S COMME SOUVENIRS DE FESTIVAL – François Zabaleta.

Quels sont les festivals auxquels tu as été invité ?

Il y en a tellement que je vais sûrement en oublier. Il y a d’abord le festival de Cannes pour mon premier film. Ça a été une sorte de baptême du feu pour moi qui n’imaginais même pas que mon long métrage de fiction soit vu. Ça a été une expérience terrifiante de se retrouver dans un endroit mondain, avec un public qui peut être teigneux, méchant. Et donc quand il a fallu rentrer dans la salle après la projection ça a été pour moi une expérience totalement terrifiante, mais en même temps galvanisante. Les gens ont adoré le film donc c’était un baptême du feu réussi pour moi. C’était un moment magnifique. Le cinéma nous a mis dehors parce que ça durait trop longtemps. Les gens ne voulaient pas me laisser partir. C’était vraiment une histoire d’amour qui s’est prolongée avec la quasi-totalité des festivals que j’ai faits.

 Le fait de commencer par Cannes m’a ouvert Chéries, chéris, le festival LGBT le plus grand du monde qui m’a proposé de venir montrer mon travail. Ça fait 12 fois qu’il m’invite, tous les ans. C’est un festival thématique. Il y a une partie du public LGBT qui n’aime pas les films parce qu’il y a une recherche formelle, parce qu’on ne voit pas de nudité, etc. Et puis il y a toute une partie du public qui a fini par adhérer et c’est quasiment complet à chaque fois. C’est pour moi quelque chose de fondamental. Les sorties en salle sont problématiques pour nous. Dans les festivals on a la chance d’avoir une multiplicité de public qui ne serait pas venu voir votre film ailleurs et qui le découvre là. Le festival a cette fonction-là.

Il y a le festival Côté court, le festival de court métrage que j’ai fait assez tôt avec un film documentaire assez terrible qui s’appelle Fin de séjour sur terre, qui est un film sur le suicide assisté, en Suisse, à Zurich. C’est un film assez terrible. L’échange a eu lieu avec le festival. Je fais ce festival presque tous les ans. Ils m’ont consacré une carte blanche. J’ai eu un prix. C’est un festival où j’ai acquis une sorte de visibilité formidable.

Clermont-Ferrand. Ils ont montré mon film Fuck l’amour en 2016. C’est un festival généraliste et général. Le festival du court métrage le plus connu au monde. Dans la salle il y avait 2000 personnes quand le film a été montré. Dans un festival de court métrage, tous les films sont mis bout à bout pour faire des séances d’une heure et demie. Et le public réagit ou ne réagit pas selon les films. Comme à mon habitude je n’étais pas dans la salle. Mais on m’a dit, à la fin du film il y a eu un tonnerre d’applaudissements. C’était assez formidable. J’ai eu un prix d’ailleurs pour ce film. C’était une très belle rencontre. Je l’ai refait l’année dernière avec Jeunesse perdue, mais en distanciel et je n’ai donc pas pu profiter du public.

Il y a les festivals de catégorie A et des festivals moins importants, mais qui ont tous eu leur importance. Comme le Festival d’éducation. C’est un festival qui a un thème mais qui est relativement général. Et donc montrer mon film avec un public qui n’est pas du tout le public de Clermont-Ferrand est un enrichissement supplémentaire. Je montre un film dur, difficile et que le public soit resté à notre débat et une indication aussi sur la façon dont ils l’ont ressenti. D’un côté une timidité à parler, mais l’envie de rester. Bien sûr j’aurais préféré qu’ils disent quelque chose. Mais plutôt que dire quelque chose de convenu, c’est du non verbal que je ressens très fort. C’est quelque chose qui pour moi est enrichissant.

