A COMME ARETHA FRANKLIN

Amazing Grace – Aretha Franklin, Alan Elliott, Sydney Pollack, 2019, 87 minutes.

 Ce n’est pas un concert. Nous ne sommes pas dans une salle de concert avec sa foule surexcitée, ses spots de lumière plus ou moins aveuglants et sa sono assourdissante.

Le film n’est donc pas une captation, avec sa continuité  et sa multitude de caméras qui veulent tout voir, être partout à la fois, sur scène et dans la salle.

Et pourtant. Nous sommes bien au cœur de l’évènement musical, aux côtés de la chanteuse, avec les personnes présentes, toutes les personnes présentes, réunies ici dans la même ferveur, musicale et religieuse.

Nous sommes dans une église, dans le quartier de Watts à Los Angeles en 1972. Un lieu de culte, un lieu de cérémonie religieuse. On peut presque dire qu’il s’agit effectivement d’un office, d’une célébration, une manifestation de foi collective. Et une sanctification de la musique, de cette musique, le Gospel, qui constitue le lien, le ciment, de toute la communauté des afro-américains.

aretha franklin 2

Le film est réalisé à l’occasion de deux sessions, deux soirées consécutives, consacrées à la réalisation d’un disque. Un enregistrement live, que la chanteuse a décidé de réaliser justement dans ce lieu de culte, au milieu d’une communauté religieuse, de sa communauté religieuse. Il en sortira un disque aujourd’hui devenu culte, Amazing Grace, dont on dit qu’il est le plus vendu de ce genre musical, dans le monde. Un disque dont nous allons suivre l’enregistrement en nous plongeant dans sa musique, en nous faisant partager chacune des chansons mais aussi en suivant ses péripéties techniques. Le travail des techniciens n’est aucunement occulté, bien au contraire et le film devient presque un film sur un film, celui qui aurait pu être réalisé avec les rushes que l’on nous montre aujourd’hui, presque à l’état brut. Et ce n’est pas le moindre intérêt de cette réalisation, effectuée par Alan Elliott, qui n’était certes pas présent au moment du filmage mais qui a su au mieux respecter les images « live » réalisées par Sydney Pollack.

aretha franklin 4

Aretha Franklin est filmée le plus souvent en gros plan, en très gros plan même parfois. Elle est debout devant les micros installés sur la chair, mais aussi assise au piano pour au moins deux chansons. Il y a bien sûr des musiciens qui l’accompagnent, mais ils ne font que très peu l’objet de plans spécifiques. Par contre nous voyons beaucoup le chœur, et son directeur, véritable « show man ».

Les deux soirées sont ouvertes par le révérend Cleveland, qui présente le projet de disque et qui annonce la chanteuse. Il a visiblement un lien très étroit avec elle. Il dialogue aussi avec la salle, invitant chacun à participer le plus possible. Il n’y a que 200 personnes présentes, mais tout doit se passer comme si elles étaient 2000. Et effectivement, ce public constitué presque uniquement d’afro-américains membres de la communauté habituelle de l’église – mais on reconnait parmi eux Mick Jagger en personne – n’a rien de passif. Il intervient sans cesse,  dansant, tapant dans les mains mais aussi approuvant verbalement les paroles des chansons. Il n’est pas excessif de parler de véritable communion, rendant la prestation de la chanteuse encore plus chargée de conviction religieuse, une voix qui proclame sa foi et qui sait la faire partager.

aretha franklin 6

Il y a dans le film des moments d’émotion intense, comme le discours du père d’Aretha et ce geste paternel si affectueux où il tamponne d’un mouchoir blanc le front ruisselant de sueur de sa fille. Il y a aussi des images particulièrement évocatrices de la ferveur religieuse de tous ces amoureux de la musique. Je pense par exemple à ces plans où les membres du chœur se « soulèvent » littéralement de leur chaise, bras tendu vers le ciel, dans une clameur de joie. Des images de soulèvement qui pourraient très bien figurer dans le dernier livre de Georges Didi-Huberman : Ce qui nous soulève 1 (Éditions de minuit 2019). Comme quoi les soulèvements ne sont pas toujours des mouvements de protestation et de révolte, des manifestations de colère. Ils peuvent aussi être l’expression de la joie procurée par la musique.

aretha franklin 7

 

J COMME JUNGLE – Terrible.

