A COMME ABECEDAIRE – Deleuze

L’Abécédaire de Gilles Deleuze, Pierre-André Boutang, 453 minutes

Peu de philosophes ont introduit le cinéma dans leur œuvre, à l’exception notoire de Gilles Deleuze dont les deux livres qu’il a consacré au septième art font référence. D’un autre côté, le documentaire réalisé par Pierre-André Boutang sous le titre L’Abécédaire de Gilles Deleuze peut être considéré comme partie intégrante de l’œuvre du philosophe. Film tout à fait original, il ne s’agit ni d’un portrait ou d’un itinéraire du philosophe, encore moins d’un cours filmé ou d’une conférence. Dialoguant avec Claire Parnet, Deleuze philosophe. Il ne nous offre pas alors uniquement de la philosophie filmée, mais du cinéma-philosophie.

         L’Abécédaire de Gilles Deleuze se démarque des portraits filmés de plusieurs façons. D’abord par le choix des thèmes abordés. Il ne s’agit nullement de proposer une synthèse de la pensée du philosophe. Encore moins de faire œuvre de vulgarisation. Il s’agit plutôt de proposer une pensée en acte, vivante, ancrée dans son temps sans concession à l’actualité. Bien sûr, certaines entrées renvoient explicitement à l’histoire de la philosophie (Kant, Wittgenstein), mais d’autres sont beaucoup plus personnelles, comme l’alcool ou la maladie. Ces dernières illustrent bien cette perspective pour Deleuze d’être devant la caméra un penseur qui pense, comme en direct, dans une rencontre personnalisée avec le spectateur, même si c’est par l’intermédiaire d’une interlocutrice unique tout au long du film. D’ailleurs, le rôle de Claire Parnet n’a ici rien à voir avec les pratiques habituelles du journalisme ou de l’animatrice de télévision. Il ne s’agit pas de pousser le philosophe dans ses retranchements, ni surtout d’essayer de le piéger. Il ne s’agit même pas de susciter sa parole, mais plus précisément de le laisser penser. La connivence entre les deux interlocuteurs est évidente. Claire Parnet n’est visiblement pas étrangère à la pensée de Deleuze. Mais elle n’est pas non plus positionnée dans le rôle de disciple ou de faire-valoir du maître. Décidemment, nous ne sommes pas à la télévision !

         À partir de cette personnalisation du dialogue, le film explicite ses conditions de réalisation. Deleuze est malade ; il souffre d’insuffisance respiratoire et doit régulièrement avoir recours à des bouteilles d’oxygène. Cette contrainte ralentit le tournage. Claire Parnet est alors particulièrement attentive à la capacité physique de Deleuze de poursuivre cet entretien qui est pour lui un véritable travail, exigeant sur le plan intellectuel mais aussi physique. D’autant plus que le résultat final est un film de huit heures, en plans fixes, avec comme seule « distraction » l’apparition de Claire Parnet ou quelques claps annonçant un numéro de bobine. D’où l’inévitable question : est-ce regardable ? Dans sa continuité, sûrement pas pour le commun des spectateurs. La forme de l’abécédaire d’ailleurs permet de choisir ses entrées et de passer de l’une à l’autre à sa guise, une sorte d’anticipation du webdocumentaire, du moins dans l’édition en DVD. Dans celle-ci, Deleuze propose lui-même un mode de lecture qu’il appelle « l’accès par le milieu » qui tend à rompre avec la linéarité de l’ordre alphabétique (et même avec l’ordre des raisons, option philosophique étrangère à sa pensée !)

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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