Marine GAUTIER -Entretien

A propos de 12 jours ensemble

Quelle est l’origine du film ?

J’ai passé tous les étés de mon enfant et mon adolescence en colonie de vacances. C’est un lieu que je connais très bien. A 18 ans on m’a dit les colos c’est fini. J’avais pas envie donc je suis devenue animatrice. Parallèlement je faisais des études de cinéma et tous les étés j’animais une colo quelque part. Les deux se répondaient. Les études de cinéma et l’été en colo. Je savais que les colonies de vacances étaient un lieu d’histoires.

C’est une réalité que vous avez vécue, que vous continuez à vivre.

Voilà. Quand on grandit on voit les choses avec plus de discernement, plus de finesse, et j’ai pu voir rétrospectivement ce qui manquait dans les colos auxquelles j’ai participé. Et surtout ce que je lisais des colonies de vacances aujourd’hui me déprimait, il y a de moins en moins de jeunes qui partent en colonie de vacances. La mixité sociale est en berne totale. Et là je me suis dit que ok, j’avais envie de parler de cette petite exception. Les colos il y en a encore, mais de moins en moins. J’avais donc envie de porter cela.

Un témoignage pour l’histoire ?

Ce serait très pompeux. Aujourd’hui les jeunes ne vont pas en colonie de vacances, non pas parce qu’ils n’ont pas envie de partir, mais parce que les parents ont des craintes. Parce qu’il y a eu des affaires de pédophilie, parce qu’on se dit ils vont se mélanger avec d’autres enfants, on ne sait pas, il vaut mieux qu’ils partent avec ses copains de classe. En fait ce sont les parents qui sont craintifs, pas les enfants. Les enfants ils sont craintifs une demi-heure et après ils voient un ballon et ils jouent ensemble. Et donc j’avais envie de donner envie aux parents. Qu’ils se disent, c’est incroyable, il faut que mon enfant parte en colonie. Oui, si ça peut enlever quelques craintes. On entend « Si mon enfant part en colo il va lui arriver quelque chose » et oui, on espère bien qu’il va lui arriver quelque chose. S’il ne lui arrive rien, ce serait triste. Bien sûr qu’il va lui arriver quelque chose. Mais ce sera pour le mieux.

Les jeunes du film, vous les avez rencontrés où, comment ?

Faire un film en 12 jours, c’est un pari. Je voulais travailler avec l’association Wakanga, mais je voulais que ce soit plus universel. La mixité sociale, tout le monde en parle. On a l’impression que tout le monde en fait, mais ce sont souvent des déclarations d’intention, parce que c’est dans l’air du temps. La mixité sociale, on a l’impression qu’elle est partout, mais elle est rarement mise en place. C’est très dur à mettre en place, et eux, Wakanga, ils réservent un nombre de place, la moitié, à des enfants dont la colonie sera payée par la Caf, soit des milieux défavorisés, soit des enfants placés. Je voulais travailler avec cet organisme pour les valeurs, qui n’étaient pas seulement des déclarations d’intention, mais des choses mises en place.

 Trois semaines avant le début du tournage, les enfants se sont inscrits. Dès qu’il y avait des inscrits, l’organisme me donnait leur adresse et je suis allé les rencontrer chacun, un par un. J’ai fait des interviews fleuve. Mais je n’ai pas fait que ça. C’est-à-dire que dans ces moments-là, je me racontais aussi. Il y avait vraiment un équilibre où on se rencontrait, tout simplement. Moi j’avais besoin de savoir qui ils étaient, leurs petits enjeux d’adolescents. Et moi je disais qui j’étais, mon rapport aux colonies de vacances, c’était quoi ce film. Et puis après on rigolait, on passait un moment ensemble. Chaque fois je passais une journée entière, si bien qu’à la fin il y avait 15 personnes que je suis retournée les voir avec une caméra. Maintenant il fallait que je les habitue à la caméra. Je les ai filmés avec papa maman. Je leur ai montré. Ils ont filmé. On a joué ensemble. Sur un film si court et si intime, c’était un travail qui était incompressible. Si bien que quand je suis arrivée, il n’y a pas eu de grand discours sur Marine va vous raconter son film. J’aurais été une adulte qui racontait un truc un peu chiant, un cinéma documentaire obscure. C’est chiant le cinéma documentaire. Non non. Tout le monde me connaissait et moi j’avais un coup d’avance. Parce que la mise en scène, il y a quand même de la mise en scène dans ce film, j’avais un coup d’avance, ça veut dire que je connaissais les enjeux de tout le monde. J’ai vraiment passé un temps conséquent, au moins deux jours avec chacun. Ça m’a pris un moins pour bien cerner, bien cerner non, je vais pas connaître quelqu’un en deux jours. Mais ne pas partir de zéro. Ce film n’aurait pas pu se faire. Quand je suis arrivée, la caméra ils avaient tous joué avec. Je ne leur mentais pas. Je leur disais que c’était un film où j’allais regarder la mixité sociale. Je n’utilisais pas ce mot. Je leur disais qu’il y avait des gens qui venaient de partout. En fait ils ont entre 13 et 15 ans, ils peuvent comprendre. Qu’il y a des endroits où on se ressemble et qu’il y a des endroits où ils vont rencontrer des enfants placés, qu’ils n’ont pas eu les mêmes chances qu’eux. Et ça ils peuvent le comprendre. Il, y avait des enfants qui venaient de milieux très très favorisés. Je leur disais que c’était intéressant à la colo de regarder ça. Ils sont très intelligents. Je ne leur mentais pas. Tout le monde était content de faire le film. Je leur disais que ça allait être un film plein de jeunesse, mais avec un côté âpre aussi. Ça n’allait pas être un clip de vacances comme ils auraient adoré qu’on fasse. J’ai aussi rencontré tous les parents. C’était hyper important qu’ils voient mon visage, qu’ils m’entendent parler. J’ai mangé avec tous les parents. Ça me permettait aussi, dans six mois lors du montage, qu’un parent m’appelle et me dise je ne veux plus. On fait ça quand on ne connait pas les gens. A partir du moment où on a compris la sincérité du projet, on a envie d’aller jusqu’au bout.

