A COMME ABECEDAIRE – Frederick Wiseman.

Chacun de ses films pourrait bien sûr être caractérisé par un mot-clé. Les inventorier reviendrait alors à élaborer une bibliographie. Il est plus intéressant de tenter des regroupements voire des synthèses. Au risque – assumé – de ne pas être exhaustif.

Administration

Chaque institution a sa direction qui a la responsabilité du bon fonctionnement et qui doit affronter tous les problèmes, en particulier financiers, qui ne manquent pas de se poser.

Animaux

Le bétail pour la viande, les chevaux pour les paris aux courses et les animaux sauvages mis en cage dans les zoos.

Armée

La base de Fort Polk en Louisiane et celle de Vandenberg en Californie où est situé le siège de commandement de l’armée de l’air et le fameux « bouton rouge » qui peut déclencher l’arme nucléaire.

Bovins

Depuis les pâturages jusqu’à l’abattoir, l’itinéraire de la vie des vaches suivi pas à pas.

Boxe

Le seul sport qu’il ait filmé. Mais il ne s’agit nullement de compétition. Plutôt d’un passe-temps, ou d’une activité pour entretenir son corps et sa forme.

Consommation

Les magasins Neiman-Marcus à Dallas, temple du luxe et de l’argent.

Danse

L’American Ballet Theater, d’abord. Puis le Ballet de l’Opéra de Paris. Les répétitions beaucoup, mais aussi les réunions de direction, sans oublier les couloirs, les escaliers et les toits.

Durée

Le plus souvent ses films durent plus de trois heures, voire quatre, pour aller jusqu’à huit. C’est qu’il faut du temps pour montrer tous les aspects de la réalité filmée. Et surtout ne pas donner l’impression d’un simple survol.

Ecole

En 1968, dans High School, il filme à Philadelphie un lycée à la pédagogie plutôt traditionnelle. En 1994, High School II montre les évolutions fondamentales du système remplaçant une discipline autoritaire par une responsabilisation de plus en plus grande des élèves

Folie

Son premier film lui est consacré. Dans un asile internant des criminels déclarés irresponsables.

Handicap

Cécité, surdité, mais aussi les polyhandicaps.

Institution

Filmer les institutions américaines, sa grande spécialité. Vues de l’intérieur, dans le plus possible tous leurs aspects.

Livre

Des livres et des lecteurs, dans le silence de ce temple de la lecture qu’est une bibliothèque.

Méthode.

Tout au long d’une carrière cinématographique de plus de quarante ans il n’a jamais varié sur les grands principes  qui fonde son cinéma : pas d’entretien ni d’interview, pas de commentaire surajouté, aucun ajout de données explicatives, ni musique ou texte en surimpression ou en insert,  un filmage long ,sans plan préétabli, le rythme du film émergeant peu à peu au montage, une attention au détails presque maniaque, et surtout une durée qui respecte les personnes filmées, leurs actions et les lieux dans lesquels elles se déroulent.

Mort

Un hôpital. Des patients en fin de vie.

Musée

National Gallery, à Londres. Les tableaux bien sûr filmés en gros plan, souvent plein cadre, mais aussi les visiteurs, les gardiens et les autres membres du personnel.

New York

Central parc, un havre de pays dans la frénésie de la grande ville, qu’on arrive à oublier. Mais aussi Jackson Heights, ce quartier exemplaire du brassage culturel des grandes villes de l’est.

Paris

Essentiellement vu depuis les toits de l’Opéra Garnier. Les Boulevards et les avenues. Mais surtout les toits. Le tout filmé sous une grande lumière, un soleil éclatant.

Police

Un commissariat à Kansas City. La violence quotidienne mais aussi celle des policiers blancs sur les Noirs

Théâtre.

Il a été lui-même metteur en scène. Et il a filmé la Comédie Française à Paris.

Université

Berkeley, le modèle américain de l’université publique donc gratuite, mais menacée par le libéralisme ambiant.

