M COMME MANDELA.

Le Procès contre Mandela et les autres, Nicolas Champeaux et Gilles Porte, France – Afrique du sud, 2018, 105 minutes.

Du procès intenté à Mandela et à ses compagnons de l’ANC en 1963 par le gouvernement pro-apartheid d’Afrique du Sud il ne reste aucune image,  mais la bande son de l’ensemble des séances a elle été conservée. Idéal pour une émission radio, mais un peu juste pour faire un film. Ce serait sans compter sur l’ingéniosité et la créativité des cinéastes Nicolas Champeaux et Gilles Porte qui ont parfaitement réussi cette entreprise.

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S’ils utilisent bien cet enregistrement audio du procès, ils le font dans un dispositif particulièrement efficace : faire écouter en même temps qu’ils la proposent au spectateur du film les extraits qu’ils en ont choisis aux survivants du groupe des neuf accusés et de leurs proches, comme Winnie Mandela, ou le fils du procureur. Il s’agit alors de les laisser réagir à cette remémoration de ce qui reste encore aujourd’hui le sens de toute leur vie. Des moments particulièrement dramatiques, puisque, rappelons-le, ils risquaient la peine de mort.

Nous suivons ainsi en même temps qu’eux les divers interrogatoires menés par un procureur qui apparaît très vite comme faisant le jeu du gouvernement. Nous ne le verrons pas en chair et en os dans le film, mais les cinéastes ont retrouvé son fils, enfant au moment du procès et qui, aujourd’hui est très critique vis-à-vis du régime soutenu par son père.

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Pour ne pas en rester à des gros plans sur ces personnages –malgré l’importance de leur présence à l’image – les cinéastes convoquent des images dessinées, et animées (nous les devons à OERD), des images en noir et blanc et au très fort pouvoir évocateur, en particulier lorsqu’elles reconstituent les actions de l’ANC (le sabotage de pilonnes électriques), et surtout l’arrestation de Mandela et de ses compagnons. Elles mettent en scène également, les phases principales du procès, les interrogatoires des accusés et des témoins. Elles suppléent ainsi au manque d’images d’archives. Mais ce n’est pas tout. Car elles ajoutent de façon évidente une charge émotive important à leur dimension informative. C’est le cas en particulier dans les phases d’interrogatoire où l’image du procureur se transforme en une ombre noirs qui enveloppe les accusés comme pour mieux les étouffer.

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Le film resitue avec beaucoup de précision le procès dans le contexte politique de l’époque, grâce à des images d’archives particulièrement bien choisies, comme la séance à l’ONU qui condamne l’apartheid, l’intervention du représentant des États-Unis ayant sans doute contribué à sauver la vie de Mandela et de ses compagnons.

Si le film trace le procès dans l’ordre chronologique de son déroulement, il ne cherche nullement à introduire un quelconque suspens quant à son dénouement. Le verdict de condamnation à perpétuité peut alors être compris comme une victoire pour les accusés, une victoire qui va mettre cependant plus de 27 ans pour être réellement effective. Les images de la libération de Mandela sont là pour le prouver. Des images bien connues de son premier discours, images que soulignent d’ailleurs de façon impressionnante les vues d’avion des longues files zigzaguant dans la campagne des électeurs noirs se rendant pour la première fois aux urnes.

Le film se termine par une rencontre des trois survivants des accusés du procès auxquels s’est joint un des deux avocats de Mandela. Le film est bien un hommage à ces combattants de la liberté. Il est aussi le procès de l’apartheid.

Z COMME ZAUBERMAN Yolande – Suite

Classified people, Yolande Zauberman, 1988, 53 minutes.

Les documentaires de Yolande Zauberman sont des films que l’on pourrait qualifier de « clandestins ». Non pas qu’ils soient tournée à l’insu des personnes qu’ils nous montrent – comme le fait de façon déontologiquement contestable le procédé de la caméra cachée. Non, il ne s’agit pas de cela. Mais les réalités qu’ils donnent à voir sont des réalités cachées, ou plutôt des réalités que l’on cache, que les puissances politiques ou financières préfèrent laisser dans l’ombre et éviter qu’elles ne soient mises en pleine lumière sur un écran. Ces réalités, il faut en quelque sorte se cacher pour les filmer, le faire à la sauvette, sans attirer l’attention des autorités. Filmer donc sans autorisation officielle, puisque aussi bien il s’agit avant tout de ne pas s’en tenir aux thèses officielles. Filmer avec pour seul guide la conscience morale du cinéaste.