Dans la terrible jungle, Caroline Capelle, Ombline Ley, France, 2019, 81 minutes.

Ce n’est pas un film sur le handicap, même si du début à la fin nous ne voyons que des handicapés, malvoyants et non-voyants, ou atteints pour certains d’un handicap psychique plus lourd au point de ne pas posséder la parole.

Ce n’est pas un film sur l’adolescence, même si les handicapés que nous suivons tout le long du film sont des adolescents, de moins de 20 ans certainement puisque c’est la limité d’âge de l’établissement où ils résident.

Ce n’est pas un film sur les établissements accueillant des adolescents handicapés, même si nous ne quittons pas l’IME où le film est tourné.

Ce n’est pas un film sur la musique, même si ces adolescents, comme tous les adolescents, aiment chanter et connaissent par cœur les paroles de bien des tubes. Et même si l’IME utilise la musique dans un atelier thérapeutique.

terrible jungle 2

Ce n’est pas un film qui mélange fiction et documentaire, malgré ce que veut faire croire la communication du film, le synopsis à destination la presse en particulier. C’est un documentaire en bonne et due forme. Un simple documentaire pourrait-on dire, ce qui n’a rien de péjoratif. Bien au contraire.

terrible jungle 4

Mais de fiction, nulle trace ! Pas de récit suivi, avec un début et une fin, et des événements intermédiaires, rebondissement et surprises. Certes, certaines scènes sont mises en scène et les adolescents filmés jouent souvent un rôle – leur propre rôle. Mais n’est-ce pas le cas de tous les films, quel que soit le genre dans lequel les tenants de classements prétendent le ranger. Dans la terrible jungle ne renvoie pas vraiment non plus au modèle du « cinéma direct » et ne pratique pas une immersion systématique, malgré l’unité de lieu. Le film est plutôt construit comme une succession de tableaux, de séquences qui peuvent être relativement courtes – se limitant parfois à un plan fixe réalisé avec un cadre plutôt large – et dont le nombre pourrait être réduit, ou multiplié, sans que le film perde son unité et son sens. Une suite de mini-portraits, sans prétention d’établir des biographies, mais avec une empathie évidente. Il s’agit donc d’un « regard » personnel des réalisatrices qui ne se privent pas d’intervenir dans la situation filmée, dans la mesure où elles s’affirment comme n’étant pas étrangères au processus filmique. Ce que souligne la séquence où une des personnages s’adresse directement à elles, faisant ainsi exister matériellement le hors-champ, la conception et la réalisation du film.

terrible jungle 3

Dans la terrible jungle est le premier long métrage des réalisatrices. On souhaite sincèrement à ce duo une longue existence cinématographique.

PS : le film est tourné dans le nord de la France, mais ne fait aucune référence à Calais. La jungle dont il s’agit est celle d’une chanson – à découvrir.

C COMME CLAPTON Eric

Eric Clapton: Life in 12 Bars, Lili Fini Zanuck, Grande Bretagne, 2019, 134 minutes.

« Clapton is God », le roi de la guitare, le guitar hero le plus grand peut-être, le blues-man blanc, l’égal des BB King ou Muddy Waters. Une carrière musicale presque exemplaire. Même si sa vie personnelle ne l’a pas toujours été.

Le film qui lui est consacré aujourd’hui est d’abord un film musical. Partant de sa découverte de la guitare alors qu’il n’était encore qu’un enfant, il suit les différentes étapes de sa carrière, des premiers groupes dans lesquels il joue et où il devient très vite la figure de proue. Les Yardbirds, John Mayall et les Bluesbreakers, Cream, autant de groupes mythiques. Puis sa carrière solo, émaillée de titres devenus culte (Layla entre autres) et de concerts événement. Le film nous fait entendre cette musique, et c’est tant mieux. Ne va-t-on pas voir un film musical pour le plaisir des oreilles ?