Ville

Paris, Londres, New York,  mais aussi Dallas et  Austin au Texas  et même dans l’Amérique profonde, des villes plus petites, Monrovia dans l’Indiana par exemple.

F COMME FARHENHEIT

Farhenheit 9 / 11 , Michael Moore , Etats Unis, 2004, 122 minutes.

Ce film reste aujourd’hui encore un des rares documentaires à avoir obtenu la palme d’Or au festival de Cannes (2004), le deuxième en fait – le premier et longtemps unique primé étant Le Monde du silence, de Louis  Malle et Yves Cousteau en 1956.

Brulot, charge violemment anti Bush, intervention politique visant à empêcher la réélection du président sortant, le film de Michael Moore n’a jamais caché ses intentions et a bien été perçu comme tel. Cela n’a d’ailleurs pas manqué de favoriser les débats souvent vifs entre les détracteurs d’une telle démarche et des moyens utilisés et ceux qui la défendent mettant en avant sa sincérité et sa rareté dans le contexte du cinéma américain. Engagé, Michael Moore l’est de toute évidence, mais un engagement tout imprégné de la culture politique américaine qui trouve ses armes beaucoup plus dans le monde du spectacle et des médias que dans les travaux théoriques.

            La méthode de Moore consiste à accumuler des images d’actualités et à les utiliser comme preuves. Comment montrer que Bush est un Président incompétent ? Les images des vacances pendant l’été 2001 montrant Bush jouant au golf, sur son bateau ou « jouant au cowboy » dans son ranch au Texas, parlent d’elles-mêmes. Autre preuve, les images le montrant, le 11 septembre. Bush est en visite dans une école. On vient lui communiquer la nouvelle des attentats. Il ne réagit pas. A-t-il seulement compris l’ampleur de l’événement.

            Le déroulement du film retrace chronologiquement les événements marquant du premier mandat de Bush. De son élection contestée jusqu’à la guerre en Irak en passant par la protection dont jouit la famille Ben Laden après les attentats du 11 septembre, le Patriot act, la guerre en Afghanistan, la « grande coalition » contre l’Irak et les bombardements de Bagdad. Chaque fois, Moore s’attache à rétablir la vérité contre les thèses officielles (les manipulations politiques et médiatiques en Floride pour l’élection de 2000 ou l’affirmation de la possession par l’Irak d’armes de destruction massive). Il cherche aussi à montrer l’envers de la médaille, juxtaposant aux déclarations bellicistes de certains soldats des images de morts et de blessés des deux camps, et filmant la douleur de mères dont le fils fait partie des victimes de guerre.

Moore a le don de trouver les images dérangeantes. Ce ne sont pas toujours des images choc. Mais toutes écornent un peu plus l’image de marque du Président. Les moments de maquillage sur le plateau de télévision avant l’interview ou la déclaration officielle par exemple. Une façon de nous dire que ce qu’il nous montre, lui, ce n’est pas ce que la télévision a l’habitude de nous montrer. Moore utilise d’ailleurs toutes les images qui lui tombent sous la main. De courts extraits de reportage télévisés, des photos publiées dans la presse, des spots publicitaires, des extraits de fiction même, comme ces passages de western qui visent à démasquer par analogie les pratiques du pouvoir. Le montage est toujours extrêmement rapide, opérant des rapprochements ou des contrastes qui se veulent révélateurs d’une vérité cachée. Pour Moore, le cinéma doit démasquer. Démasquer les hommes politiques (ceux du bord adverse s’entend), leurs mensonges, leurs contradictions, en un mot leur malhonnêteté. Et pour cela rien de plus efficace que les images. Peu importe qu’elles soient sorties de leur contexte. Peu importe que le commentaire soit souvent à la limite de la manipulation. A l’époque du règne des médias, et de leur utilisation par les politiques, il n’y a qu’un moyen de se faire entendre, c’est d’utiliser les mêmes moyens qu’eux, et de le faire sans état d’âme. Le pouvoir politique a perdu toute moralité. Les médias aussi. Le cinéma ne peut alors échapper à la perte de sens moral qu’en la dénonçant inlassablement. C’est là son principal code éthique.

