E COMME EXIL – Afrique.

Mallé en son exil, Denis Gheerbrant, 2018, 106 minutes

Est-il possible pour un cinéaste de donner la parole à un représentant d’une culture différente de la sienne, de la laisser parler sans restriction, sans jugement et sans chercher à l’influencer dans la teneur de ses propos ? Ne risque-t-il pas d’être mis en face de positions, d’affirmations de valeurs, bien différentes, voire opposées aux siennes ? Devra-t-il alors réagir ?

C’est le risque qu’a pris Denis Gheerbrant dans son nouveau film, Mallé en son exil. Face à l’affirmation de la légitimité, et même de la nécessité de la polygamie et surtout de l’excision, il ne peut que s’insurger. L’excision est un crime, affirme-t-il haut et fort. Ce qui cependant ne pourra en rien modifier la conviction de son interlocuteur.

Gheerbrant filme Mallé, ce malien immigré en France depuis une vingtaine d’années. Il travaille à Paris, dans des immeubles des « beaux quartiers » où il fait le ménage du hall et des couloirs et où une bonne partie de son temps est occupée à sortir et rentrer les poubelles. Le cinéaste insiste d’ailleurs beaucoup sur cet aspect de son activité professionnelle. S’occuper des poubelles devient ainsi l’exemple type du travail réservé aux immigrés.

Mallé a un « chez soi » où il rentre le soir, un foyer de banlieue uniquement habité par des africains, où il partage une chambre avec un de ses compagnons d’exil. Le film est donc d’abord un portrait de cet exilé loin de son pays où il a laissé, depuis des années, femme et enfants. Et en même temps, il brosse par petites touches un tableau de cet exil, de la façon dont toute une communauté repliée sur elle-même le vit. Ce qui nous vaut plusieurs séquences de cette vie sociale, les repas pris à la mode africaine, le marché particulièrement coloré et même un mariage.

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Le film établit alors une série d’oppositions qui vont structurer de plus en plus clairement les propos de l’exil.

Ici / là-bas, d’abord. Là-bas, dans son village, Mallé est paysan. Ici il est devenu citadin. Là-bas il est d’une famille noble et à ce titre il « possède » un esclave. Ici c’est lui qui est dans une position d’esclave.

Les anciens / les modernes ensuite, selon une formule introduite par le cinéaste. Là-bas est régi par la tradition, une tradition qui n’a plus cour ici.

L’exilé ne peut alors que se vivre comme double, vivant ici dans un monde qui n’est pas le sien. Il garde en lui tout ce qui fait son monde originaire, sa culture, ses traditions. La vie « moderne » n’influence en rien sa pensée.

Filmer l’exil revient ainsi à montrer que la culture, notre culture, n’a rien d’universel.

Réflexion sur le phénomène migratoire

Dans tous ces les films (filmographie) qui documentent le phénomène migratoire et le problème des réfugiés, peut-on repérer des points communs, des caractéristiques générales ? Existe-t-il une spécificité du traitement de ces situations par le cinéma documentaire ?

Il faut souligner d’abord la diversité de ces films :

  • Diversité des cinéastes
  • Diversité des productions (des pays producteurs)
  • Diversité des pays où sont filmés les migrations et les migrants

Mais on peut quand même relever quelques tendances communes, même si bien sûr il y a des exceptions, ou des films qui échappent à ces caractéristiques.

1) C’est un cinéma qui joue beaucoup sur la force des images, au niveau esthétique en premier lieu, sur leur pouvoir de fascination, de séduction. Il s’agit à l’évidence de ne pas laisser le spectateur indifférent, voire de le mobiliser pour qu’il s’engage et qu’il agisse.

         Voir entre autres, Human Flow  de Ai Weiwei ou Ta’ang de Wang Bing d’un côté et Les films en noir et blanc de Sylvain George (Qu’ils reposent en révolte en particulier).