C’est ce que fait Yolande Zauberman en Afrique du Sud dans son film sur l’apartheid, Classified people. Tourner en Afrique du Sud en 1984 n’est à l’évidence pas chose facile. Il fallait pas mal de courage pour aller sur place rendre compte d’un régime parfaitement odieux, d’en montrer la dimension d’injustice, mais aussi son côté arbitraire dans sa mise en œuvre. Et cela sans se limiter à la protestation ou à la dénonciation véhémente. Le film de Yolande Zauberman n’est pas un cri de révolte. Il montre à partir de cas concrets ce qu’est ce système, froidement, lucidement, avec des moyens limités certes (des travellings dans les villes, des plans fixes sur quelques personnes qui ont accepté de s’exprimer), mais avec une grande force, celles des images. En 1984 on pouvait en France et dans le monde occidental savoir ce qu’était l’apartheid, ici on le montre ! En 2013, il faut revoir ce film pour ne pas oublier.

Classified people est constitué de quatre rencontres qui sont autant d’occasions de rentrer dans la réalité vécue du système, d’en percevoir les implications concrètes, des plus dérisoires aux plus  violentes.

En premier lieu, ceux autour desquels s’organise tout le film, un couple de personnes âgées, victimes arbitraires du système. Doris a 71 ans, Robert 91. Ils vivent ensemble depuis 21 ans. Elle est noire ; lui a été classé métis parce qu’en 1914 il a combattu en France dans un régiment d’hommes de couleur. Il s’était alors marié avec une Française dont il a eu deux enfants. En 1948, lorsque sont promulguées les nouvelles lois, sa vie familiale bascule pour lui. Sa première femme, ses enfants sont blancs et ne peuvent entretenir de relations avec un non blanc. La fin du film nous montrera ces deux enfants, devenus depuis longtemps adultes, hautins et méprisants face à ce père pour lequel ils ne semblent éprouver aucune affection.

La rencontre avec un avocat, blanc bien évidemment, nous permet d’appréhender le système de justification que peuvent mobiliser ceux qui tirent bénéfice de l’apartheid sans aucune mauvaise conscience. Pour lui, les lois de discrimination raciales ont été votées en toute légalité et ne peuvent donc pas être contestées.

Troisième rencontre, troisième situation particulière, un journaliste métis qui évoque la proposition qui lui a été faite de revendiquer officiellement, devant la commission ad hoc, le changement de classification pour « devenir blanc » et les tests et autres enquêtes dégradantes auxquels il refuse de se soumettre. La juxtaposition avec le discours de l’avocat, suffit à montrer que la conscience morale ne peut être que du côté des victimes.

Enfin, le film nous montre aussi la violence absolue du racisme dans les propos d’un Blanc, un individu anonyme, filmé seul devant un mur de briques, dans une lumière presque tamisée. Des propos qu’il faut avoir le courage d’enregistrer tant on pourrait penser qu’ils ne peuvent pas être réellement tenus : « un nègre est un nègre, ça n’a rien d’un homme », et plus avant dans le film « un Noir ce n’est pas un homme, c’est un chien. Un chien de merde. » Faire entendre de tel propos suffit à justifier l’existence d’un cinéma d’investigation et de dénonciation.

Ces différentes prises de parole sont entrecoupées de longs travellings, filmés « clandestinement » depuis une voiture sillonnant les rues des villes ou la campagne. Il ne s’agit pas pourtant d’une simple illustration, ni même d’une description du contexte. Ces images sont en elles-mêmes une démonstration, bien plus percutante qu’un long discours. Faire se succéder sous la même forme d’un travelling qui semble ininterrompu le filmage des maisons des quartiers blancs, puis celles du ghetto métis, pour finir dans le ghetto noir, est une idée toute simple mais une vraie idée cinématographique, terriblement efficace de surcroît.

S COMME SUGAR MAN

Sugar Man de Malik Bendjelloul

Suède, 2012, 86 mn

Sugar Man est un film musical consacré à un chanteur auteur compositeur interprète qui a enregistré deux albums au début des années 1970 aux États-Unis, Sixto Rodriguez. Ses albums n’ont eu aucun succès et Rodriguez a toujours été un parfait inconnu en Amérique. Le film se propose donc de le faire découvrir, nous faisant écouter ses chansons, non seulement dans la BO, composée entièrement à partir d’elles, mais aussi en en faisant de véritables objets filmiques, ce qui est plus original. Dans tout le début du film, l’image se fige par instant et se transforme en dessin numérique pour devenir une sorte de clip intégré dans le film.

Rodriguez aurait pu rester définitivement ignoré de tous, sauf que ses chansons ont connu un sort tout à fait exceptionnel en Afrique du Sud. Connues de tous les jeunes Afrikaners, elles sont devenues la référence populaire de la lutte contre l’apartheid. Les albums de Rodriguez se sont vendus par centaines de milliers. Mais comme le pays est alors isolé sur le plan international, ce succès phénoménal en Afrique du Sud n’aura aucun écho à l’extérieur du pays et restera totalement ignoré. C’est cette situation bien particulière, au croisement du showbizz et de la politique internationale que le film essaie de nous faire comprendre.