clapton 4

Mais un film concernant une star de la musique peut-il se limiter à cette dimension musicale ? La réponse est non. Car il s’agit aussi de rendre compte de la vie du musicien, le plus complètement possible, sans rien laisser dans l’ombre. Comme si les détails de sa vie intime pouvaient faire comprendre sa musique et par là mieux la faire apprécier. Le modèle ici est clairement le biopic – genre à la mode s’il en est – dans lequel la musique –ou l’art, ou de façon générale une œuvre – ne se suffit jamais à elle-même. Comme si pour avoir du sens et  être appréciée à sa juste valeur, il fallait impérativement l’inscrire dans les dédales d’une vie, d’une personnalité et dans le contexte d’une époque (un minimum…)

clapton 6

L’originalité du film consacré à Clapton est de prendre la forme d’une confession. Une confession enregistrée dans sa seule dimension orale et présentée dans le film en voix off, ce qui renforce la dimension intimiste du film et introduit un fort contraste avec les images de concerts, de foules de fans. Aux images de rendre compte du public et à la bande son de prendre en charge le privé. Une dichotomie au fond assez simpliste, mais qui n’est pas appliquée dans la totalité du film, puisque beaucoup d’images renvoient bien à la vie privé du musicien, par exemple lorsque est évoquée la mort de son petit garçon. Mais cela ne veut-il pas dire que pour une star, il n’y a pas de vie privée, qu’il se doit tout entier à son public. Et d’ailleurs l’intime n’est-il dans ce cas précis une source d’inspiration comme le prouve la célèbre chanson dédiée à ce fils disparu ?

clapton 5

La dimension confession du film renforce nettement le capital de sympathie dont jouit Clapton dès le début du film. Puisqu’il ne cache rien de lui-même, jusqu’à ses désirs les plus secrets, le spectateur sera amené à tout lui pardonner, ses échecs et ses turpitudes. La longue séquence où il sombre dans la drogue puis dans l’alcool le montre, pathétique, ne réussissant même plus à terminer un concert. Mais nil s’en sort, grâce à une énergie vitale hors du commun (c’est ce que veut montrer le film) et l’aide irremplaçable de sa nouvelle femme. D’ailleurs, le film insiste beaucoup sur la relation de Clapton aux femmes, comme s’il y avait là le sens ultime de toute sa vie et de toute sa carrière. Son amour déçu pour Pattie, la femme de son ami George Harrison  est dramatisé à l’excès. Peu importe alors l’amour du blues et la maîtrise exceptionnelle de la technique guitaristique, ce qui est donné pour fondamental dans sa musique, c’est la charge affective puisée dans les péripéties de sa vie.

En définitive, ce film est un biopic qui se cache derrière un documentaire. Mais il faut avouer que le mélange des deux composantes est quand même assez réussi.

G COMME GENESIS P-ORRIDGE

The Ballad of Genesis and lady Jaye, Marie Losier, France, 2011, 67 minutes.

Cela aurait pu être un film musical, retraçant la vie et la carrière d’une star de la « musique industrielle ». Mais même si cette star n’a rien de banal, cela aurait pu devenir très vite un film banal, ou qui n’échapperait à la banalité que par la personnalité de son personnage. Un portrait, en somme,  comme il en existe tant d’autres et qui n’aurait rien apporté de nouveau dans le domaine du documentaire musical.

balade genesis 5

Ce n’est pas ce film qu’a réalisé Marie Losier. Car, si la musique est bien présente dans son film, si la star qu’elle filme a bien quelque chose d’exceptionnel, si sa carrière musicale est bien hors du commun, ce n’est pas au fond cela le sujet du film. The ballad of Genesis and Lady Jaye n’est pas un film musical. Ce n’est pas un film sur le musicien Genesis P-Orridge. C’est un film sur un couple, sur leur amour, un amour qui ne connaît pas de limite et qui aura un destin unique.

balade genesis 2

Le musicien c’est Genesis P-Orridge, figure mythique de la scène musicale londonienne puis new-yorkaise, fondateur des groupes Throbbing Gristle en 1975 et Psychic TV en 1981. Elle, c’est Lady Jaye, qui sera sa partenaire dans leurs « performances » artistiques. Que leur rencontre dans les années 2000 soit un coup de foudre, c’est peu dire. Ils se marient aussitôt et là où d’autres concrétisent leur union dans des enfants, ils vont imaginer un projet inouï, totalement stupéfiant : se transformer dans leur corps pour devenir chacun identique à l’autre. « Au lieu d’avoir des enfants qui sont la combinaison de deux personnes en une, on s’est dit qu’on pouvait se transformer en une nouvelle personne ». Et c’est ce qu’ils vont entreprendre. Le film retrace cette aventure à deux où, à coup de multiples opérations de chirurgie esthétique, ils vivent cette « pandrogynie », concept qu’ils ont inventé, mais qui ne reste pas une pure abstraction.