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2) C’est un cinéma qui dans sa grande majorité est réalisé du côté des migrants  et des réfugiés. Qui s’engage à leur côté, en les filmant au plus près de leurs conditions de vie. Un cinéma qui prend leur défense.

3) C’est un cinéma qui va jusqu’à dénoncer les politiques menées par les pays riches qui refusent d’accueillir les réfugiés,

Un cinéma qui dénonce clairement :

  • la construction des murs (Etats-Unis, Israël)
  • La fermeture des frontières (Macédoine, Union Européenne)
  • Les conditions de vie inhumaines dans les camps de réfugiés (Jungle de Calais)

4) Pourtant c’est un cinéma qui peut aussi être optimiste, qui peut montrer des situations d’immigration réussie, c’est-à-dire d’intégration sociale des immigrés. Un cinéma qui peut montrer aussi qu’il est possible d’accueillir les réfugiés, qui nous disent donc que la France peut être ce qu’elle a toujours été, CE QU’ELLE DOIT TOUJOURS ÊTRE : une terre d’asile !

J COMME JUNGLE – Calais.

Fugitif, où cours-tu ? Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval, 2018, 84 minutes.

Il court sur la plage, face à la mer, laissant derrière lui les traces de ses pas sur le sable mouillé, des traces que la mer, tôt ou tard effacera. D’où vient-il ? Que fuit-il ? Son pays, sa famille, ses amis, il les a laissés derrière lui. Fuyant la guerre et la misère. Face à la mer, où peut-il aller ? Cette étendue d’eau impossible à franchir, alors même qu’il vient d’un pays au-delà des mers ou des terres, qu’il a traversées, lentement, péniblement, au péril de sa vie. Devant cette mer-là, il ne peut aller plus avant, regardant au loin les bateaux qui s’éloignent. Alors il danse, ses pieds résonnant sur le sable mouillé.

Cette course et cette danse qui constitue l’incipit du film, nous les retrouveront dans son dernier plan, mais vues de loin, dans la profondeur de champ. L’espace infini du rêve d’une vie nouvelle qui devient inexorablement inaccessible.

Entre ces deux séquences, les cinéastes nous plongent au cœur de la jungle de Calais, ce lieu de non-accueil des migrants – déjà maintes fois filmé par Sylvain George en particulier avec une force en grande partie due à sa maîtrise du noir et blanc – au moment du démantèlement. D’où la présence de la police – omniprésente – et les incendies des habitations de bois et de tentes dont il s’agit de sauver quand même quelques affaires personnelles, une ou deux petites valises tout au plus. Mais « pourquoi on détruit nos maisons » ? Tant de choses restent pour eux inexplicables, comme cette impossibilité – cette interdiction –  de gagner l’Angleterre, leur terre promise, qui leur est refusée avec toute la violence d’une police répressive. Une police qui gaze ces fugitifs, qui les tabasse et eux ne peuvent qu’essayer d’éviter de les croiser lors de leur errance dans la ville. Le film ne montre pas les tentatives – chaque soir renouvelées après les échecs quotidiens – pour fuir la jungle, trouver un moyen – un camion le plus souvent où il faut se dissimuler – de gagner l’autre rive où ils retrouveront de la famille ou des amis. Tout ceci a été déjà filmé. Mais ces images du mur de barbelé sur lequel ils buttent restent indispensables. Et leur répétition même une nécessité. Comme ces tentatives de fuir cette « jungle » dans laquelle ils disent vivre « comme des animaux ».

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Le film nous donne à entendre cette parole sans surprise, mais trop souvent non entendue, malgré son insistance. C’est d’abord le voyage, la traversée de pays non accueillants – la Libye et ses prisons dont on ne sort qu’en payant le prix fort. La recherche d’un nouvel hébergement lorsque le démantèlement a fait ses ravages. La peur de la police. Les difficultés pour se nourrir et pour se vêtir. « Nous sommes des prisonniers ».