            En dehors du commentaire rédigé à la première personne, mais dit en voix off, Moore lui-même est relativement peu présent à l’image (bien moins que dans ses films précédents en tout cas). Il intervient quand même directement, devant le congrès à Washington par exemple, pour demander aux députés qui défendent la guerre s’ils sont prêts à envoyer leur fils en Irak. On se doute de l’accueil qu’il reçoit. Et puis, il sait aussi faire preuve de retenue. Pour évoquer les attentats du 11 septembre, il utilise un écran noir, la bande son seule renvoyant à l’impact des avions. Les images qui suivent montrent des américains horrifiés, en larmes. Des américains de toutes conditions. Par la seule présence de cette séquence, le film de Michael Moore ne peut pas être taxé d’antiaméricanisme primaire.

B COMME BONHEUR

A la poursuite du bonheur,  Louis Malle. France, 1986, 77 minutes.

Après sa halte dans un village du Minnesota (Gos’s country, 1985), Louis Malle repart sur les routes des Etats Unis qu’il va sillonner de long en large à la rencontre des nouveaux immigrés dans le pays du traditionnel Melting Pot. Ils viennent encore du monde entier, d’Asie, d’Afrique, de l’URSS, de Cuba, réfugiés politiques ou immigrants plus traditionnels fuyant la misère de leur pays et surtout attirés par le rêve américain. Le film fait le bilan de cette exploration, nous proposant des portraits de ces immigrés rencontrés au Texas, en Californie ou à New York. Ce serait presque un documentaire choral, sauf qu’il ne fonctionne pas en mélangeant les interventions des personnes rencontrées, chaque portrait étant traité en une fois.

Le film commence par une rencontre surprenante. Un homme à pied (il marche à bonne allure) fait le tour du Texas, 1500 kilomètres, à l’occasion du 150° anniversaire de l’Etat. Une façon pour lui, originaire de Roumanie, de manifester son amour et son admiration pour son nouveau pays. La porte d’entrée aux Etats Unis étant traditionnellement New York, nous nous retrouvons à la douane de son aéroport où une famille de réfugiés cambodgiens arrive après avoir échappé au génocide. Tout se passe bien, ils ont des papiers, sont attendus par de la famille et les douaniers ne sont pas trop regardant sur la nourriture présente dans leurs bagages. Le commentaire de Malle prend soin de préciser que tous n’ont pas cette chance.

Ce qui intéresse le cinéaste, c’est de savoir pourquoi ils sont quitté leur pays, si celui-ci ne leur manque pas trop et comment ils ont, ou non, réussi à faire leur trou dans leur nouvelle vie. Une bonne partie du film est consacrée à mettre en évidence les réussites comme ces africains qui se sont regroupés pour fonder leur propre compagnie de taxi, ou ce pakistanais devenu ingénieur en informatique après avoir commencé par faire la plonge. Une réfugiée de Cuba qui a acheté sa propre maison manifeste un optimisme à toute épreuve. « Grâce aux études et au travail, dit-elle, on a tout ce que l’on veut ». Pour elle, ce n’est pas un lieu commun.

Pourtant, tout n’est pas toujours idyllique dans la construction d’une nouvelle vie dans un pays qui n’est pas toujours aussi accueillant qu’on veut le croire. A Huston, Malle s’arrête sur le cas d’une cité HLM datant des années 30 et jusqu’ici habitée essentiellement par des noirs. Mais les asiatiques sont arrivés. Ils ont plus d’&argent pour payer les loyers et ont chassé les anciens occupants de leurs appartements. Des heurts entre les deux communautés n’ont pas tardé à se produire et chacune vit maintenant sans aucun contact avec l’autre. « Les préjugés ont la vie dure » affirme un immigré du Moyen-Orient. Et il sait de quoi il parle. Pour les américains tous les arabes sont des terroristes !

