E COMME ENTRETIEN – Seb Coupy

Quels sont les principaux composants de votre biographie professionnelle

Mon père qui était dessinateur topographe ramenait des Rotring à la maison. Alors très jeune je dessinais. J’ai commencé une formation de graphisme aux Arts Décoratifs de Genève, puis j’ai intégré une école de photographie à Lyon. Ensuite je suis rentré à l’école supérieur des Beaux-Arts de Lyon et j’ai commencé à réaliser mes premiers films (Do you like my voice : histoire de souffle et d’électronique -16mm / 37’ / 1997). Comme j’étais très intéressé par la musique improvisée et par des films comme « step accros the border » (de Nicolas Humbert et Werner Penzel),  je suis parti avec deux amis à New-York filmer John Zorn, Elliott Sharp, Marc Ribot. J’apprenais surtout à travailler dans l’urgence et  l’improvisation…

En 2005 j’ai suivit la formation d’écriture documentaire de la FEMIS. En 2008, « Cartographie » à été édité par la petite collection de « bref » et soutenu par images en bibliothèque : https://vimeo.com/29180246 (film entier sur Dérives TV) et en 2014 «  LUX » à obtenu le Prix découverte de la SCAM : https://vimeo.com/49025586 (extrait)

Vous réalisez des documentaires. Est-ce un choix volontariste ? N’êtes-vous pas tenté par la fiction ?

Avant de réaliser des documentaires je jouais avec la caméra v8 puis hi8 de mes parents. Je trouvais autour de moi tout ce dont j’avais besoin pour raconter des histoires: le réel. Comme le rapport entre le réel et la fiction est très ténu (on le comprend vite lorsque l’on met les mains dans la fabrication d’un film) il s’agit davantage de garder un rapport honnête vis à vis de ce que l’on a pu saisir et ressentir. La fiction est omniprésente lors de la réalisation d’un film documentaire : tout est affaire de construction, dans les deux cas, il s’agit de mettre en scène, de donner à voir.

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Vous avez beaucoup traité (dans votre dernier film en particulier, L’Image qu’on s’en fait), de l’image comme réalité matérielle et en même temps comme représentation mentale. D’où vient cet intérêt ? Et comment articulez-vous plus précisément ces deux aspects de la notion d’image ?

Petit, ces panneaux me proposaient une sorte de jeu de piste. Brusquement, surgissaient de nulle part des images d’un pays qu’il fallait “collectionner” comme autant de pièces du puzzle France.

J’aime beaucoup partir du banal, des choses que l’on ne perçoit plus tellement on a l’habitude de les croiser dans notre environnement. Les panneaux de signalisation d’animation touristique font partie de ce genre d’objet que tout le monde connait. Chacun à « son » panneau en tête, celui qui lui est proche, celui qu’il croise depuis l’enfance.  Ils marquent passablement les esprits avec ces images ultra-simplifiées de portion du pays. Improbable croisement entre l’iconographie touristique et la signalétique autoroutière, ils n’ont aucun caractère de prescription, de danger ou d’indication. Ils ne donnent pas d’itinéraire, ni d’indication sur le nombre de kilomètres à parcourir pour rejoindre le lieu en question. Et comme sur l’autoroute l’arrêt est rare, les panneaux ne servent pas directement les intérêts touristiques. Cette signalétique propose avant tout, de se connecter symboliquement à des lieux remarquables, porteurs d’une singularité.

« L’image qu’on s’en fait » est un film qui a été tourné avant, pendant et après les élections présidentielle de 2017.  C’est le film d’un inquiet qui, pendant que Marine Le Pen accède au second tour, se demande à quoi voudrait-on faire ressembler la France, avec ces images un peu fade, un peu racornie, teinté de nostalgie sépia, de mélancolie de la pierre. Une France des cimes et des cours d’eau : des représentations qui rassurent, fédèrent et figent. Le véritable centre du film, c’est cette histoire de distance. Celle que l’on entretient avec ces panneaux-paysages mais aussi celle que nos imaginaires fabriquent du pays d’où l’on « est », ou /et où l’on « vit ». En ce sens-là, « L’image qu’on s’en fait » est mon film le plus politique.

https://www.facebook.com/Limage-quon-sen-fait-321073132042180/?modal=admin_todo_tour

Votre film peut être perçu comme un hommage à la France, à sa diversité en tout cas. Mais vous n’en donnez pas une vision exhaustive. Comment avez-vous réalisés vos choix ? Avez-vous tenté de réaliser un Atlas, au sens d’Aby Warburg, des « images » de la France ?

