VINCENNES UNIVERSITE.

Ghetto expérimental. Jean-Michel Carré et Adam Schmedes, 1975, 101 minutes.

L’université de Vincennes (Paris 8), créée au lendemain de Mai 68 par le ministre d’alors, Edgar Faure, chargé de donner satisfaction aux revendications des étudiants contestataires – ou du moins de donner l’impression qu’ils sont écoutés si ce n’est suivis. Une université expérimentale donc, la première en France accessible aux non-bachelier, c’est-à-dire essentiellement aux ouvriers. Une université où l’on rechercherait de nouvelles formes d’enseignement, en supprimant systématiquement les cours magistraux (les amphithéâtres ne sont plus utilisés que pour des réunions) et où on développerait le plus possible le travail de groupe et les activité pratiques. Une vitrine de la modernité et de l’innovation.

Mais le film évoque un autre objectif du pouvoir qui aurait présidé à sa création. Il s’agirait en fait de créer un lieu à part, regroupant le plus possible les contestataires (les « gauchistes »), les éloignant ainsi des autres universités parisiennes, où ceux qui veulent étudier pourraient le faire loin des querelles politiques et des revendications stériles. Bref, créer un ghetto, qui au fond ne dérangerait plus personne.

Le titre du film de Jean-Michel Carré et Adam Schmedes synthétise ces deux orientations. Mais le film lui-même semble plutôt pencher vers la deuxième option. La dimension pédagogique n’est pas absente des séquences tournées sur le terrain. Mais ce sont surtout les débats et le prises de position politiques qui dominent. Ce qui était sans doute la caractéristique fondamentale de Vincennes dès sa création.

Côté pédagogie, en dehors de quelques séances de groupes de travail installés sur le gazon, le film nous plonge un long moment dans les ateliers du département théâtre (plutôt que la sociologie ou la philosophie pourtant plus en vue), un choix justifié par les réalisateurs par leur dimension essentiellement visuelle. Le but est de former des acteurs. Ce qui donne la première place à la pratique, laissant de côté l’histoire du théâtre et les théorisations d’un théâtre révolutionnaire.

Pour la politique, le film s’efforce de donner la parole à toutes les tendances présentes, une revue des groupes et groupuscules allant du PCF aux maoïstes et passant par les trotskistes et sans oublier le MLF, un petit groupe de femmes défilant en chantant dans l’indifférence générale. Une vision du climat d’alors, mais les débats sont ici beaucoup moins enflammés que ceux de mai 68 filmés par exemple par William Klein dans Grands soirs, petits matins.

Le filmage de l’université donne une forte impression de désordre (à cause surtout des murs des bâtiments et des salles recouverts de slogans et d’affiches) et de cacophonie. Les étudiants filmés aiment parler et manient parfaitement la rhétorique. Tous évoquent « les masses ». Certains sont bien allés à leur rencontre dans les usines. Mais alors, ils ne sont plus à Vincennes.

Reste que le film, en explicitant sans cesse ses objectifs et en faisant en quelque sorte son autocritique dans une analyse finale, est un bon exemple d’un cinéma lui-même expérimental  en accord avec l’esprit post 68.

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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