H COMME HABITANTS

Dans son précédent film (Journal de France, 2012) Depardon partait à la découverte de la France. En caravane aménagée pour pouvoir y vivre confortablement, il allait sur les routes, petites de préférence, et s’arrêtait selon son inspiration, dans un village, une petite ville, sur une place, près d’une plage et il photographiait les lieux, les boutiques, les petits commerces, les rues, les carrefours, des plans fixes toujours vides, car avec la chambre photographique qu’il utilise, le temps de pose très long ne permet pas de capter le mouvement. Peu importe. Chaque image, chaque plan parle à tout spectateur qui a bien dû, dans sa vie, avoir déjà vu de tels lieux où domine la banalité, proposés à notre mémoire sans aucune recherche, sans aucun effet, ni artistique, ni sociologique, même pas touristique.

Pour ce nouveau film, Depardon repart sur les routes de France, à la rencontre cette fois-ci des français. Toujours dans sa caravane, que nous suivons dans des plans de coupe tout au long du périple, à travers la campagne, sur les petites routes étroites où nous voyons bien qu’elle se déplace à la vitesse de la tortue. La caravane nous la retrouvons à l’arrêt dans un lieu public, une ville ou un village, sur une place ou dans une rue, mais surtout pas dans un parking de caravanes ou de supermarchés. Depardon l’a aménagée cette fois en un salon de réception, un salon réduit à sa plus simple expression, une sorte de petite tablette devant la fenêtre par laquelle nous voyons la vie qui continue, des passants surtout. De chaque côté de cette table, deux chaises occupées par deux personnes qui sont là à la demande du cinéaste, pour continuer une conversation entreprise auparavant, ailleurs, dans la rue peut-être, peu importe, ce qui compte c’est qu’elles dialoguent, face à face, vue de profil pour nous.

On pourrait avoir l’impression qu’ils parlent de tout et de rien, de choses sans importance, des petits riens de leur vie quotidienne. C’est parfois le cas, mais nous assistons aussi à de vrais échanges, où l’un ou l’autre, ou même les deux interlocuteurs, parlent d’eux, de ce qu’ils vivent au moment où Depardon les a rencontrés, de ce fait pour eux problème, à les empêcher de dormir même, les remettre en cause ou les angoisser. Des tranches de vie donc, parfois émouvantes, par moment inquiétantes même, mais toujours authentiques. Devant la caméra de Depardon, on ne joue pas les stars.

Il y a là toute sorte de personnes. Des jeunes et des vieux, des ados et des retraités, des lycéens et des employés. Toujours par deux, ils entretiennent l’un avec l’autre des liens particuliers. Ou bien ce sont des amis, des connaissances qui ont un peu de passé en commun. Ou bien ce sont des couples, des amoureux, un père ou une mère avec son fils ou sa fille. Il y a toujours entre eux de la communauté, parfois parce qu’ils sont engagés dans la même situation. D’autres fois parce qu’il importe particulièrement de parler de soi, d’être écouté, d’être compris, d’être conseillé. Cette nécessité du dialogue est bien sûr ce qui fait l’unité du film, la diversité apparente des personnes filmées passant nettement au second plan. Peu importe que l’on puisse reconnaître les accents d’une région. Peu importe même que l’on soit informé par le discours des éléments où des situations vécues par la personne qui parle. La succession relativement rapide des séquences rend impossible le développement d’une empathie forte avec ces interlocuteurs. Mais là n’est pas l’objectif de Depardon, puisque son choix n’a pas été de s’arrêter longuement sur l’un ou l’autre cas. Certains seront peut-être frustrés par ce choix, mais le film aurait alors été très différent, et l’on ne peut pas reprocher au cinéaste d’avoir fait le film qu’il a fait. La série de flash qu’il nous propose est tout aussi éloquente que de longs développements. A l’évidence, Depardon a su libérer la parole des intervenants qui semblent ignorer totalement la présence de la caméra. Mais ce travail de filmage n’est pas l’essentiel. Car le film de Depardon est avant tout un film de montage.

Tout d’abord, Depardon choisi dans le matériau filmé les « personnages » qu’il va faire figurer dans son film. Ensuite, il ne montre jamais les moments d’installation de ses invités, l’invite à dialoguer, la façon de les mettre à l’aise. Pas plus qu’il ne montre la mise en place du dispositif de filmage dont il dit simplement en ouverture du film qu’il est réduit au maximum. Plus important encore, Depardon ne cache pas le fait qu’il ne filme pas en continu, ou qu’il a opéré des coupes dans les discussions qu’il nous présente. On n’a pas affaire à des plan-séquence. Depardon n’est pas un cinéaste qui déclenche sa caméra et qui attend que ça se passe, même s’il reste quand même non-interventionniste. Pas de question, son film n’est pas un film d’entretien ; pas de commentaire non plus donnant un minimum d’explication (telle ou telle personne a été rencontré dans telle situation, au moment où, dans sa vie …) Il se contente de retenir ce qui lui semble pertinent, ou intéressant, ou significatif. Du coup les séquences de dialogue sont de longueur très inégale, certaines plutôt brèves, d’autres jouant plus sur la durée. Mais aucune ne nous laisse le temps de tout savoir ou de tout comprendre de la vie des personnes filmées. En photographe, Depardon propose des instantanés, ou plus exactement des tableaux (fixes mais sonorisés) équivalents aux photos prises à la chambre qu’il a réuni dans l’exposition de la BNF et dont il se sert dans Journal de France. Nous sommes bien loin de la patience et de l’insistance avec lesquelles il a filmé dans Profil Paysan les exploitants des fermes dans lesquelles il revient régulièrement au fil des ans. Gageons qu’il n’y aura pas de suite ou de prolongement à cette vision des habitants de la France. Ou bien ce sera sous une forme bien différente. Car Depardon a sans doute encore bien des films à faire et bien des dispositifs à inventer.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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