Plutôt qu’un hommage, je m’intéresse davantage à l’ambiguïté de l’attachement aux particularités. Comment cultiver sa différence dans l’ouverture sachant que l’attachement excessif peut-être nocif.

Pour être exhaustif il aurait fallu filmer plus de 5000 panneaux et ce n’était évidemment pas le but. Il s’agissait de filmer une seule fois chaque type de panneau : le patrimoine (bâti, gastronomique), les jardins et parcs, les villes et villages, les musées, les lieux historiques, les curiosités naturelles, etc…Pour choisir les panneaux à filmer, je me suis restreint à la nomenclature H13 : Des panneaux destinés aux autoroutes , simples afin d’être vu à 130 km/h. Le H13 représente le degré le plus élevé de la simplification : une image pour une région, un camaïeu de teinte « chocolat ». Pour la prise de vue des panneaux vous pensez à Aby Warburg, j’ai davantage pensé à Bernd et Hilla Becher (et leur typologie). Je souhaitai une vue frontale et centrée, une vue non seulement impossible depuis une voiture mais aussi un plan qui dure (sur l’autoroute ces image sont visibles 3 secondes). J’avais envie de laisser le regard se poser sur une image qui n’a pas été conçu pour cela puis écouter une sorte de sémiologie sauvage se mettre en branle. Puisqu’il ne faut pas oublier que derrière chaque panneau nous sortons de l’autoroute pour provoquer une rencontre.

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« Si un pays, ce pays, est tellement lui-même, au fond nous ne le savons pas. Ce qui s’impose dès lors c’est d’aller y voir, (…) C’est justement parce que certains croient que cela existe comme une entité fixe, ou une  essence, et se permettent en conséquence de décerner des certificats ou d’exclure, qu’il est nécessaire d’aller par les chemins et de vérifier sur place ce qu’il en  est.« 

Jean-Christophe Bailly – Dépaysement

Pouvez-vous nous parler de vos autres films. En particulier Lux, que vous avez réalisé au Burkina Faso.

Depuis 1997  j’ai réalisé une alternance de films produit ou autoproduit. Certains sont davantage du côté de l’essai documentaire comme « Blind Bund » (avec le musicien eRikm) ou « Adèle ».

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En 2002 j’ai réalisé « Entretiens courants de la station » avec Jean-Michel Touzin, une sorte d’anti road movie ou l’on s’arrêtait chez les petits pompistes indépendants pour les rencontrer et remplir notre réservoir :

http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/11161_1

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« Portraits de jour avec caméra », (2011/53’)  est un film autour de la question du droit à l’image en hôpital de jour. Je m’intéresse à la façon dont les gens interprètent les images ( ici les patients et les soignants commentent leurs portraits et ceux des autres).

https://vimeo.com/117571391

« Vu le candidat »  (29’/2010)  tourné  avec Bertrand Larrieu http://vulecandidat.free.fr/VLC/VLCpointdoc.mov amorçe la recherche poursuivi dans « Lux » : Utiliser des images fixes et inverser le rapport image / son. Ce documentaire est composé de portraits de passants qui regardent et commentent des portraits de présidentiables affichés dans la rue. Il se crée comme un jeu de miroir. Comment regarde-t-on les affiches électorales ? Et comment nous regardent-elles ?