Et pourtant, dans ce film en couleur, il y a aussi des rires, des danses, des jeux – un cricket rudimentaire avec des morceaux de bois par exemple. Comme si ceux qui ont traversé tant d’épreuves pouvaient bien encore endurer ces conditions de vie inhumaines dans la jungle.

Jusqu’à quand auront-ils encore de l’espoir ?

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Fugitif, où cours-tu ? a été diffusé en 2018 dans la Lucarne, l’émission d’ARTE consacrée au cinéma documentaire.

Auparavant, un long film des mêmes auteurs, 220 minutes, retraçant la totalité de l’histoire de la jungle de Calais jusqu’à son démantèlement, était sorti en salle : L’Héroïque lande, la frontière brûle (2017). Fugitif, où cours-tu ? en est en quelque sorte la suite.

Sur la jungle de Calais on pourra voir, entre autres, Qu’ils reposent en révolte, de Sylvain George et Les enfants de la Jungle de Thomas Dandois et Stéphane Marchetti.

A COMME ACCUEIL DES REFUGIES.

Les réfugiés de Saint-Jouin, Ariane Doublet, 2017, 58 minutes.

Tout commence par un extrait de la conférence de presse de François Hollande, alors Président de la République, évoquant le drame des réfugiés, ces femmes et ces hommes perdus sur les routes de France et l’image de cet enfant mort sur une plage de Turquie. La France saura-t-elle les accueillir ?

Un petit village de la côte Normande, Saint-Jouin, répond présent. Mais suffi-il d’avoir de bons sentiments et un minimum de volonté pour réussir ?

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Dans le film d’Ariane Doublet, pas de longues files de marcheurs sur des sentiers de montagne ou de campagne. Pas de toiles de tentes installées sur les bords d’une plage ou sous un pont de Paris. Pas de frontière. Pas de barbelé. Et pas de traque policière. Le « drame » des réfugiés est pourtant bien présent, en pensée ou dans les discours. Mais aussi en action. En du moins en tentatives d’action. Car rien n’est vraiment simple.

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La voie qu’a choisie le village de Saint-Jouin est la voie officielle. Le maire en tête qui se lance dans cette entreprise humanitaire : héberger une famille de réfugiés. Pour cela il lui faut l’accord des élus, mais surtout l’appui des citoyens. C’est bien sûr ce dernier point qui posera le plus de problème. Les oppositions sont classiques, si fréquentes en France que leur absence dans le film pourrait être considérée comme un oubli – ou un déni- de la part de la cinéaste. Heureusement, il n’en est rien. Le film évoque toutes les sensibilités, présentes ici comme ailleurs, allant des bénévoles volontaires spontanés par conviction et les frileux, et les opposants systématiques qui ne cachent pas vraiment leur xénophobie, voire leur racisme.

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Mais le projet traine à se réaliser, à cause en grande partie aux lourdeurs administratives, ou aux hésitations officielles. La préfecture, sans mettre ouvertement des bâtons dans les roues du projet du maire (qui passe beaucoup de temps au téléphone)  et des habitants mobilisés (ils aménagent un appartement vacant) ne semble pas vraiment les appuyer ni leur faciliter la tâche. Et pourtant, au terme d’une longue attente – que le film utilise pour créer un suspens à forte connotation politique – ils seront là, toute une famille de Syriens, parents, grands-parents, enfants. Des réfugiés tout ce qu’il y a de respectable –  le père est un ancien journaliste. De quoi faciliter l’accueil…

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Le film n’en est pas moins exemplaire de ce que peut être la mise en œuvre au quotidien de ce concept que beaucoup ont tendance à oublier, « France Terre d’asile ». Sur la plage de Saint-Jouin, sur la place du marché, nous sommes bien loin de la boue de la Jungle de Calais. Mais si montrer ce qu’il y a d’inhumain dans la vie de ceux qui essaient d’y survivre (et des cinéastes l’on fait avec beaucoup de force, de Sylvain George à Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval, entre autres), il y a aussi un intérêt évident, mais fondamental, humainement et cinématographiquement, à montrer que l’accueil des réfugiés est non seulement possible, mais aussi nécessaire pour que le monde d’aujourd’hui ne devienne pas un enfer généralisé.

