V COMME VOYAGE – ETATS-UNIS

Route one/USA, Robert Kramer, États-Unis, 1989, 255 minutes

Robert Kramer est resté longtemps absent des États-Unis. Exilé ? En Europe pendant 10 ans. Son film est celui du retour. Ce voyage, il ne le fera pas seul, mais avec un ami ; surnommé Doc, exilé lui aussi longtemps de l’Amérique, dans une Afrique marquée par la guerre. Un voyage de retrouvailles donc, avec un ami et un pays. Un retour non pas à la maison, mais aux origines.

« J’ai grandi à l’ombre de l’Empire State Building », dit Kramer, mais il ne veut pas faire de New York le point de départ du voyage. Il propose alors à Doc de partir du nord, de la frontière canadienne, là où commence la route one, et de la suivre jusqu’au bout, jusqu’à son terme, au sud, à Key West. Un voyage nord-sud alors que toute l’histoire des États-Unis est marquée par l’appel de l’ouest. Mais il faut en finir avec les mythes, les grandes plaines, les Rocheuses, les déserts, la Californie. La route one, c’est la traversée d’une autre Amérique, placée sous le signe de Walt Whitman, dont Doc lit un court texte dans l’incipit du film : « Je pars sur la grand route. Sain, libre, le monde devant moi. »

route one 5

Le film a l’apparence d’un road movie. Le personnage de Doc est fictif, joué par un acteur, Paul McIsaac, déjà présent dans le précédent film de Kramer, Doc’s Kingdom. Mais l’Amérique filmée est, elle, bien réelle, une Amérique du présent marquée par l’histoire. Une Amérique que le film dévoile peu à peu, par de longues séquences prenant le temps de donner la parole à ceux que Doc questionne. Mais aussi dans de brèves rencontres, quelques échanges, quelques plans d’ensemble situant un métier, une activité industrielle ou artisanale, quelques gros plans sur les visages des ouvriers, des patrons, retraités, marginaux ou officiers de police. Une Amérique dont rien n’est laissé de côté, les zones rurales, les petites villes, les grandes métropoles avec leurs buildings vus depuis les banlieues. Il y a des ghettos aussi.

Mais un road movie, c’est aussi un voyage à l’intérieur de soi-même. Doc, le personnage fictif, apparaît vite comme un double du cinéaste. Nous percevons alors la complexité de la réalité américaine à travers le regard particulier du cinéaste. Un cinéaste qui s’interroge sur son passé, sur son œuvre. Kramer a longtemps été considéré comme celui qui a le mieux rendu compte par ses films des mouvements contestataires des étudiants radicaux de Californie. Dès le début du film, nous sommes très loin de cette remise en cause de l’Amérique bien-pensante. Nous traversons l’Amérique la plus traditionnelle, celle qui croit en Dieu et qui s’en rapporte à Dieu dans tous les actes de la vie. Une Amérique fondée sur les valeurs chrétiennes d’autorité et d’obéissance. Une Amérique qui s’accroche à ces valeurs, qui fait tout pour qu’elles ne disparaissent pas, allant même jusqu’à développer une haine féroce vis-à-vis de ceux qui les remettent en question. La séquence où Doc regarde de l’intérieur d’une clinique une manifestation contre l’avortement est à cet égard significative. La femme qui est avec lui parle de haine, une haine qu’elle ressent très présente chez les manifestants. Et cela lui fait peur.

route one

         Le début du film montre la forêt et le travail qui l’exploite. Quelques plans, un arbre abattu à la tronçonneuse, un bulldozer qui évacue les branchages, une machine qui charrie les troncs, les fumées d’une usine à papier, suffisent pour évoquer la destruction, la pollution, la mainmise de l’homme sur la nature. Dans le Maine, la première rencontre est celle d’une communauté indienne, les Pnobscot, lors d’un bingo (un loto) dont les bénéfices contribueront à leur survie. Là aussi, pas besoin de longs développements pour rendre compte de la situation actuelle de ces indiens rescapés de l’extermination. Plus loin, Doc entre dans l’intimité d’une communauté chrétienne. Au petit déjeuné, le père parle de Dieu à ses enfants de 5-6 ans préoccupés par leurs tartines de beurre de cacahouète. Au temple, le sermon du pasteur vilipende les parents qui cherchent à expliquer la vie aux enfants. L’éducation, la vraie éducation, n’a rien à justifier. Elle doit s’imposer, par la force physique s’il le faut. Dans une réunion publique, le même pasteur défend ouvertement le régime d’apartheid de l’Afrique du sud. Dans une autre micro-séquence, le patron d’une usine de pressing tient un discours des plus paternaliste vis-à-vis de ses ouvriers, dont il se targue d’assurer l’avenir. En contre-point, Kramer filme le travail à la chaîne dans une conserverie de poisson. « Depuis combien de temps êtes-vous là ? demande Doc à une femme. 17 ans répond-elle sans lever les yeux de son travail.