La dernière parie du film propose une longue séquence sur le problème de l’immigration clandestine à la frontière mexicaine en Californie. Il n’y a pas encore de mur entre les deux pays, mais la police fait déjà la chasse à ces hommes, souvent très jeunes, qui espèrent trouver un petit boulot leur permettant de nourrir leur famille restée au pays. Reconduits à la frontière, ils n’ont pas d’autre solution que de tenter à nouveau, autant de fois qu’il le faudra, de réussir le passage. Une séquence prémonitoire.

Mais le film ne se termine pas sur ces considérations inquiétantes pour l’avenir. Le réalisateur nous introduit dans la luxueuse demeure du Général Somoza, ancien dictateur du Nicaragua, chassé par la révolution sandiniste. Un contraste fort avec la situation du Mexique évoquée précédemment. Ou bien le film essaie-t-il de nous faire comprendre qu’il s’agit d’immigrés comme les autres ?

Le rêve américain existe-t-il encore ? Peut-il devenir réalité ? Certainement pour ceux qui en ont les moyens financiers et beaucoup de chance. Mais les autres ? Tous les immigrés rencontrés dans le film ne font pas l’expérience du côté enrichissant du contact entre des cultures différentes. D’ailleurs, devenir américain, cela n’implique-t-il pas la nécessité de renoncer à ses propres racines ? Des enfants vietnamiens apprennent 2 heures par semaine leur langue d’origine. Mais entre eux, ils ne parlent qu’américain.

W COMME WISEMAN – Monrovia.

Monrovia, Indiana, Frederick Wiseman, Etats-Unis, 2019, 2H23

Le premier plan du film cadre un nuage blanc se détachant sur le  bleu du ciel. Le dernier s’arrête sur une tombe dans un cimetière. Entre les deux, la vie d’une petite ville, dans les plus minces de ses détails, tous ses détails, car comme on le sait depuis pas mal de temps déjà, Wiseman ne laisse rien dans l’ombre de la réalité qu’il film. A plus forte raison lorsqu’il s’agit d’une bourgade de l’Amérique rurale où, bien sûr, chaque séquence peut renvoyer à un cliché et contribuer à la mythologie omniprésente de l’Amérique profonde, bastion des conservateurs qui ont donc contribué à élire Trump. On sort du film avec l’impression tenace d’avoir tout vu de la ville et le sentiment d’en connaître tous les habitants, même si on ne rentre jamais dans leur vie intime. S’ils ne sont pas tous présents dans le film, ils ne doivent pas être très différents de ceux qui y figurent, ceux-ci n’étant pas de toute façon désignés par leur identité, et se réduisent plutôt à leur fonction.

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Que nous montre-t-on donc de Morovia, Indiana ?

Dans le désordre : les sermons dans les Eglises, un mariage et un enterrement, la fête locale, l’exposition de vieilles voitures, la vente de matelas, la clinique vétérinaire, le salon de coiffure pour dame et pour homme et le salon de tatouage, le conseil municipal, le travail des champs, le transport du maïs, les élevages de porcs et de bœufs, le marchand d’armes et celui d’alcool. Liste non complète sans doute, mais chacun ajoutera ce dont il se souvient de plus de deux heures de projection. Une exploration bien minutieuse, à quoi il faut ajouter les plans de coupe, pour le décor, les vues du ciel, du soleil couchant et des nuages, les rues de la ville ou les routes de campagne avec leur circulation de voitures et de poids lourds, et les champs de maïs puisque Monrovia est situé en Indiana, un Etat du Midwest agricole américain.

