M COMME MURS

D’un mur l’autre. De Berlin à Ceuta , Patric Jean, France, 2008, 90 minutes.

         De Berlin à Ceuta, un voyage entre deux murs. L’un a été abattu. Il n’en reste qu’une ligne sur le sol et quelques pans offerts aux photos des touristes. La honte qu’il représentait s’est déplacée, vers le sud. A Ceuta, aux confins de l’Espagne, à la limite de l’Afrique. Une haute barrière de barbelés essaie d’empêcher les candidats à l’immigration de pénétrer dans ce nord qui représente pour eux le seul espoir d’une vie meilleure, et même le seul espoir d’une vie tout court. Franchir le mur symbolise la difficulté actuelle de l’immigration.

         Des immigrés, il en existe pourtant partout en Europe, et Patric Jean va effectivement les rencontrer dans tous les pays qu’il va traverser dans cette descente vers le sud. Des immigrés, qui n’ont pas toujours été refoulés, qu’on est même allé chercher lorsque l’industrie ou les mines avaient besoin d’une main d’œuvre bon marché et prête à travailler dans n’importe quelle condition. Cette immigration là, qu’est-elle devenue. Ces Polonais ou autres Bulgares venus après guerre, comment ont-ils été reçus en Europe et quelle est leur situation sociale aujourd’hui ?

         Le film n’est pas un itinéraire de découverte. C’est une sorte de road movie où chaque étape est une rencontre, des immigrés de différents âges, originaires de pays différents, plus ou moins intégrés dans la société. Jean filme le voyage, le défilement du paysage depuis sa voiture sur l’autoroute. Il décrit en voix off les images qu’il nous montre, un commentaire souvent redondant avec les images, qui présente les personnes rencontrées. Une façon originale de construire un commentaire qui souligne le caractère personnel du film, qui dit ce que nous voyons à l’écran, ce que le cinéaste veut que nous voyons. Les images de la télévision par exemple, toujours présente dans les appartements, mais aussi dans les cafés ou dans d’autres lieux publics où des retransmissions d’événements sportifs sont organisés sur grand écran. La plupart sont des matchs de foot, une compétition internationale qu’on devine être la coupe du monde. Au moment des hymnes nationaux, la caméra cadre en gros plan le visage des joueurs de l’équipe de France. Le cinéaste qui inclut les images de la télé dans son film souligne ce qu’il voit : le premier joueur est noir, le second aussi, et le troisième, le quatrième… Jean ne dit pas qu’il s’agit d’immigrés. D’ailleurs il n’a pas la prétention, ni la possibilité, de les rencontrer.

         La succession des rencontres dans le film montre surtout la diversité des immigrations existant en Europe. Quel point commun peut-il y avoir par exemple entre ce candidat, aveugle et originaire d’Algérie, aux élections législatives et travaillant à la mairie de Paris et cette jeune Rom vivant avec toute sa famille dans une caravane abandonnée sous un pont où passent sans cesse des rames de RER ? Si la présence d’un vendeur de souvenir pakistanais dans les rues de Berlin ne surprend pas vraiment, le numéro d’un humoriste congolais sur la scène d’un théâtre de Bruxelles est plus surprenant. D’autant plus que son succès auprès du public belge est important, alors même qu’il  dénonce en s’en moquant l’attitude polie, mais au fond plutôt méprisante, des blancs vis à vis des noirs. Le film montre comment l’Europe est devenue ce qu’elle est, interculturelle.

Le mineur sicilien venu en Belgique faire tourner l’industrie minière ou la bonne colombienne qui garde à domicile l’enfant d’une mère qui travaille dans le sud de l’Espagne, tous garde cette nostalgie fondamentale du pays natal. Même s’ils parlent la langue de leur nouveau pays, même s’ils peuvent paraître bien intégrés, ils se sentent quand même déracinés. Et s’ils ont connus une vie meilleure au niveau matériel, l’ensemble de leurs discours montre au fond que les autochtones des différents pays d’accueil restent pour eux des étrangers.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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