U COMME UNIVERSITE. Américaine.

At Berkeley. Frederick Wiseman, Etats Unis, 2013, 244 minutes.

         C’est un campus vaste, toujours ensoleillé, bien entretenu, accueillant, avec de grands espaces verts et des pelouses où il fait bon s’étendre pour lire ou discuter entre amis. Un campus qui donne envie de faire des études.

         Wiseman c’est déjà penché sur le système éducatif américain, niveau secondaire. Ici, c’est l’université qui l’intéresse. Mais pas n’importe quelle université, à n’importe quel moment de son histoire. Berkeley est la principale université publique des Etats Unis, une université qui prétend concurrencer les grandes universités américaines, de Stanford à Harvard, sur leur propre terrain, celui de l’excellence et de la reconnaissance internationale. Berkeley est constamment citée parmi les dix meilleures universités du monde par tous les classements. Mais sa spécificité, c’est d’être ouverte à tous, quelles que soit l’origine sociale des étudiants. Pour entrer à Berkeley il n’est pas nécessaire d’être issu de l’élite, comme le dit un de ses dirigeants dès le début du film. Cette diversité ne se retrouve nulle part ailleurs et ne peut exister en dehors du domaine public. Seulement voilà, néolibéralisme oblige, l’Etat de Californie se désengage financièrement de plus en plus. « Ça va mal » entend-on dire plusieurs fois dans la bouche de la direction de l’université qui se trouve face à un nouveau défi, assurer son financement de façon durable tout en maintenant son niveau d’excellence. Une situation qui inquiète tous ceux qui fréquentent l’université et que nous rencontrerons successivement dans le film, les étudiants et les enseignants, les responsables et les dirigeants, l’ensemble du personnel.

         Fidèle à sa méthode, Wiseman place sa caméra partout, dans tous les lieux de vie de l’université, dans tous ses coins et recoins. Il n’y a peut-être que la restauration et les cuisines qui échappent à son regard. Les nourritures terrestres ne sont pas de premières urgences ici. Cette méthode, qui a fait ses preuves tout au long d’une carrière bien remplie, est ici appliquée avec une rigueur exemplaire. Wiseman a beaucoup filmé sur le campus, pendant 12 semaines, plus de 250 heures de rushs a-t-il dit. Il filme pratiquement tout ce qui tombe dans l’objectif de sa caméra. Sa première exigence, la seule peut-être au niveau du tournage, c’est d’enregistrer tout ce qui fait partie de cette vie collective spécifique de l’univers qui devient son sujet d’approche, sans idées préconçues, sans à priori. Un univers qu’il va fouiller dans le moindre détail. Ce n’est qu’au montage, pendant 14 mois dans le cas de At Berkeley, qu’il construira véritablement son film, qu’il lui donnera son unité, son rythme, son sens profond. Un travail de longue haleine donc, qui ne peut donner qu’un résultat jouant sur la durée, ici quatre heures de films, car il n’est pas question pour le cinéaste de donner l’impression de simplement survoler les différentes facettes du monde qu’il a filmé. Celles qu’il retient doivent être exposées suffisamment longuement pour que le spectateur puisse en saisir tout l’intérêt.

         Dans le film de Wiseman, nous assistons d’abord à des cours, ou plus exactement des séances d’enseignement. Il faut attendre presque la fin de film pour se trouver dans un amphi. Le reste du temps, Wiseman filme de petites salles, occupées par de petits groupes souvent assis en cercle autour de l’enseignant. Dans une des premières séquences ce sont d’ailleurs les étudiants qui prennent la parole successivement, exposant leur point de vue personnel que tous écoutent respectueusement. Par la suite, nous assisterons bien à des séances, où la parole de l’enseignant devient exclusive, les étudiants étant face à lui, attentifs, toujours particulièrement attentifs, suivant des yeux l’orateur, comme captivés au point d’en oublier presque de prendre des notes. Mais on sent bien que même dans cette modalité plutôt traditionnelle, il reste une certaine proximité entre enseignants et enseignés. Ces derniers ont tous un cahier et un stylo à la main. Pas d’ordinateur ou de tablette sur leur table. Les écrans n’apparaissent que dans les réunions du personnel et de la direction.

         C’est une des caractéristiques du travail de Wiseman que de montrer les institutions qu’il filme sous leur aspect le moins public, leur face secrète en quelque sorte ou du moins peu accessible d’habitude au grand public. A Berkeley, Wiseman peut ainsi filmer toutes sortes de réunions, avec le personnel ou les membres de la direction. Il montre ainsi avec insistance les préoccupations de tous concernant l’avenir de l’université. La crise financière qu’elle traverse et grave et il est urgent de trouver des solutions. Les problèmes de sécurité passent aussi sur le devant de la scène. Les étudiants annoncent une grande manifestation et il faut envisager toutes les éventualités et la nécessaire collaboration avec la ville de Berkeley. Le jour venu, les étudiants envahissent la bibliothèque de l’université. Nous suivons en parallèle l’occupation et la réunion des responsables qui suivent l’évolution de la situation et préparent une réponse aux revendications des étudiants. Certains ont été aussi dans leur jeunesse des contestataires. Mais l’époque n’est plus la même. Hier, ils manifestaient pour une seule cause, la guerre du Vietnam, les droits civiques des minorités. Aujourd’hui, ils ne comprennent pas la stratégie des étudiants qui revendiquent dans toutes les directions à la fois. S’ils sont maintenant de l’autre côté de la barrière, cela ne les empêche pas de comprendre le mouvement des étudiants.

         Le spectateur ne sort pas de ces quatre heures d’immersion dans le campus de Berkeley plus instruit. Il est difficile de pouvoir suivre les contenus de cours et de conférences touchant des domaines de connaissance si différents. Mais là n’est pas le projet de Wiseman. At Berkeley est sans doute un de ses films les plus engagés, comme ceux qu’il a consacrés à de graves problèmes sociaux, la situation des banlieues par exemple dans Public Housing. Ici, il pose la question de la place de l’éducation dans la société américaine. Sera-t-elle réservée à ceux qui sont déjà socialement favorisés ? « L’enseignement doit être gratuit » dit un des slogans des étudiants contestataires. Il y va de l’avenir de la démocratie. Ce n’est pas le cinéaste qui l’affirmer explicitement. Mais il filme un membre de l’université développant cette idée dans une interview donnée à des médias. Le film peut alors être perçu dans son ensemble comme un cri d’alarme face au triomphe grandissant du néolibéralisme.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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