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Mais il faut noter que Wiseman, pour une fois, se permet quelques effets visuels dans le filmage, comme cette petite fille dans le camion où un éleveur (son père ?) fait monter les cochons, ce bœuf qui vient parader devant la caméra, ou surtout les gros plans sur les groins de ces animaux qui se bousculent dans leur enclos.

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L’insistance sur la mort dans la fin du film – un sermon bien long et passablement ennuyeux à la mémoire de la défunte, et l’inhumation dans le cimetière sonorisé des seuls sanglots bruyants d’une femme en noir tout prêt de la tombe et de la caméra – fait-elle de Monrovia, Indiana le testament cinématographique de son auteur ? Ce serait sans doute aller trop loin, même si on ne peut alors éviter de penser à son âge. Mais Wiseman maîtrise si parfaitement les règles de méthode qu’il s’est donné à lui-même depuis ses débuts de cinéastes, qu’on sent bien que celui-ci ne sera certainement pas le dernier. Qui s’en plaindrait ?

C COMME CINÉMA EXPÉRIMENTAL.

Free radicals. Une histoire du cinéma expérimental, Pip Chodorov, Etats-Unis, 83 minutes.

Le cinéma expérimental est-il un art essentiellement américain ? A la vision de cette « histoire », on est porté à le croire, même si un certain nombre des artistes présentés ne sont pas américains et ont pu vivre et travailler hors des Etats-Unis. Mais son auteur, Pip Chodorov est new-yorkais et sa ville fut incontestablement un des berceaux de ces manifestations cinématographiques déroutantes, toujours à la recherche de la nouveauté et échappant systématiquement aux normes esthétiques et économiques du cinéma américain et donc du cinéma « grand public ».

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Pip Chodorov est le fils de Stephan, homme de cinéma et de télévision. La présence de l’un et l’autre dans le film suffit d’ailleurs à montrer que la perspective historique adoptée a un côté personnel incontestable qui ne prétend pas contribuer à l’édification d’une somme définitive. Free Radicals n’est pas le fruit d’une recherche. C’est un film issu de la vie et du travail de son auteur. Celui-ci a toujours baigné dans un milieu concerné par le cinéma. C’est donc tout naturellement qu’il est devenu lui-même cinéaste. Mais il est aussi musicien, éditeur et distributeur, au sein de Re : Voir, la société qu’il a créée, de ces œuvres expérimentales qu’il connaît parfaitement. Pip Chodorov a trouvé une caméra dans son berceau. Une bonne fée l’a mis sur la voie d’une carrière particulièrement riche dans laquelle il a personnellement côtoyé tous ceux qui ont compté dans l’aventure du cinéma expérimental, de Stan Brakhage à Andy Warhol, pour reprendre l’ordre alphabétique du générique, en passant par Robert Breer, Ken Jacobs, Peter Kubelka, Maurice Lemaître, Len Lye, Jonas Mekas, Joh Mhiriperi, Nam June Paik, Hans Richter, MM Serra, Michael Snow ou Stan Vanderbeek. C’est à eux qu’il laisse la place dans son film. Une galerie de portraits donc qui a les qualités de ces contacts personnels où l’on abandonne les postures conventionnelles et attendues tout autant que la langue de bois.

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Le film fonctionne sur un modèle relativement classique, faisant se succéder rencontres et entretiens avec les cinéastes et les extraits de leurs œuvres. Il nous offre même quelques réalisations courtes in extenso. Et comme il est pratiquement impossible de les voir dans d’autres conditions, ce travail de sauvegarde a un prix inestimable.

Le premier film présenté dès le générique a été tourné par le père de Pip et montre celui-ci enfant. Comment un film de famille peut-il devenir du cinéma expérimental avec une prétention artistique ? Réponse, par l’intervention quasi magique du chien de la famille, « faisant pipi » sur la pellicule, celle-ci étant alors totalement transformée, les couleurs sont délavées, et la tonalité générale de « l’œuvre » n’a alors plus rien à voir avec le produit d’origine. Une anecdote pleine d’humour, comme la grande majorité du film.