Avec « Le petit geste » (52’/ 2014) film sur le geste d’appuyer sur un bouton : je suis parti compter le nombre de boutons actionnés par différent type d’utilisateur (dame de 90 ans, juif orthodoxe pendant shabbat, paraplégique etc..) pour les questionner sur leurs usages.

http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/39455_1

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 Lux , est un film composé de photographies. La continuité chronologique du film est assurée par le son, à l’image il y a comme des « trous ». Entre les trous il y a la nuit du Burkina-Faso.

Peut-être que sans lumière, dans le noir, il y a plus d’histoire.


L’important était de laisser de la place au son, de lui permettre de se développer. En faisant ce choix de réalisation, il y toujours cette impression que l’image fixe est comme en « retard » par rapport au son. C’est donc le son qui permet une synchronisation avec le temps réel, et c’est lui qui crée l’impression de présent de l’action.


J’avais envie de débuter le film par l’intervention du photographe Sanlé Sory de Bobo-Dioulasso et du réalisateur / chef opérateur  Michel Zongo. Sanlé a décidé de ne faire des photos qu’au flash à piles car s’il branche ses projecteurs, le “budget manque”. Michel Zongo préfère utiliser la lumière naturelle dans ses films. La question « Comment bien photographier la peau noire ? » prend vite une dimension métaphorique pour Lux.

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Dès le début du film, l’idée était d’évoquer la lumière et la nuit selon différentes approches.

 Par exemple, des habitants d’un village regardent le film fantastique américain Van Helsing (Stephen Sommers, 2004)…
…ce qui pose la question suivante: comment ces gens appréhendent-ils des histoires de loups-garous ou de vampires traitées sur le mode hollywoodien ? Comment s’emparent-ils de ces intrigues en les confrontant à leur propre culture ?

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« Vous voyez quel sentiment ça fait, quand vous éteignez le courant ?(…) On a ce sentiment…que quelqu’un te suit…ça fait un peu peur. » Le gardien du générateur

« La force de Lux réside dans la pertinence de son propos et la rigueur de sa démarche d’investigation. Mais en questionnant le problème de l’installation de l’électricité au Burkina Faso, Seb Coupy aborde, inévitablement, un thème fondateur de l’imaginaire fantastique : la nuit. A travers ses témoignages, ses histoires, mais aussi ses effets visuels et sonores, ce documentaire est ainsi caractérisé par une alternance perpétuelle le menant du rationnel au surnaturel et l’on découvre peu à peu que Lux possède les propriétés d’un véritable film fantastique. Comme le rappelle l’un des personnages du film, au Burkina Faso, « la nuit, ici elle est noire, elle est vraiment noire » : c’est donc un terrain d’élection pour se livrer à une explorations des mystères nocturnes. On peut ainsi constater que le film questionne la consistance du visible au profit de la création d’un univers animé de sons et de fragments d’images qui expriment la part secrète – et encore vivace – d’un monde appelé à faire la « lumière » sur ses plus anciennes croyances. Fréquemment baigné de lumière solaire, Lux est donc toujours ramené à son cœur problématique – la nuit – à la fois force à combattre et source de toutes les fascinations. »  Alban Jamin

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Pour plus de précisions, vous pouvez consulter l’article de Benjamin Labé « Des portraits audiovisuels »: http://laac.rhonealpes.fr/selection-2016-2017-2/lux/des-portraits-audiovisuels/ ou romain garroux « Explorer les rapports entre le son et l’image : Lux, une expérience auditive » : http://laac.rhonealpes.fr/selection-2016-2017-2/lux/explorer-les-rapports-entre-le-son-limage-lux-une-experience-auditive/ ou encore Alban Jamin « L’emprise des Ténèbres: Lux, un film fantastique ? » : http://laac.rhonealpes.fr/selection-2016-2017-2/lux/eclairages-perspectives/

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Quels sont vos projets ?

Je termine actuellement un film réalisé avec des mineurs isolés de Villefranche-sur-Saône,  je prépare la sortie en salle de « Lux » au cinéma Espace Saint -Michel cet été, et je m’occupe de l’inscription en festival de « l’image qu’on s’en fait ».

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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