Qu’un petit village donne l’exemple en renonçant à se replier sur lui-même en créant les conditions matérielles et humaines d’un véritable accueil, est une grande leçon de civisme.

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Le film d’Ariane Doublet est diffusé par Arte. C’est bien sûr très bien que la télévision donne accès à une telle œuvre qui a tout du documentaire de création. Mais ce serait bien aussi que le film puisse aussi être diffusé dans des salles de cinéma et être vu sur grand écran, en dehors des festivals.

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T COMME TRAVERSEE.

La Traversée, Elisabeth Leuvrey, France, 2013, 72 minutes

Des bateaux entre la France et l’Algérie. Des bateaux qui font des allers retours entre la France et l’Algérie. Surtout en été. Parce que beaucoup d’Algériens, des familles, des hommes seuls puisque leur famille sont restés là-bas, retournent au bled le temps des vacances. Un mois ou deux, juillet et août, avant de revenir en France, parce c’est là qu’ils ont du travail, parce que c’est là aussi qu’ils peuvent avoir une femme et des gosses, des gosses qui sont nés en France, qui sont Français, qui se vivent comme Français et pour qui vivre au bled est proprement inimaginable. Ces bateaux font la traversée entre deux pays liés par leur Histoire avec à son bord ces algériens qui ne sont plus vraiment algériens puisqu’ils vivent en France, mais qui ne sont pas non plus vraiment français, puisqu’ils sont d’origine algérienne. Le temps d’une traversée, un jour et une nuit, une manière très originale de recueillir le vécu de l’immigration.

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Elisabeth Leuvrey filme la vie du bateau pendant la traversée, entre le ciel et la mer. La mer, toujours très calme, d’un bleu éclatant sauf dans le sillage du navire où apparaissent ce qui pourrait être des vagues. À bord, la vie s’organise depuis l’embarquement des voitures jusqu’au moment où le signal, salué par un concert de klaxons, est donné de leur débarquement. Le personnel de bord, que ce soit pour le ménage, le service au bar ou au restaurant, les marins ou les ouvriers dans la salle des machines, reste plutôt discret. Parmi les passagers, il y a ceux qui dorment un peu partout dans les coursives  et ceux qui peuvent s’offrir une cabine, même si c’est pour s’y entasser à plus d’une dizaine. La nuit, les hommes font la fête. On chante et on danse. De toute façon on chante presque à longueur de journée. Et les enfants trouvent à s’occuper comme ils peuvent.

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Pour les hommes, l’occupation principale, c’est la discussion. Une bonne façon de passer le temps. La cinéaste a bien sollicité certains sous la forme d’un entretien face à face, mais le plus souvent, ce n’est pas la peine. Dès qu’ils se regroupent à plusieurs, au bar ou sur le pont, le débat est lancé, avec ce leitmotiv, le sentiment d’être dans un entre-deux, entre deux pays, entre deux cultures, et pas seulement le temps d’une traversée. Où sont leurs racines ? Vers quel côté penche leur cœur ? Le film ne privilégie aucune réponse. Toutes les opinions s’y expriment. Souvent avec une certaine véhémence. Mais toujours avec une grande sincérité. Comme si la traversée avait pour effet de ne pas s’en tenir aux idées reçues ou aux conventions sociales.

F COMME FRONTIERE – Chantal Akerman

De l’autre côté. Chantal Akerman, Belgique-France, 2002, 90 minutes.