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La liste des cinéastes présents dans Free Radicals est donc impressionnante. Certains ont droit, par le choix de Pip, à une place privilégiée. Outre son père, avec qui il aime visiblement dialoguer, nous retrouvons souvent Jonas Mekas, seul ou discutant avec des amis. Vanderbeek disserte sur la place des ordinateurs dans l’art, et Kubelka commente ses expositions de pellicules devenues sculpture. Le cinéma expérimental que nous présente Pip est une affaire de famille et d’amis. Le film n’a aucune prétention de constituer un manifeste.

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Côté œuvre rare que nous avons la chance de découvrir ici, citons la première œuvre cinématographique abstraire, réalisée par Hans Richter dans les années 20. Nous pouvons voir aussi les premiers travaux de Pip lui-même réalisés sans caméra grâce à des gravures directement sur la pellicule. Le résultat obtenu est quand même moins créatif que ce que réalisera plus tard Norman MacLaren. Signalons enfin la présentation à plusieurs reprises dans le film d’extraits de l’œuvre de Mekas.

Quelles sont les caractéristiques du cinéma expérimental qui se dégagent du film ? D’abord, au niveau économique, les intervenants insistent sur le fait qu’il s’est développé en dehors des circuits commerciaux traditionnels et qu’il n’a pu survivre que par l’engagement personnel de ses créateurs. Le lancement en 1970 de l’Anthology Film Archives, auquel beaucoup des cinéastes présents dans Free Radicals ont participé, a ainsi assuré la conservation et la distribution des œuvres. Mais, que le cinéma expérimental ne soit pas commercial, il n’y a rien là de bien surprenant. N’est-il pas de sa nature même de ne pas chercher à plaire au public ? Le film de Chodorov contribue cependant à le sortir un peu du ghetto auquel il risquait sans cela d’être condamné.

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Côté esthétique, les extraits de films retenus nous montrent surtout un cinéma fait d’interventions sur la pellicule, de plans courts dont la rapidité de défilement est accentuée par le montage, nombres d’effets qui rendent souvent le visionnage difficile pour les yeux. Mais le point commun semble surtout être le renoncement au figuratif. L’image expérimentale n’a plus de fonction de ressemblance. La perception naturelle n’en est plus la référence. Elle nous offre une expérience visuelle originale, unique. Et c’est bien pour cela qu’elle a une valeur artistique.

V COMME VARDA – Contestation.

Oncle Yanco, Black Panthers, Réponse de femmes, Agnès Varda, 18-27-8 minutes.

Oncle Yanco (1967) est un film de famille, la famille d’Agnès. Un film hommage à cet oncle qu’elle ne connaissait pas et qu’elle va rencontrer lors d’un séjour à San Francisco. Un film qui a donc un petit côté autobiographique  – au sens où il parle de la vie de la cinéaste. D’ailleurs l’oncle présente son arbre généalogique, où Agnès figure bien entendu. Nous découvrons donc avec elle ses origines, ce qui permet de situer ses parents et même sa descendance (Rosalie uniquement à l’époque).

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Le film de Varda est aussi un film sur l’art, puisque son oncle est peintre. Il nous présente ses toiles, filmées en gros plans fixes, de façon toute simple. Et Agnès ajoute c(est un film sur l’intelligence et le talent de cet oncle dont on sent qu’elle est devenue, dès les premiers moments, une fervente admiratrice.

Un film court comme Varda en a réalisé un grand nombre,  avec beaucoup de plaisir sans doute. Car il se permet de proposer sans cesse de petites surprises visuelles ou de mise en scène, comme le montage à répétition de la rencontre entre la nièce et l’oncle, qu’ils prennent tant de plaisir à rejouer devant la caméra qu’ils ne se lassent pas le moins du monde à tomber et retomber dans les bras l’un de l’autre.

