C COMME CAMBODGE

Revoir les documentaires de Rithy Panh en attendant son dernier film Exil, présenté à Cannes.

Dès 13 ans, il est victime de la terreur Khmère Rouge. Son père étant enseignant, il est envoyé, avec toute sa famille, en rééducation à la campagne, comme tout intellectuel. Le jeune Rithy devra apprendre à survivre, séparé de ses parents, au milieu de la mort omniprésente et sans jamais manger à sa faim. Il survivra, mais perdra une grande partie de sa famille. Il y a là l’origine de la plus grande partie de son travail de documentariste. S’il n’est pas possible d’oublier le génocide perpétrer par Pol Pot et les siens, comment le cinéma peut-il en entretenir la mémoire. Est-il possible de pardonner ceux qui se présentent comme de simples exécutants, obéissant aux ordres les plus inhumains pour sauver leur propre vie. Est-il possible de construire un avenir où ce type de barbarie ne pourrait plus se reproduire ?

La mécanique de la terreur.

S 21 La machine de mort khmère rouge, 2003, 100 minutes

Dans cet enfer tout était fait pour « détruire » ceux qui étaient conduits là, accusés d’être des ennemis du pays, c’est-à-dire du parti. Ils étaient torturés jusqu’à ce qu’ils dénoncent 50 ou 60 autres personnes, qui à leur tour devront dénoncer, et ainsi de suite. Une mécanique implacable. Car bien sûr, personne ne pouvait résister à cette escalade de la torture, qui les conduisait tous à la mort.

C’est un des survivants, Nath qui, pour le film, va « interroger » ceux qui travaillaient à S 21 pour les Khmers rouges. Comment ont-ils pu accepter la cruauté du système ? Comment ont-ils pu en être les acteurs ? Comment ont-ils pu renoncer à toute humanité ?

Faut-il, pardonner ? La réconciliation est-elle possible ? Pour Panh certainement pas au prix de l’effacement des mémoires de l’horreur et de l’ampleur du génocide.

Portrait d’un bourreau

Duch, le maître des forges de l’enfer, 2011, 104 minutes

Duch celui qui a dirigé S 21 pendant toutes ces années du pouvoir de Pol Pot. Un intellectuel, qui parle français, qui a étudié Marx et la philosophie. Un long monologue où il parle de lui-même, de sa vie. Cherche-t-il à se justifier ? « On me gardait pour m’utiliser, dit-il, parce que je suis loyal. Je ne trahis pas. » Ou bien encore : « J’ai rejoint la révolution pour servir mon pays, mon peuple. » Un peuple qu’il contribuera à décimer.

Ici ce ne sont pas la torture ou la mort elles-mêmes qui nous sont montrées, mais la terreur quotidienne de l’enfermement, la violence des coups, la souffrance et la mort annoncée, à laquelle il n’est pas possible d’échapper.

Dans d’autres séquences, Duch lit des slogans de l’Angkar (l’Organisation) qui ont servi à endoctriner une partie de la jeunesse cambodgienne, surtout des paysans illettrés qui, contrairement aux intellectuels, n’hésitaient pas à tuer si on le leur ordonnait. Beaucoup de ces slogans parlent de la mort. « Tuer un innocent vaut mieux que laisser en vie un ennemi. » Duch lit sans émotion, comme à son habitude. Il n’y a dans le ton de sa voix aucune distance, pas une bribe de critique. Pour lui, il s’agit encore de vérités.

La torture, Duch en parle comme il parle de tout le reste, avec une précision glaciale. Ancien enseignant, c’est lui qui forme les interrogateurs, qui leur apprend la bonne méthode. A S 21, si l’on torture, ce n’est pas pour tuer. Aucun prisonnier ne doit mourir sous la torture. Elle doit « simplement » permettre d’obtenir des aveux et l’on torture tant que le prisonnier n’a pas parlé. Après, il peut être exécuté. Une justification stupéfiante, presque naïve. Le régime de Pol Pot a commis bien plus qu’un génocide

L’autobiographie d’un survivant.

L’image manquante, 2013, 92 minutes

L’image manquante, c’est l’image d’une enfance volée, détruite par un régime totalitaire, contre lequel le film dresse un réquisitoire implacable. La vie quotidienne dans les camps, les repas ou ce qui en tient lieu, la nuit où il faut essayer de dormir, seront mis en scènes par les figurines peintes, de petites statuettes rappelant des jouets d’enfants, mais sombres, aux visages défigurés par la souffrance, par la faim, par la présence de la mort. Ici, c’est la faim qui est utilisée comme une arme, et la volonté de détruire toute trace d’humanité chez ceux qui doivent devenir les hommes nouveaux d’un pays nouveau, le Kampuchéa démocratique.

Panh avait 13 ans lorsqu’il a vécu cet enfer. A 50 ans, devenu cinéaste, il retourne dans ce passé, pour lutter contre l’oubli, pour ne pas accepter l’effacement des souvenirs par le temps ou une volonté suspecte de vouloir tourner la page.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Une réflexion sur « C COMME CAMBODGE »

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