Il y a toujours deux côtés dans une frontière, et de chaque côté chacun est un étranger pour l’autre. Mais il y a des frontières où d’un côté on est riche et de l’autre on est pauvre. D’un côté il y a ceux qui ont tout et de l’autre ceux qui n’ont rien. On comprend aisément alors que ceux qui sont du mauvais côté veuillent passer « de l’autre côté », pour trouver des conditions de vie meilleures, échapper à la misère et à la faim. Ils sont prêts à tout, à risquer leur vie s’il le faut, car bien sûr, les riches font tout pour les repousser, pour ne pas être envahis, comme ils disent. Que ce soit de l’Afrique vers l’Europe, où comme dans le film de Chantal Ackerman du Mexique vers les Etats-Unis, on retrouve la même situation. Tout le monde n’atteindra pas la terre promise.

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De l’autre côté a l’originalité d’aborder le problème de l’immigration clandestine des deux côtés de la frontière, au Mexique et en Californie. La première partie est tournée au nord du Mexique dans une petite ville frontière où ont pu s’installer certains qui n’ont pas réussi à passer. Fidèle à la méthode qu’elle a établie au Texas dans Sud, la cinéaste alterne les plans fixes et les travellings, des plans toujours longs et lents, où rien n’est jamais donné à voir sur le mode de la précipitation, de la bousculade, des effets de foule. Un quotidien en apparence très calme. En apparence seulement.

Les plans fixes sont utilisés pour filmer les paysages de la région et les habitants, tous concernés, d’une façon ou d’une autre, par l’immigration. Dès le pré-générique, le ton est donné. L’immigration, ici, se vit sur le mode de la tragédie. Akerman interroge un jeune Mexicain qui raconte comment son frère a péri avec la majorité de ses compagnons dans le désert où ils s’étaient perdus. Elle rencontre ensuite une vieille dame et son mari. Eux, ce sont leur fils et leur petit fils qui sont morts en voulant aller au nord. Elle interroge aussi un garçon de 14 ans, pris sans papier et qui a été mis en prison avant d’être envoyé dans un orphelinat. Il n’a qu’une idée, tenter sa chance à nouveau. Comme ce groupe de clandestins qui ont été recueillis et nourris mais dont la situation est bien précaire.

La majorité des travellings sont réalisés le long de la haute barrière, véritable mur, qui a été érigé sur la frontière. Akerman filme aussi la ville, le long des petites maisons. Les voitures soulèvent la poussière des rues non goudronnées. Mais tout le paysage est occupé par le mur que la cinéaste filme aussi en plans fixes, un mur interminable dans la profondeur de champ, une profondeur qui n’est bouchée que par les montagnes que l’on aperçoit au loin. Devant le mur, des enfants jouent parfois. Il y a quelques rares passants. La lumière est rasante, faisant ressortir les ombres de la tombée de la nuit.

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Puis le film passe de l’autre côté. La transition est brutale avec ce panneau, en anglais « Halte à la montée du crime. Nos propriétés et notre environnement sont détruits par l’invasion. » Le consul du Mexique en Arizona donne son point de vue sur la situation. Il explique que la main d’œuvre mexicaine est utile à l’économie américaine puisqu’elle occupe des emplois dont les Américains ne veulent pas. Si son rôle est de protéger les ressortissants de son pays, on sent bien qu’il n’en a pas vraiment les moyens. Une grande partie de son activité consiste à annoncer au téléphone la mort d’un fils, d’un père, d’un mari à ceux qui sont restés au pays. Il a du mal à contenir son émotion.

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Les Américains filmés chez eux ou sur leur lieu de travail semblent tous se ranger sous l’autorité du drapeau américain, omniprésent dans l’image. Le patron d’un petit restaurant est le plus nuancé. Il affirme éprouver de la compassion pour les immigrés. Un homme plus âgé lui n’a pas de sentiment. Puisqu’on vient l’agresser en rentrant sur son terrain malgré l’interdiction, il n’hésitera pas à utiliser son fusil pour se protéger. Le shérif fait appel à la loi et à la valeur pour lui fondamental de la constitution américaine, la propriété. Dans les villes de la Californie du sud, le mur et la surveillance policière ont rendu la frontière de moins en moins facile à franchir. Alors les candidats à l’immigration tentent de plus en plus leur chance plus à l’est, dans les régions désertiques qui ne sont peuplées que de vipères. On le sait depuis le début du film, beaucoup n’en reviennent pas.