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Un film donc parfaitement en harmonie avec le personnage qu’elle filme, ce hippy de San Francisco qui vit au milieu d’une multitude de jeunes gens aux cheveux longs dans une maison lacustre dans le faubourg aquatique de Sausalito, dont la cinéaste nous présente les plus originales constructions commentées par Yanco.

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Varda classe son film parmi les «courts contestataires ». Au premier abord on peut être surpris. Il ne semble pas en effet qu’il soit conçu pour défendre une cause bien identifiée (comme ce sera le cas pour les deux films suivants, pour la défense des droits civiques des noirs américains et la cause des femmes). Mais cet hommage aux hippies de San Francisco est une façon de contester avec eux le « système » de l’establishment et de proposer une vie en accord avec le slogan Peace and love. Le slogan est absent du film, mais ce à quoi il renvoie est bien présent. San Francisco est la ville de l’amour dit Oncle Yanco dès le début du film. Et il condamne sans détour la jungle militaire au pouvoir à Athènes, dont il a été obligé de fuir la dictature. Il a vécu à Paris avant de venir en Amérique. Il incarne ainsi parfaitement une vision cosmopolite de la vie qui, au moment du film, incarne la porte du bonheur.

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L’engagement de la « contestataire » Varda, c’est d’abord celui d’une femme, qui se situe à côté des femmes dans leur lutte pour la cause des femmes. Son engagement cinématographique n’est bien sûr pas étranger à celui de la femme qui signe en 1971 le manifeste des 343 salopes. En 1975, « année de la femme », elle répond à la demande d’Antenne 2 qui pose, à sept femmes, la question : devant être traitée en 7 minutes: « Qu’est-ce qu’une femme ? » Toujours impertinente, Varda le fera en 8 minutes (Réponses de femmes, 1975). A cette occasion, elle invente le « cinétract », genre qui aurait pu avoir une descendance plus importante. Varda filme donc des femmes, jeunes ou vieilles, nues ou habillées, des bébés, des enfants, seules ou en groupe, enceintes ou portant un enfant dans les bras, de face, de profil, en gros plan ou en pied…. S’adressant directement à la caméra, elles parlent de maternité, de désir, de sexe, de leur place dans la société, la société des hommes, dominée par les hommes. Elles évoquent aussi l’image, exemples à l’appui, que renvoie d’elles la publicité. « Ça va changer » dit plusieurs fois une adolescente. Lors de sa diffusion à la télévision, le film suscita des protestations de téléspectateurs, preuve de son côté dérangeant à l’époque.

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Il y a un autre engagement d’Agnès Varda dans ses « courts » : la cause des Noirs américains dans le film Blacks Panthers (1968). Il s’agit, comme elle le dit elle-même, d’un film témoignage sur l’histoire américaine, réalisé à Oakland, en Californie, lors du procès d’un des leaders du parti, Huey Newton. Sur la pelouse, devant le palais de justice, Varda va et vient. Elle filme les enfants, les femmes, les musiciens sur l’estrade où prendront la parole les orateurs. Elle filme aussi les groupes de Black Panthers dans leurs défilés militaires. Elle interroge ceux qui sont venus. Pourquoi sont-ils là ? Dans sa prison elle interroge le leader noir. Dehors ses porte-parole développent leurs positions politiques. Sur le procès de Newton, Varda ne prend pas position. Mais, dans le courant du film, elle ne cache pas qu’elle est plutôt du côté de la panthère, cet animal magnifique qui n’attaque pas l’homme mais se défendant toujours férocement, que du côté des « cochons » comme elle traduit la désignation de la police « brutale » d’Oakland. Lorsqu’elle ne filme plus les manifestations, c’est pour longer le ghetto où sont parqués les Noirs de la ville. Dans ce film de 30 minutes, très dense, Varda a réussi à capter l’ambiance de violence qui oppose les communautés. Il constitue aujourd’hui un document significatif de cette époque. Au niveau cinématographique, il montre comment ce qui était au départ un reportage peut devenir par l’art de la cinéaste un documentaire engagé sans être une œuvre de propagande. La touche Varda, c’est ici sa reprise du slogan « Black is beautiful », qu’elle concrétise à propos des femmes, filmant leurs visages et leurs coiffures « naturelles », pour mettre en accord leur apparence physique et leurs convictions politiques. La séquence finale montre la façade du local des Black Panthers où le portrait de Newton a été mitraillé, après le verdict du procès. « Tuer une image », comme le dit le commentaire de Varda est une preuve de faiblesse, mais surtout de barbarie.