balade genesis

Le film nous plonge dans l’intimité de ce couple à partir d’images variées : photos de famille pour évoquer l’enfance et la jeunesse de Genesis ; images d’archives concernant sa carrière, ses concerts, ses performances en compagnie de Lady Jaye, le tout commenté par lui-même en voix off (la cinéaste n’intervenant jamais dans la bande son) ; images «en direct » prise dans la vie quotidienne du couple, dans la cuisine, dans leur chambre. Le film donne peu à peu la première place à Genesis, ce qui a sans doute été inévitable au montage, à partir du moment où Lady Jaye est décédée subitement en 2007. Genesis poursuit alors seul l’entreprise de transformation de son corps, ce qui le conduit non seulement à devenir une femme, mais surtout à être Lady Jaye elle-même.

balade genesis 3

Genesis P-Orridge et Lady Jaye, leur vie, leur couple, leur amour, ils en font une œuvre d’art. Le film qui leur est consacré ne pouvait vraiment pas avoir une forme traditionnelle. La Ballad est donc tout autant un film expérimental qu’un documentaire, une œuvre qui s’inscrit dans l’esprit de leur musique et de leur art. La caméra virevolte sans arrêt autour des personnages. De toute façon, eux-mêmes ne tiennent jamais en place. Les éléments biographiques sont abordés dans le plus grand désordre. Mais ce n’était pas une logique linéaire qui pouvait au mieux rendre compte des méandres de leur vie. L’hommage très empathique rendu aux deux artistes ne pouvait que rechercher l’effervescence, la profusion, le trop plein proche du chaos. Reste que l’émotion n’en est pas absente. La séquence de la fin du film où la caméra subjective accompagne le récit par Génésis de la mort de Lady Jaye, tout en refaisant le trajet de la chambre à la salle de bain où il la trouva sans vie prend une véritable dimension universelle. Dans un film qui peut être perçu comme s’adressant uniquement à l’underground new-yorkais, ce n’est pas rien.

Mentions spéciales du prix des Bibliothèques et du prix Louis Marcorelles, Festival Cinéma du réel, Paris, 2011.

V COMME VOYAGE – en hiver.

Mon voyage d’hiver, Vincent Dieutre, France-Belgique, 2003, 103 minutes.

Chargé par sa mère de conduire son neveu à Berlin, Vincent Dieutre prend la voiture à Paris en hiver et parcourt avec cet adolescent secret les autoroutes enneigées qui les conduiront dans la capitale allemande d’après la chute du mur. Un voyage qui est pour lui l’occasion de réactiver des relations amoureuses anciennes et aussi d’assouvir sa passion pour la poésie et la musique allemandes, de Schubert à Beethoven. Le film prend la forme d’un road movie, avec beaucoup d’images de route, de circulation, de voitures dans les rues des villes. Un voyage froid, comme le film. Un film personnalisé, comme son titre l’indique, avec la voix off du cinéaste (il n’y a aucun dialogue) exprimant en continu ses sensations et ses sentiments. Un film qui est aussi une exploration de toute une culture.

mon voyage d'hiver 6

Dieutre s’avoue surpris, au début du film, d’être ainsi chargé de la garde d’un adolescent. « J’étais bien la dernière personne à qui confier un enfant. Jusque-là, l’enfant c’était moi. » La mère qui connait bien cet homosexuel, ancien toxicomane, lui a fait ses recommandations : ne pas fermer à clé la porte de la chambre d’hôtel et ne pas abuser des cachés. Jusqu’à Berlin, la route est longue et les étapes nombreuses. Le film se donne le temps d’explorer la relation entre l’homme et l’adolescent, au-delà des simples conventions sociales. Une dimension originale dans toute l’œuvre cinématographique de Dieutre. Quel type de relation s’établit entre eux ? Dieutre se vit-il en père, en grand frère, en ami, en ange gardien ou simplement en accompagnateur sur le mode touristique ? Le film ne tranche pas, ouvrant seulement de temps en temps quelques pistes dont le spectateur peut, ou pas, se saisir. A l’évidence, Vincent prend soin de son protégé. Il veille à ce qu’il n’ait pas froid dans la voiture. Et de façon tout aussi évidente, l’adolescent a besoin d’une protection affectueuse. Lorsqu’il ne dort pas la nuit à l’hôtel, il se rend dans la chambre voisine retrouver Vincent. Une fois, il trouve la porte fermée. A son retour, tard, Vincent le découvrira endormi dans le couloir. Le voyage ne supprime pas pour autant leurs différences. S’ils visitent ensembles des musées, l’adolescent préfère les jeux vidéo aux concerts de musique classique. Après l’entracte, Vincent reste seul dans la salle, visiblement inquiet. Il attendra endormi dans le hall le retour de l’adolescent, tard dans la nuit.