Le film s’achève par un long travelling tourné sur l’autoroute qui conduit à Los Angeles, la nuit. Chantal Akerman fait le récit de la quête de ce jeune Mexicain parti à la recherche de sa mère. Elle avait un travail et un logement à Los Angeles. Elle écrivait à sa famille et envoyait de l’argent. Et puis un jour, plus rien, plus de nouvelles, plus aucun signe de vie. Le fils retrouve sa logeuse qui ne peut rien expliquer. Qu’est-elle devenue ? A-t-elle regagné le Mexique, est-elle parti ailleurs, est-elle morte ? Il y a dans ce récit sans réponse toute la solitude et toute l’opacité du vécu des immigrés.

 

E COMME EMIGRATION.

Les larmes de l’émigration, Alassane Diago, 2009, 78 mn.

Barcelone ou la mort, Idrissa Guiro, 2008, 52 mn.

Migrer c’est quitter. C’est perdre. Perdre son chez soi, son home, être dès le premier pas homeless, hors de chez soi, hors de soi. Etre déraciné. Migrer c’est perdre son identité.

Quitter ce n’est pas seulement partir. C’est rompre. Rompre le lien, avec sa terre, avec sa famille, avec sa société.

Ceux qui émigrent, ce sont d’abord les hommes. Seuls. Ce ne sera que dans les grands exodes dus à la guerre qu’on verra des familles entières partir ensemble. Mais dans un premier temps, ceux qui partent pour aller chercher du travail, polonais, italiens, algériens, africains, partent seuls. Ils laissent leur pays, mais aussi leur famille, leur femme, leurs enfants, leur mère. En Afrique, la situation de la femme c’est d’abord d’avoir été quittée, abandonnée, délaissée.

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Comment vivent celles qui restent, qui attendent un retour qui devient, chaque jour qui passe, chaque mois, chaque année, plus improbable. Impossible en fait. Comment vivent celles qui passent leur vie à attendre, sans avoir de nouvelles. Une attente sans fin. Dans une Afrique sans hommes, sans maris, sans fils. Car le fils aussi partira, comme le père, laissant à son tour sa femme et ses enfants.

Alassane a lui aussi quitté son village, comme son père, ce père qu’il n’a pas connu, ou si peu, ce père qui est parti laissant sa femme et ses enfants (un garçon et une fille) presque mourir de faim. Mais s’il était resté il n’avait pas les moyens de les nourrir. Ce père parti, disparu, qui n’a jamais donné de nouvelles, qui n’a jamais envoyé d’argent, qu’est-il devenu.

Alassane, devenu cinéaste, revient dans son village au sahel, pour filmer ceux qui sont restés, sa mère et sa sœur, filmer leur attente, filmer leur souffrance d’être abandonnés.

Le cinéaste filme essentiellement sa mère, en longs plans fixes, parfois en très gros plans sur son visage. Elle est assise sur une natte devant sa case, ou dans la pièce où elle vit. Elle répond aux questions de son fils, en s’efforçant de ne pas pleurer. Elle dit la souffrance de l’abandon. Le fils insiste. Il faut que la mère explique à son fils pourquoi elle a toujours attendu un mari disparu, qui a très bien pu refaire sa vie ailleurs.

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Le cinéaste fait aussi parler sa sœur. Son mari l’a quittée elle aussi, la laissant avec une petite fille qui n’a jamais connu son père, comme elle n’a jamais connu le sien. Pourra-t-elle, elle aussi, comme sa mère, passer sa vie dans cette attente ? Est-il possible pour elle de laisser sa fille grandir sans père. Des questions qui restent sans réponses.

