmes actuels du cinéma documentaire, sans jamais tomber dans le pessimisme absolu. Encore une fois, la richesse de la sélection et l’enthousiasme des jeunes cinéastes présents ne pouvaient qu’être réjouissant.

Il est bien difficile de faire à chaud un bilan exhaustif des films vus pendant le festival. Je me limiterai pour l’instant à signaler quelques tendances à propos des films qui m’ont fait le plus d’impression.

En premier lieu je retiendrai des films portraits, nous faisant découvrir des personnalités originales et attachantes, en particulier dans le domaine artistique. C’est le cas de Grisélidis Réal, écrivaine et peintre mais aussi défenseuse de la cause des prostituées, se réclamant elle-même « péripatéticienne de profession » (Belle de nuit – Grisélidis Réal, Selfportraits de Marie-Eve de Grave). Marie Depussé est elle aussi écrivaine. Sa singularité étant d’avoir travaillé en tant que psychanalyste à la clinique de La Borde et d’y vivre encore dans la cabane au fond du parc ( On the platform de Stephan Mihalachi). De son côté, Aleksandr Vinogradov, nous présente une chanteuse des rues, s’accompagnant de son accordéon, à Bruxelles. Une vie dure donnant lieu à des chansons fortes, mises en valeur par la voix rauque de la chanteuse ( Call me Chaos)

Les grands problèmes de notre monde sont bien sûr des sujets que les documentaristes abordent souvent avec la volonté de bousculer le spectateur, l’incitant à ne plus tolérer l’intolérable. C’est le cas des guerres, même lorsqu’elles sont vues de façon rétrospective, dans les traces qu’elles ont laissées dans les paysages et dans la vie des populations ( Batusha’s house de Tino Glimman et Jan Gollob ; My own private war de Lidija Zelovic ; Gulistan, land of roses de Zayne Akyol). De même le public de Nyon n’est pas resté insensible devant les manifestations de la dictature en Iran où il est impossible pour les jeunes de satisfaire leur passion pour la musique (Raving Iran de Susanne Regina Meures) ; les conditions de vie particulièrement précaires de roms dans un bidonville de Turin destiné à être détruit (River Memories de Gianluca de Serio et Massimiliano de Serio) ; le sort fait à ceux qui sont étiquetés fous en Russie (Liberation, the user’s guide d’Alexander Kutnetsov) et aux prostituées à Abidgan (Little go girls d’Eliande de Latour).

Le comité de sélection, dirigé par luciano Barisone, avait mis en exergue les thèmes de la rencontre et de la jeunesse. Dans plusieurs films c’est à travers une vision de la famille et de ses problèmes qu’ils sont abordés : Looking like my mother de Dominique Margot présente la perception qu’une fille peut avoir de sa mère lorsque celle-ci souffre de dépression chronique ; A mere breath de Monica Lazurean-Gorgan nous plonge au coeur d’une famille dont le fanatisme religieux est contradictoire avec les aspirations de leurs enfants devenus adolescents et se heurte à la paralysie incurable de la plus jeune ; dans Brothers de Aslaug Holm c’est une mère cinéaste qui suit pas à pas les relations fraternelles de ses deux garçons, de l’enfance à l’adolescence ; Ana Tipa elle filme un ouvrier maçon écartelé entre deux femmes, deux familles, allant d’une maison à l’autre, d’un pays à l’autre ( Prisoner).

La jeunesse, c’est bien sûr le temps des amours. La façon dont filles et garçons en parlent et dont ils le viventen France et en Chine n’est-elle pas au fond toujours la même ? Deux films, Loves me, loves me not de Fabienne Abramovich et Per Song de Suchang Xie, leur donnent la parole sur le sujet et opèrent ainsi une confrontation à distance. Décidément, le cinéma documentaire ne manque pas de ressources pour nous émouvoir.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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