         Le film multiplie les incursions dans le passé, les références historiques, les visites dans les lieux de mémoire. La maison de Thoreau, cet avocat qui osa défendre le capitaine John Brown, condamné à mort pour s’être élevé contre l’esclavagisme. A Boston, c’est aussi l’histoire des noirs, des soldats participants aux différentes guerres, qui est rappelée. A Washington, un guide présente la salle où fut rédigée la constitution américaine. Doc cherche aussi la maison de Walt Whitman, mais trouve porte close. Une longue séquence se déroule devant le monument funéraire où sont inscrits les noms de tous les soldats américains tués au Viêtnam, par ordre chronologique, du premier au dernier. Plus au sud, dans un « musée des tragédies », un plan rapide présentera la voiture où fut assassiné Kennedy à Dallas. Des traces du passé récent, mais aussi des fouilles découvrant des silex préhistoriques utilisés comme objets de tous les jours. Le rapport des américains à l’histoire de leur pays est pour le moins ambigu.

Les pauvres, les défavorisés, les membres de communautés exclues du rêve américain, Indiens, Noirs, travestis, immigrés d’Amérique latine, du nord au sud, en passant par New York, font l’objet d’une attention particulière, comme cette femme venue du Salvador qui raconte la torture et le viol dont elle a été victime. Maintenant elle s’occupe de renseigner les sans papier à la recherche d’un travail. L’Amérique de Kramer, c’est aussi celle de la solidarité. Pour Thanksgiving, Doc aide à préparer les plats qui seront servis ce jour-là en plus grand nombre que d’habitude. Doc n’hésite pas aussi à soigner un enfant noir. L’exercice de la médecine lui manque. Il fait part à Kramer de son intention d’arrêter le voyage pour prendre un emploi.

Le film se termine cependant comme prévu en Floride. Après les autoroutes, les ponts, les trains, ce sont les bateaux qui maintenant occupent principalement l’écran, sans oublier les fusées de cap Canaveral. Dernière communauté rencontrée, les créoles du delta du Mississipi, où la médecine doit y côtoyer le vaudou.

route one 3

Route one/USA est un film fleuve, débordant d’une profusion de visons, de rencontres parfois fugaces, de moments d’émerveillement devant la beauté d’un coucher de soleil sur la mer, mais aussi des moments de colère, de révolte sourde devant la misère et l’injustice. Un film qui n’a rien du voyage touristique, superficiel, naïf. Un film qui ne se veut pas un bilan définitif sur l’Amérique, mais qui en montre la diversité, le côté souvent imprévisible, les dimensions contradictoires.

Route one/USA est un des films qui incarne le mieux la modernité du documentaire actuel. Par son recourt à un élément fictionnel d’abord, avec le personnage de Doc (Doc pour docteur, mais aussi Doc pour documentaire), personnage fictionnel certes, mais dont l’intégration au documentaire est parfaitement cohérente. L’histoire de l’Amérique nous est racontée à travers le vécu de Doc. Le récit éclaté de la vie de Doc (les références fréquentes à ses parents, à sa vie en Afrique entre autre) nous raconte l’Amérique telle que le cinéaste la voit à travers sa caméra. En second lieu, le film introduit ainsi une dimension autobiographique, une des marques les plus courantes du documentaire contemporain. Cette autobiographie, ce n’est pas seulement celle de l’acteur ou du personnage ; c’est celle du cinéaste lui-même. Le film renvoie explicitement à son retour d’un « exil de 10 ans » loin des États-Unis. La vision du pays qu’il propose ne peut se comprendre qu’en référence à cette absence prolongée, cet éloignement. Enfin, le récit lui-même, construit selon le déroulement d’un itinéraire géographique, renvoie à la forme du road movie, mais il transcende ouvertement cette forme par les rencontres, les visites, les explorations et découvertes qui jalonnent le parcours. On pense au Van der Keuken de Vers le sud, ou au Depardon d’Afrique, comment ça va avec la douleur. Trois itinéraires, trois continents : L’Europe, l’Afrique, l’Amérique.

route one 6

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s