Comment s’est passé le tournage. Sur un temps si court, c’était surement très intense…

Je suis aussi cadreuse, mais je ne voulais pas cadrer ce film. Il fallait que j’aie tout mon esprit qui soit tourné sur l’enchaînement des séquences. Je ne pouvais pas faire les deux. Dans le tournage, il y avait deux dynamiques. Comme je connais ces enfants là et leurs enjeux, quand je les vis qui discutent ensemble je me dis ah, je sais que je vais être intéressée, donc j’arrive, ou je suis déjà là, ça dépend. Et puis il y a d’autres moments où ils sont en train de jouer ensemble et c’est moi qui lance les questions. Il y a vraiment les deux. Je connais assez leur dynamique pour me dire je vais aller voir ce qui se passe par là. Et il y a des moments, ils sont en train de jouer aux cartes, je vais lancer un sujet et ils vont s’en emparer. J’ai vraiment fait les deux.

Ce n’est pas vraiment du cinéma direct où on n’intervient pas du tout…

Non. Moi je pense montage. Mais des fois ils ont une conversation super intéressante, mais je sais qu’il manque un bout qui a été dit avant. Donc moi je sais qu’il va me manquer. Je ne triche pas. Je rajoute juste la question qui manque pour avoir une compréhension globale.

Comment êtes-vous devenue cinéaste ? Vous avez une formation spécifique ?

Je viens de la classe moyenne, qui biberonnait au multiplex Gaumont de Disney village, donc le documentaire autant dire que c’était quelque chose de très obscure et de très ennuyant. De fait, au début, je voulais être réalisatrice de fiction. Et en fait dans les milieux du court-métrage étudiant j’étais très malheureuse. C’est-à-dire que les scénarios étaient inintéressants. Je voyais déjà énormément de sexisme. C’est fou à 20 ans. Les histoires ne m’intéressaient pas du tout. J’étais déjà intéressée par la caméra. En plus, le cinéma de fiction je me rendais compte que ce n’était pas dans mon énergie. Mais pour le coup je ne savais pas que le cinéma documentaire existait. Je viens d’un milieu où il n’y a pas de livre sur les étagères. Et donc, je suis à la fac en cinéma, on a un cours sur l’histoire de la mise en scène documentaire. Et là on a vu tout Agnès Varda. Je me suis vraiment reconnue dans les petits bricolages filmés que je faisais. Je me disais ça n’a pas de valeur. Mais si en fait ! Toute cette créativité, je me suis dit ça, ça me ressemble. C’est beaucoup plus proche de moi. J’avais aussi un copain à l’époque qui était un petit anarchiste de salon, qui adorait faire la révolution, mais qui faisait rien du tout en fait. Il en parlait très bien… J’avais fait un petit court métrage de fin d’étude -j’étais à Nanterre – sur ce qui restait de l’anarchisme à Nanterre, en 2012. J’ai fait ce film pour qu’il soit amoureux de moi ! Mis c’était génial. Je pouvais être seule. Il y avait une liberté à être seule. Je pouvais être créative et je me suis rendu compte que le documentaire c’était les clefs du monde. Avec ma caméra et des questions, je m’ouvre des portes. J’avais une boulimie d’envie, de sujets. C’est le hasard d’une rencontre avec une professeure, un amoureux que j’avais envie de séduire et un milieu du court-métrage de fiction étudiant qui m’avais rebutée. C’est multifactoriel.

Propos enregistrés à Évreux lors du Festival International du Film d’Éducation, décembre 2022.

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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