ITINERAIRE DU FILM : YAEL NAIM, UNE NOUVELLE ÂME DE JILL COULON

  1. ORIGINE DU FILM

Tout commence en 2018 lorsque je propose à Yael Naim de signer la bande-son de mon film documentaire « Grandir », pour les 60 ans de l’association Enfants du Mékong. Yael est une artiste engagée, elle répond immédiatement par l’affirmative. Cette première collaboration devient dès 2019 l’élan d’un autre projet commun : raconter la crise de la quarantaine qu’elle est en train de traverser, et que je découvre lors d’un café. Elle me montre des petits films d’animation qu’elle fait sur son ipad, les autoportraits qu’elle commence à prendre, me dit qu’elle se remet à la peinture… Elle veut faire un album « toute seule » (lisez « sans le soutien de son mari et partenaire de toujours David Donatien). Tout ça me confirme qu’il y a un portrait plus large à faire que celui de la « chanteuse du tube ‘New Soul’ », le portrait de la femme derrière l’artiste, de la femme qui tente de se « libérer » de ses carcans. Sans équipe, avec une discrétion presque artisanale, je commence à la filmer. Je ne sais pas, quand je débute ce projet, que je finirai par la suivre pendant plus de 5 ans (près de 90 jours de tournage) et que l’aventure durerait 7 ans jusqu’à ce qu’un film voie le jour !

  • PRODUCTION

Au tout départ, j’ai bien essayé de suivre le schéma classique (écrire-trouver un producteur – trouver un diffuseur – tourner) : j’ai écrit un dossier pour une « case » dans laquelle je pensais pouvoir – pour une fois !- entrer grâce à la notoriété internationale de Yael. France Télévisions a mis 6 mois à répondre, sans donner la raison de leur refus. J’avais déjà enclenché le projet, je décide de continuer et de faire le choix de la liberté absolue : faire tout toute seule et faire exactement ce que je veux ! Sortir des cases et du formatage qui nous enferment de plus en plus, nous réalisateurs et réalisatrices de documentaires. En 2020 je travaille, seule, sur un prémontage : je sens que la « crise de la quarantaine » ne se suffit pas à elle seule, je n’ai pas assez de matière, il faut la suite, le renouveau. Nous partons sur les traces de l’enfance de Yael en Israël, nous en ramenons des archives familiales en super 8, le film gagne en profondeur et en intimité. A la rentrée 2023, après plus de 4 ans seule à tenir le film à bout de bras, Vincent Gazaigne de Talweg Production accepte de m’accompagner. Les évènements tragiques du 7 octobre 2023 bousculent de plein fouet le monde et la vie de Yael. Elle décide de militer pour la paix auprès de femmes israéliennes et palestiniennes. Cet élément, en plus d’extraits prémontés, finit de convaincre Arte pour un pré-achat : c’est évidemment moins d’argent qu’une coproduction mais Vincent réussit à obtenir aussi l’aide du CNC, de la Sacem et de la Procirep pour pouvoir terminer le film. Il accepte aussi que nos parts d’investissement, à Yael et à moi-même, soient valorisées en parts de coproduction. Un dernier coproducteur, GAD Fiction, des amis de Yael, se joint à nous.

  • REALISATION

J’aime l’immersion, l’observation, être là dans le studio de Yael pendant qu’elle travaille, capturer les petits moments de la vie (ses filles qui débarquent, par exemple), me faire oublier. Nous discutions beaucoup avec Yael mais j’ai fait très peu d’interviews (j’en fais rarement), aimant plutôt privilégier dans mes films le cinéma direct. Pourtant, pour ce film, l’immersion uniquement ne fonctionnait pas. Il y avait beaucoup de matière : tous mes rushes mais aussi ces archives familiales que j’étais la première (avant Yael !) à découvrir, les archives de sa carrière que je suis allée dénicher au fond des tiroirs, et toutes les créations de Yael (ses chansons qui racontent toutes un pan de son histoire, ses films d’animation, ses peintures). J’ai dû apprendre à jouer avec toutes ces sources différentes, c’était déroutant et passionnant à la fois. D’habitude j’ai un carnet Moleskine de notes par film. Ce film a nécessité 3 carnets complets !

La forme du film a beaucoup évolué à travers le temps et je n’ai trouvé sa forme finale qu’au moment du montage. Il m’était devenu évident qu’il fallait raconter le parcours complet de Yael pour vraiment comprendre la période de crise mais comment ? J’ai été accompagnée par Gwénola Héaulme lors d’une première grosse session de montage mais nous nous sommes rendu compte que le film était tellement intime (la narration est à la première personne) qu’il nous fallait travailler ensemble, Yael et moi, pour « écrire » le film à quatre mains. J’ai aussi réalisé, lors de ces échanges, que ce film était mon film le plus personnel : pendant toutes ces années, j’avais traversé la même crise que Yael. Yael, quant à elle, a dû accepter de se livrer plus qu’elle ne l’avait jamais fait auparavant et seule son implication dans la fabrication même du film a pu permettre ce lâcher-prise-là. Je ressentais l’image, elle ressentait le son, nous étions complémentaires. J’ai dû régulièrement batailler pour que le film s’élargisse au-delà du parcours personnel de Yael afin de toucher à l’universel ; elle l’a compris plus tard, quand le film a été reçu (avec émotion) par le public. Nous avons montré à Arte un film sur lequel nous n’avions fait aucun compromis et il a été accepté tel quel, sans aucune modification. C’est le plus beau visionnage chaîne que j’ai eu de ma carrière !

  • DISTRIBUTION / PARCOURS FESTIVAL

Le film étant très lié à la personnalité de Yael Naim, je n’ai pas pu réfléchir à la distribution ni à son parcours en festivals de la même manière que sur mes films précédents. Yael prévoyant de sortir un nouvel album en février 2026, 6 ans après son dernier album sorti au moment du confinement, la question était de savoir s’il valait mieux sortir le film avant (pour qu’elle puisse l’accompagner) ou au moment de la sortie de son album (pour bénéficier de la couverture médiatique). Nous avons privilégié une sortie en amont … pour qu’elle soit disponible, et pour ma santé mentale aussi ! Malgré la joie, après avoir fait l’image, le son, la production, le montage, le graphisme, l’affiche, la bande annonce, le dossier de presse et même les sorties PAD, il était temps que cette aventure s’arrête !

Une attachée de presse a fait un travail extraordinaire et grâce à elle le film a eu une belle couverture médiatique (4T dans Télérama, quelle joie !), souvent plus compliquée quand un film est destiné à une diffusion non linéaire uniquement. La mise en ligne rapidement, dès septembre 2025 nous a privé de la possibilité de l’envoyer dans de nombreux festivals qui demandent qu’il n’ait jamais été diffusé. Il a néanmoins pu être présenté dans trois festivals : le NYSJFF à New York, le festival des Sœurs Jumelles à Rochefort et le festival de cinéma et de musique de film de La Baule où il a gagné une mention spéciale du jury. La réception y a été extraordinaire (je n’ai jamais eu autant de femmes en pleurs à la fin d’une de mes projections), c’était extrêmement émouvant de ressentir cette résonnance. Même ma belle-mère (qui était vraiment insensible à la musique et au parcours de Yael) a pleuré ! Elle a même regardé le film une seconde fois en ligne, de son propre chef !

Le film est en ligne sur le site d’arte.tv jusqu’au 10 décembre 2027 :  https://www.arte.tv/fr/videos/120518-000-A/yael-naim/

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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