La première partie du film nous conduit à Detroit, ville mythique de l’industrie automobile et du rock and roll. Le réalisateur retrouve les producteurs des disques de Rodriguez. Tous sont unanimes. Rodriguez était de l’étoffe des grands. L’égal de Bob Dylan. Pour certains il le dépassait même largement. Sa voix, sa musique, ses textes, il avait tous les atouts pour réussir. Qu’il n’ait eu aucune audience est incompréhensible. Ou bien pour l’expliquer, il faut faire tout un faisceau d’hypothèses à partir de l’ensemble des mécanismes de l’industrie musicale et de sa portée culturelle. Autant dire que la non carrière de Rodriguez restera à jamais de l’ordre du mystère.

Le film va ensuite poursuivre son enquête en Afrique du Sud où elle va se dédoubler. Dans un premier temps, il donne la parole aux représentants les plus éminents de la « folie Rodriguez », musiciens, disquaires, journalistes musicaux qui tous vont faire l’éloge du chanteur. Toute révolution a sa musique. La fin de l’apartheid sera accompagnée de celle de Rodriguez. Le film montre bien comment les Blancs, jeunes et moins jeunes, vont faire de ses chansons un hymne à la liberté. Dans une société bloquée, où tout est contrôlé, où toute revendication est réprimée, la musique de Rodriguez va devenir le porte-drapeau des aspirations de tout un peuple.

Cette dimension politique parfaitement claire de l’enquête recouvre en fait une question récurrente, insistante, presque angoissante tant elle semble vouée à rester sans réponse. Qui était en fait Rodriguez ? Personne ne l’a connu. Pas un de ses fervents admirateurs et fin connaisseur de sa musique, au point de connaître par cœur tous ses textes, n’est capable de donner le moindre indice sur sa vie, sa personnalité, son physique même, en dehors des photos figurant sur les couvertures des albums. Alors, bien sûr, la situation est propice à la naissance de légendes. Et elles ne manquent pas. Rodriguez se serait immolé par le feu sur scène. Ou bien, au cours d’un concert totalement raté, il se serait tiré une balle dans la tête. Bref, personne en Afrique du sud, ne peut avancer le moindre fait réel le concernant. Et c’est là que l’enquête menée jusqu’alors par le réalisateur du film va laisser la place à celle que mènent deux spécialistes de Rodriguez, journalistes de leur état, se transformant en détectives pour essayer de percer le mystère Rodriguez. Qui était-il vraiment et comment se fait-il qu’il ait totalement disparu, alors même qu’en Afrique du Sud ses chansons restent connues de tous ? Ici, il faut faire une parenthèse. Sugar Man est le type de films, relativement rares dans le cadre du cinéma documentaire, où il peut être important pour le spectateur, de ne pas connaître à l’avance la fin de l’histoire. C’est du moins ainsi que la critique aborde le film à sa sortie fin 2012 en France. Les articles qui lui furent consacrés soit s’arrêtaient au début de cette deuxième enquête, soit demandaient au lecteur de sauter le paragraphe consacré au dénouement de l’histoire. Aujourd’hui l’enjeu n’est plus le même et nous devons prendre en compte la totalité du film pour en comprendre l’importance et l’originalité.

Car Sugar Man est un film particulièrement original et important dans le cinéma documentaire actuel. Cette importance tient en premier lieu à l’éclairage apporté sur la fin de l’apartheid en Afrique du Sud et le rôle que la musique a pu y jouer. En second lieu, le film constitue une analyse du fonctionnement du showbizz et du star système dans les seventies. Car si Rodriguez n’est pas devenu une star internationale, c’est aussi parce que son mode de vie, sa personnalité, ses aspirations n’allaient pas dans ce sens. Le film pose ainsi La question fondamentale. Pour faire carrière ne faut-il pas renoncer à être soi-même ? C’est ce que Rodriguez ne fera pas. Le film est sur ce point une magnifique leçon d’humilité. Et d’humanité. Rodriguez a toujours su rester ce qu’il a toujours été, un homme simple, simplement passionné de musique.

Et puis le film est un remarquable travail sur l’image, jouant sur le contraste entre des prises de vue extrêmement travaillées, souvent en plongée, sur les buildings de Detroit la nuit et les paysages non urbains d’Afrique du Sud d’une part, et l’utilisation, surtout dans la deuxième partie du film d’images d’époque, archives télévisées ou films d’amateurs, sur l’Afrique du Sud des années 1970. La reprise pure et simple du filmage d’époque du concert donné par Rodriguez en 1978 est en ce sens tout à fait caractéristique. Plus besoin d’effets visuels, ces images ont beau être « sales », elles sont chargées d’émotion. C’est bien pour cela qu’elles prennent une place importante dans le film.