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A COMME ARMAND

Armand, New York, Blaise Harrison, 2016, 18 minutes.

Blaise Harrison avait déjà filmé Armand pendant les vacances d’été de ses 15 ans (Armand, 15 ans l’été, 2011). Armand était alors un adolescent particulièrement attachant, beau parleur, au physique « un peu enveloppé » comme il dit, mais visiblement cela ne l’empêchait pas d’être bien dans sa peau. C’était l’été, la période de l’insouciance, de la paresse et des sorties avec les copines quand on ne regarde pas la télé. Un film pétillant de joie de vivre, malgré les interrogations sur l’avenir.

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Harrison retrouve Arman 5 ans plus tard, à New York, pour un film plus court – 18 minutes contre 50 dans le premier- mais tout aussi inventif dans le filmage et le choix des cadrages, comme en témoigne ce long travelling sur les immeubles new yorkais, filmé depuis un métro aérien, à travers une vitre pas très propre. On peut d’ailleurs voir dans ce plan séquence un hommage à celui qui constitue la quasi-totalité du film de Depardon intitulé New York N. Y. Sauf qu’ici nous entendons Armand en voix off qui poursuit sa réflexion sur lui-même et le sens de sa vie.

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Qu’est-ce qui a changé en 5 ans chez Armand ? Le physique bien sûr. Maintenant il porte la barbe – fournie – et il paraît beaucoup moins « enveloppé » qu’à 15 ans. Et puis il s’est affirmé gay, sans complexe. Pour le reste il est toujours aussi bavard, toujours aussi préoccupé par sa propre personne, et pas seulement par son physique, même si sa façon de s’habiller en particulier ne doit rien devoir au hasard. . Mais dans la mégalopole américaine, il semble plutôt solitaire. Alors il parle au cinéaste, avec qui il est à l’évidence devenu ami, comme en témoigne le plan final, post générique, où Harrison rejoint son « personnage » pour poser avec lui devant la skyline de New York vue depuis la rive de l’Hudson.

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Mais l’événement de ces cinq années qui séparent les deux films, c’est le décès de sa mère lorsqu’il avait 17 ans. Une disparition douloureuse et qui introduit dans les propos d’Armand le thème de la mort, une prise de distance par rapport à la vie dont il était bien loin à 15 ans.

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Suivre un personnage sur plusieurs années, ou le retrouver après un laps de temps non négligeable, est un dispositif particulièrement porteur dans le cinéma documentaire ou à la télévision. En 18 minutes, Blaise Harrison compose une tranche de vie de son personnage. Un voyage outre atlantique qui permet au cinéaste de nous offrir des plans caractéristique de la vie newyorkaise – les avenues, les gratte-ciel, Central Park et la plage…mais aussi de prendre la mesure du devenir-adulte d’un adolescent.

Armand, New York est accessible sur le site CIEL (Cinéma Indépendant En Ligne) à l’adresse http://ciel.ciclic.fr/ciel15-armand-new-york-de-blaise-harisson-court-metrage-en-ligne?fbclid=IwAR2xea4OimGmatU7RsMKWl0yhf8kZ3D3qBJ89IVeUMrht-pndtqvS82OY9M