Il y a eu un autre festival où je montrais Couteau suisse, le festival Les Escales documentaires, à La Rochelle, où il y avait un garçon, 14 – 15 ans qui attendait, qui est venu vers moi et m’a dit moi je n’aime que les films de super-héros, Netflix. J’ai jamais vu un film comme le vôtre et je voulais vous remercier parce que ça m’a apporté des chose que j’aurais jamais cru. Ça c’est la justification d’un travail de cinéaste. Émouvoir un gamin de 15 ans qui ne voit que des films de super-héros, c’est pour moi une palme d’or. Pour le même film dans une autre projection, 3 jeunes filles noires sont venues me voir, très bouleversées. J’ai parlé des noirs dans mon film, des noirs qu’on pendant eu début du siècle en Amérique et je faisais le parallèle entre ces noirs et les homosexuels. Et elles me disent merci d’avoir parlé des nôtres. Je ne pensais pas que les blancs pouvaient s’intéresser au sort des noirs. Les festivals sont là pour un niveau d’échange qu’on n’aurait jamais en salle, à la télévision. On peut vous écrire bien sûr. Parfois les gens écrivent, mais ça arrive plus rarement. Ou ils n’osent pas. C’est vraiment une espèce de bain avec des gens qu’on ne connait pas. Une multiplicité de public. Et seul un festival offre ça. Aujourd’hui sortir un film en salle, il y a très peu de gens. C’est plus un mode de consommation de ce cinéma-là. Il faut réfléchir sur quels sont les modes de consommation de ces films. Et le festival est numéro un. Tout à l’heure, une jeune fille qui a assisté au film [Vilain garçon} m’a dit, contrairement à ce que vous disiez je crois qu’on peut tout à fait le montrer dans un lycée à des garçons et des filles de 15 ans. Je ne suis pas éducateur, mais à des enfants de 10 ans, non. En même temps le festival, c’est aussi l’altérité pour moi. C’est bien beau de faire des films en franc-tireur. Mais c’est bien aussi de se confronter au public à tous les publics, à tous les regards. Pour moi, j’ai une trouille monumentale à chaque fois, mais pour moi te pourrais pas concevoir mon métier sans ça. Les gens me disent souvent des choses que je n’aurais pas imaginées. Que je sache, c’est le fondement même d’un métier d’artiste. Vous donnez quelque chose à quelqu’un et ce quelqu’un vous donne autre chose, et pas du tout des choses que vous attendez.

Lussas aussi, un festival extrêmement important. J’ai fait le festival de Nyon aussi, en Suisse, Visions du Réel.

Un de mes plus poignants souvenirs c’est au festival CÔTÉ COURT. Je montrais un moyen métrage Grand-Père dans la section Écran Libre. Après la projection du film, juste avant le débat avec le public, une femme s’apprêtait à sortir de la salle. J’ai commencé à parler, elle est finalement restée debout à m’écouter pendant la demi-heure qu’a duré le débat. Jacky Evrard me l’a présentée. Elle se prénommait Odile, elle était professeur de musique, c’était je crois une amie de Serge Daney, et elle était aveugle. Cela m’a considérablement et durablement bouleversé. Elle m’a dit: je n’ai pas besoin de voir les images de votre film pour voir votre film. Et elle m’a parlé de ma voix, qu’elle aimait. En partant elle m’a dit: Continuez à vous tenir en marge du système. Persévérez dans votre voie. Cultivez votre singularité. Cela en vaut la peine. Et je l’ai revue plusieurs années de suite à mes projections.

Il y a bien des festivals auxquels j’aimerais participer, comme le FID à Marseille, ou le Cinéma du réel. Simplement ce sont des festivals qui réclament des exclusivités, des premières mondiales. Or ça me prive de postuler à des festivals qui n’exigent pas ça. Pour l’instant ce ne sont pas des festivals qui me sont accessibles. Locarno c’est compliqué. Ils veulent vraiment un producteur ait a pignon sur rue. S’ils me sollicitent, si c’est eux qui font la démarche ça marchera, mais Locarno fait partie des festivals que j’aurais bien aimé faire. Comme se font de façon plutôt artisanale, l’obligation des sous-titres est assez compliquée. Fabriquer des sous-titres c’est assez fastidieux.

J’ai pas à me plaindre. Beaucoup de festivals me sélectionnent très régulièrement. Mes films sont vus. Il y a beaucoup de cinéastes qui vraiment galèrent parce que leur film ne sont pas vus. Ils sont pas identifiés par les décideurs, parce qu’ils n’ont pas de réputation. Une réputation ça se construit de film en film. Je suis très heureux et plein de gratitude envers tous les gens qui ont défendu mon travail. Même une plateforme comme Amazon qui m’achète un film, c’est une expérience invraisemblable pour quelqu’un comme moi. Me dire que tant de gens peuvent regarder mon film, je n’avais jamais imaginé un truc pareil. Ça fait partie des opportunités de la vie dont je profite vraiment pleinement, avec beaucoup d’humilité et de bonheur.

Entretien réalisé au Festival International du Film d’Éducation. Évreux décembre 2021.

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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