Venu filmer sa mère, Alassane filme aussi son village, dans ce sahel pauvre et aride où ne poussent que quelques arbres, ou quelques herbes souvent insuffisantes pour nourrir les troupeaux. La bande son du fil, très travaillée, crée une ambiance bien particulière. Pas de bruit de moteur, pas de discussion.  Juste un coq, une vache, ou un âne. Ou l’appel  à la prière. On ne voit pratiquement pas d’homme. Sauf sur les photos du père, que la mère montre à son fils. Avec quelques vêtements, les seules choses qui restent de lui.

Le départ. Partir quoi qu’il en coûte. Les obstacles, les difficultés, les dangers sont  connus de tous. Et tous ne réussiront pas. S’ils sont obligés de revenir, après l’échec, ce sera pour repartir plus tard, tenter sa chance une nouvelle fois. Les dangers, la mer, les passeurs, les frontières, les polices. Bien des films nous proposent ces récits des conditions du départ et ensuite du voyage. Tous nous parlent de ceux qui se sont perdus en voyage.

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Le récit de Mamadou : Mamadou en est à sa deuxième tentative de gagner l’Europe. Cette fois-ci, cela a vraiment fini très mal. Le récit de ce voyage est fait en voix off sur des images du village et de la mer vue de la côte. Ce voyage, tous ceux qui l’entreprennent en connaissent les dangers. 1300 kilomètres pour gagner les canaries en pirogue. Une pirogue qui peut contenir 70 passagers. Ils seront 80 sur les 110 présents au départ à s’entasser tant bien que mal à son bord. Cinq jours et cinq nuits de navigation lorsque tout se passe bien. Mais la mer est imprévisible et la tempête que la pirogue devra affronter sera terrible, au point de l’obliger à faire demi-tour. Le récit de Mamadou nous donne tous les détails de ce voyage vers l’espoir devenu un véritable enfer. Ces vagues immenses, la pirogue qui se remplit d’eau, la faim et la soif des passagers qui sont tous malades, le soleil brulant le jour et le froid de la nuit. S’ils sont tous sauvés en fin de compte, cela tient du miracle. Six mois après son retour au village, Mamadou est prêt à partir à nouveau. Un jour, il rejoindra son frère à Barcelone.

Le film d’Idrissa Guiro nous montre l’émigration depuis l’Afrique, l’émigration vu par les Africains, depuis un petit village de pêcheur au Sénégal, Pas vraiment une station balnéaire. Tous ses habitants disent qu’ici il n’y a plus rien. Pas de travail, pas d’avenir, plus aucun espoir. La pêche ? Il n’y a plus de poissons depuis que les chalutiers japonais ou chinois viennent de plus en plus nombreux et prennent tout. Il ne reste plus rien dans la mer pour que les africains puissent seulement se nourrir. Alors, on coupe des arbres, on taille des planches pour construire des pirogues. Des pirogues qui ne serviront pas à cette pêche devenue infructueuse, mais qui représentent l’espoir, celui d’atteindre la Terre Promise.

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Barcelone promue au rang de Terre promise. Barcelone, c’est-à-dire l’Europe, les pays riches, l’Espagne ou l’Italie d’abord, la France et les pays du nord ensuite avec de la chance, beaucoup de chance. Depuis l’Afrique noire, la porte d’entrée ce sera les Canaries, par la mer. L’Europe qu’il faut atteindre coûte que coûte, au mépris de tous les dangers, en risquant sa propre vie. Tous connaissent autour d’eux des amis, des frères ou des cousins, qui n’en sont pas revenus. Quelques-uns ont réussi. Ils envoient de l’argent. C’est souvent le seul revenu de toute une famille. Alors, lorsque les plus jeunes veulent à leur tour quitter l’Afrique et sa misère, personne ne les retient, malgré la douleur des mères. Barcelone ou la mort, traduction de la formule qui résume à elle seule tout le problème de l’immigration : Barça ou Barsakh.