M COMME MYTHOLOGIE (BELLA E PERDUTA)

On peut hésiter à considérer le dernier film de Pietro Marcello comme un documentaire. Du moins, ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’agit pas d’un documentaire traditionnel, c’est-à-dire d’un documentaire au sens traditionnel du terme. Sommes-nous donc en présence d’un de ces films, considérés comme « modernes », qui abolissent l’opposition entre documentaire et fiction ? Pas vraiment non plus. Il y a bien dans Bella e Perduta des éléments documentaires mélangés avec des données fictives, le personnage de Polichinelle au premier chef. Mais on peut aussi dire que les données renvoyant au réel (le Palazzo Carditello, le vandalisme dont il est l’objet et l’entretien bénévole de Tommaso) sont traités sous la forme d’un récit qui pourrait très bien sortir tout droit de l’imaginaire de l’auteur du film. On peut donc considérer que la distinction entre fiction et documentaire n’a plus de sens pour Pietro Marcello, si du moins on entend ces deux termes dans leur acception la plus courante. En résulte une confusion qui ne peut que désorienter le spectateur, ce qui est loin d’être un défaut. Le travail critique peut alors consister à donner des points de repère, et la presse ne s’en est pas privée à la sortie du film, convoquant par exemple le « projet » initial du cinéaste vis-à-vis du Palazzio Carditello et de son singulier gardien-sauveteur, projet qui aurait été nécessairement modifié à la mort de ce dernier. Mais on peut aussi penser que ces éléments ne sont pas fondamentaux lorsqu’on voit le film et que de toute façon la majorité des spectateurs verront sans doute le film sans les connaître.

         Essayons donc de voir le film avec un regard le plus « naïf » possible, sans information préalable et de se laisser aller à la magie qu’il renferme dès les premiers plans. Ce spectateur idéal (en existe-t-il encore beaucoup ?) ne peut manquer de remarquer deux éléments émergents dans le foisonnement des images : le château  et la nécessité de sa sauvegarde  d’une part et la vie du bufflon Sarchiapone de l’autre, ces deux lignes filmiques trouvant leur rencontre dans le personnage de Tommaso (un individu réel) dans un premier temps et de Polichinelle (un personnage fictif s’il en est) par la suite, dans la plus grande partie du film d’ailleurs.

         Au niveau visuel, le film propose deux images dominantes. En premier lieu, l’image de Polichinelle, caractérisée par l’opposition du blanc des vêtements et du noir du masque. La dimension narrative est alors concrétisée par le moment où Polichinelle enlève son masque pour devenir un homme comme les autres. On voit bien ic alors comment l’imaginaire peut constituer une dimension autonome tout en s’enchevêtrant avec la prise en compte du réel.

         La deuxième image récurrente du film est celle de bufflon, dont il est répété à plusieurs reprises qu’il n’a pas la chance d’être une femelle qui, elle au moins, donne du lait. Le bufflon (personnalisé en Sarchiapone) est filmé dès sa naissance, et nous suivons, bien que ce ne soit pas toujours dans un ordre strictement chronologique, les différentes étapes de sa vie, depuis son élevage au biberon jusqu’à son âge adulte. La scène où il refuse un long moment à monter dans la bétaillère qui doit le conduire on image facilement où (séquence qui donne d’ailleurs tout son sens à la sorte de labyrinthe filmé dans l’incipit du film) donne toute sa dimension à cet animal filmé très souvent en gros plans, cadrages qui coupent court à toute tentation de rapprocher le film du genre animalier. Deux plans sont alors caractéristiques de la dimension magique du bufflon, celui où il se vautre littéralement dans un champ de hautes herbes fleuries et celui où il gambade dans cette même herbe poursuivi par un berger impuissant à le rattraper.

         Au niveau des images, on doit quand même ajouter les plans sur le château, plans en nombre restreint toute fois et qui ne semblent constituer que le contexte historique du film. Polichinelle et le bufflon suffisent eux à donner au film sa dimension de documentaire mythologique.

Bella e Perduta, film de Pietro Marcello, Italie, 87 minutes.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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