Z COMME ZAUBERMAN Yolande – Suite

Classified people, Yolande Zauberman, 1988, 53 minutes.

Les documentaires de Yolande Zauberman sont des films que l’on pourrait qualifier de « clandestins ». Non pas qu’ils soient tournée à l’insu des personnes qu’ils nous montrent – comme le fait de façon déontologiquement contestable le procédé de la caméra cachée. Non, il ne s’agit pas de cela. Mais les réalités qu’ils donnent à voir sont des réalités cachées, ou plutôt des réalités que l’on cache, que les puissances politiques ou financières préfèrent laisser dans l’ombre et éviter qu’elles ne soient mises en pleine lumière sur un écran. Ces réalités, il faut en quelque sorte se cacher pour les filmer, le faire à la sauvette, sans attirer l’attention des autorités. Filmer donc sans autorisation officielle, puisque aussi bien il s’agit avant tout de ne pas s’en tenir aux thèses officielles. Filmer avec pour seul guide la conscience morale du cinéaste.

C’est ce que fait Yolande Zauberman en Afrique du Sud dans son film sur l’apartheid, Classified people. Tourner en Afrique du Sud en 1984 n’est à l’évidence pas chose facile. Il fallait pas mal de courage pour aller sur place rendre compte d’un régime parfaitement odieux, d’en montrer la dimension d’injustice, mais aussi son côté arbitraire dans sa mise en œuvre. Et cela sans se limiter à la protestation ou à la dénonciation véhémente. Le film de Yolande Zauberman n’est pas un cri de révolte. Il montre à partir de cas concrets ce qu’est ce système, froidement, lucidement, avec des moyens limités certes (des travellings dans les villes, des plans fixes sur quelques personnes qui ont accepté de s’exprimer), mais avec une grande force, celles des images. En 1984 on pouvait en France et dans le monde occidental savoir ce qu’était l’apartheid, ici on le montre ! En 2013, il faut revoir ce film pour ne pas oublier.

Classified people est constitué de quatre rencontres qui sont autant d’occasions de rentrer dans la réalité vécue du système, d’en percevoir les implications concrètes, des plus dérisoires aux plus  violentes.

En premier lieu, ceux autour desquels s’organise tout le film, un couple de personnes âgées, victimes arbitraires du système. Doris a 71 ans, Robert 91. Ils vivent ensemble depuis 21 ans. Elle est noire ; lui a été classé métis parce qu’en 1914 il a combattu en France dans un régiment d’hommes de couleur. Il s’était alors marié avec une Française dont il a eu deux enfants. En 1948, lorsque sont promulguées les nouvelles lois, sa vie familiale bascule pour lui. Sa première femme, ses enfants sont blancs et ne peuvent entretenir de relations avec un non blanc. La fin du film nous montrera ces deux enfants, devenus depuis longtemps adultes, hautins et méprisants face à ce père pour lequel ils ne semblent éprouver aucune affection.

La rencontre avec un avocat, blanc bien évidemment, nous permet d’appréhender le système de justification que peuvent mobiliser ceux qui tirent bénéfice de l’apartheid sans aucune mauvaise conscience. Pour lui, les lois de discrimination raciales ont été votées en toute légalité et ne peuvent donc pas être contestées.

Troisième rencontre, troisième situation particulière, un journaliste métis qui évoque la proposition qui lui a été faite de revendiquer officiellement, devant la commission ad hoc, le changement de classification pour « devenir blanc » et les tests et autres enquêtes dégradantes auxquels il refuse de se soumettre. La juxtaposition avec le discours de l’avocat, suffit à montrer que la conscience morale ne peut être que du côté des victimes.

Enfin, le film nous montre aussi la violence absolue du racisme dans les propos d’un Blanc, un individu anonyme, filmé seul devant un mur de briques, dans une lumière presque tamisée. Des propos qu’il faut avoir le courage d’enregistrer tant on pourrait penser qu’ils ne peuvent pas être réellement tenus : « un nègre est un nègre, ça n’a rien d’un homme », et plus avant dans le film « un Noir ce n’est pas un homme, c’est un chien. Un chien de merde. » Faire entendre de tel propos suffit à justifier l’existence d’un cinéma d’investigation et de dénonciation.

Ces différentes prises de parole sont entrecoupées de longs travellings, filmés « clandestinement » depuis une voiture sillonnant les rues des villes ou la campagne. Il ne s’agit pas pourtant d’une simple illustration, ni même d’une description du contexte. Ces images sont en elles-mêmes une démonstration, bien plus percutante qu’un long discours. Faire se succéder sous la même forme d’un travelling qui semble ininterrompu le filmage des maisons des quartiers blancs, puis celles du ghetto métis, pour finir dans le ghetto noir, est une idée toute simple mais une vraie idée cinématographique, terriblement efficace de surcroît.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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