P COMME PORTRAIT …D’UN POLITIQUE

Le Président d’Yves Jeuland (2010).

 Roland Dumas, le mauvais garçon de la République de Patrick Benquet (2017).

Pour faire le portrait d’un homme politique, il faut…

Bien choisir son modèle !

De préférence le choisir vivant, ce qui permettra de réaliser un entretien, de lui donner la parole, de le faire parler sur sa vie, sa carrière, ses amis et ses ennemis. Le fin du fin sera alors de confronter ses paroles d’aujourd’hui avec ses déclarations d’hier, de le faire réagir à celles-ci

Le choisir plutôt âgé, peut-être même très âgé, ce qui veut dire qu’il peut s’être retiré de la vie publique (mais il ne s’agit certainement pas de retraite, un homme politique ne prend pas sa retraite). Il pourra alors avoir un regard distancié sur l’actualité, qu’il sera facile dans ces conditions de lui faire commenter. Il y aura surtout beaucoup à dire sur sa vie, sa longue carrière, avec ses moments forts, ses hauts et ses bas, ses hésitations, ses renoncements, ses trahisons peut-être.

Choisir une personnalité dont la notoriété est incontestable (mais attention, notoriété ne veut pas dire popularité !) S’assurer donc qu’elle ne soit pas oubliée.

Choisir une personnalité de conviction, qui a des convictions, qu’il pourra affirmer, haut et fort, défendre bec et ongle, même si son itinéraire peut laisser penser que son engagement a pu connaître des fluctuations.

Enfin choisir une véritable «Bête » politique, qui consacre toute sa vie à la politique, toutes ses activités, tout son temps.

Donc choisir une personnalité qui sorte du commun. Mieux, qui se démarque nettement de la classe politique. Qui soit en quelque sorte le vilain petit canard, ou le mauvais élève, de cette classe, même si elle y est acceptée et y joue un rôle non négligeable. Une personnalité sulfureuse, pas toujours « politiquement correct ».

Bref, le film aurait alors toutes les chances de devenir un testament politique.

C’est ce qu’ont réussi en particulier deux films, réalisés à quelques années d’intervalle, Le Président d’Yves Jeuland (2010) et Roland Dumas, le mauvais garçon de la République de Patrick Benquet (2017).

Pour l’audience de son film, Yves Jeuland a eu beaucoup de chance. Pouvait-il imaginer en commençant le tournage de la campagne de Georges Frêche pour les élections régionales de 2010 que cette campagne allait prendre une tournure nationale, mobilisant l’ensemble des médias du pays suite à  l’exclusion de Georges Frêche du parti socialiste due à un de ces dérapages langagiers comme il en avait le secret ?

Jeuland filme Georges Frêche (tout le monde l’appelle « Président », tout simplement) à la fois dans des situations relativement intimes (dans sa voiture, beaucoup, dans son bureau où il signe machinalement des piles de dossiers) et des situations publiques. Dans des visites d’usine, des réunions avec les militants et les têtes de liste départementales, des meetings bien sûr, dont le grand rassemblement au Zénith de Montpellier entre les deux tours, et surtout, surtout, lors de ses interventions dans les médias, radios et télévisions. Dans les deux cas, c’est le rôle des conseillers qui est mis en évidence, l’avalanche de conseils, de formules toute faites que proposent le directeur de la communication et le publicitaire de service. Omniprésents à chaque étape de la campagne, et donc du film, leur rôle est prépondérant et ils ne sont pas loin de s’attribuer entièrement la victoire finale. Pourtant ils sont les seuls à avoir quelques moments de doute, lorsque le Président ne suit pas à la lettre leurs recommandations. N’en fait-il pas trop, en particulier dans ses attaques très personnalisées contre la maire de Montpellier, son ancienne première adjointe qui conduit la liste officielle du parti socialiste depuis son exclusion et contre Martine Aubry, alors première secrétaire du parti. Mais les résultats sont là. Les électeurs l’ont suivi.

Le film sur Frêche dresse le portrait d’un homme politique présenté comme « hors normes ». Physiquement diminué, il se déplace difficilement et toujours avec une canne, ou s’appuyant sur l’épaule d’un de ses proches. Mais il reste « fort en gueule », tenant tête aux journalistes qui essaient de le pousser dans ses retranchements et possédant un fort pouvoir de séduction des foules. Un portait particulièrement ambigu, montrant d’un côté le manque total de morale dans l’action politique (le mot favori des conseillers est « il faut mentir ») mais présentant en même temps ce Président comme une sorte de héros de la politique, en tous cas comme une star médiatique sachant tenir tête aux politiciens parisiens. A la fois un homme presque sympathique et un politicien sans scrupule. Un tel cocktail n’est-il pas aujourd’hui la clé de la réussite politique ?

roland dumas

Roland Dumas a bien des points communs avec Georges Frêche, du moins dans la manière de mener sa carrière politique, avec une ambition que rien n’arrête, surtout pas les règles ou même peut-être les lois. Avec lui politique et moralité n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Au bout du compte, pouvait-il échapper à la justice ? Président du Conseil Constitutionnel, il est contraint à la démission en 2001 (après en avoir longtemps repoussé l’idée), suite à sa mise en examen, puis à sa condamnation dans l’affaire Elf, avant d’être relaxé en appel. Une affaire qui ternira quelque peu son image auprès du grand public. Mais qu’il aurait tendance aujourd’hui à considérer comme négligeable.

Le film que lui consacre Patrick Benquet retrace la carrière politique de Roland Dumas dans ses moindres détails, une carrière de 70 ans, depuis l’engagement dans la résistance en Limousin à 18 ans. Aujourd’hui, à 94 ans, toujours vif d’esprit, le cinéaste le pousse à en commenter lui-même les phases les plus marquantes. Son métier d’avocat d’abord, où il forge sa renommée (et sa richesse), en défendant par exemple les « porteurs de valises » du réseau Jeanson dans la guerre d’Algérie. Il deviendra plus tard l’ami de bien des artistes, peintres, chanteurs, philosophes, au premier rang desquels Picasso. Puis c’est sa rencontre avec François Mitterrand, qu’il défendra dans le procès de l’attentat de « l’observatoire » (Contre Mitterrand, mais celui-ci est accusé de l’avoir lui-même commandité !) La suite est bien connue : ministre des affaires européennes, puis des affaires étrangères, il sera une des figures les plus en vue de la présidence socialiste. Et il peut se flatter d’avoir réussi quelques « coups » retentissants comme la rencontre de Mitterrand avec Arafat.

Contrairement au film de Jeuland, qui suivait son personnage dans l’action même d’une campagne électorale, celui de Benquet prend beaucoup plus l’aspect d’un regard rétrospectif, d’un quasi testament politique et personnel, d’un film d’histoire en somme, que la télévision ne pourrait manquer de diffuser, ou de rediffuser, le jour de la disparition de cet « aventurier » de la politique comme il aime à le qualifier.

Frèche, Dumas, deux stars médiatiques de la politique, personnages rêvés d’un film-portrait comme le public les aime. Car tout en les critiquant et en en rejetant le modèle, peut-on éviter une certaine admiration due à leur succès ?

Le film Roland Dumas, le mauvais garçon de la République de Patrick Benquet a été présenté en avant-première au Festival International du Film d’Hstoire de Pessac, novembre 2017.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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