mon voyage d'hiver

Les principales étapes du voyage sont l’occasion pour le cinéaste de retrouvailles avec d’anciens compagnons. Jorg, par exemple, avec qui il a vécu une de ses relations amoureuses la plus intense. Le neveu filmera un matin ces deux hommes enlacés, endormis dans leur lit. Tout en restant extérieur à leur relation, l’adolescent partage un peu de leur intimité et Vincent fera par la suite le récit de la vie de Jorg et de leur vécu commun. Dans une autre ville, c’est dans le cimetière où repose Tom que se fera le récit de leur amour. Dans tous ces retours dans le passé, le film prend un ton nostalgique. Pourtant, il est aussi tourné vers l’avenir, à l’image du pays. A l’arrivée à Berlin, Dieutre évoque le mur ancien et la marche vers la réunification. Si le film n’est pas historique, il s’inscrit pourtant dans un cadre qui dépasse la dimension personnelle.

mon voyage d'hiver 3

 

Le récit de voyage laisse d’ailleurs régulièrement la place au filmage d’exécution de pièces de musique, en particulier de Schubert dont la Sonate en La majeur rythme tout le film. La poésie allemande est elle aussi très présente à travers la déclamation de poèmes. Le cinéma de Dieutre a souvent cette dimension érudite qui fait un de ses charmes. Finalement, le film peut être compris comme proposant une double initiation : la découverte des villes allemandes par un adolescent, la rencontre avec la culture allemande pour le spectateur.

C COMME CONCERT 2

Gimme Shelter, David Maysles, Albert Maysles et Charlotte Zwerin, Etats-Unis, 1970, 91 minutes.

La tournée des Rolling Stones effectuée aux Etats-Unis en 1969, de New York à la Californie,s’achève par un concert gratuit à Altamont, un concert géant, qui évoque Woodstock, avec ses centaines de milliers de jeunes « hippies », cheveux longs et robes colorées, drogues et revendications pacifistes. Toutes les conditions étaient réunies pour que la fête soit réussie. Elle tournera au cauchemar.

Les frères Maysles, pionniers du cinéma direct aux Etats-Unis à la grande période des Leacock et autres Pannebacker, suivent avec leur équipe la tournée et filme la préparation et le déroulement du concert d’Altamont. Un filmage qui essaie de ne rien laisser dans l’ombre, des difficultés rencontrées par les organisateurs à l’envoutement que bien des spectateurs ressentent pour la musique, du jeu de scène de Mick Jaeger aux violences perpétrées par les Hells Angels sensés assurer le service d’ordre près de la scène pendant le concert. Le concert fut marqué par la mort d’un jeune Noir poignardé par un Hells Angels alors qu’il pointait un révolver en direction des musiciens. Le film montrera la scène au ralenti, sans prendre parti si ce n’est dans la désapprobation muette de la violence.

gimme shelter 3.jpg

Le film commence comme une captation de concert, avec les gros plans sur le visage du chanteur et le contre-champ sur le public. Mais, très vite, il prend une autre orientation. On retrouve les Rolling Stones dans un studio de montage, regardant les scènes de violence filmées pendant le concert. Ne proposant aucune explication, ils paraissent simplement incrédules, ne comprenant pas comment cela a pu se produire et ne sachant visiblement pas comment ils auraient pu intervenir pour rétablir le calme. La fin du film montre d’ailleurs longuement comment les musiciens sont obligés d’interrompre leur prestation, Jagger lançant au micro des appels au bon sens, sans pour autant réussir à faire cesser les bagarres dans lesquelles on voit clairement les Hells Angels prendre une large part.

gimme shelter

Pour le reste, le film suit les négociations préalables entre professionnels du spectacle pour mettre sur pied ce projet d’envergure. Il nous montre aussi la foule, l’arrivée de groupes de jeunes dans les champs, leur installation plus ou moins loin de la scène. Les plans d’ensemble du site, envahi par les voitures et noir de monde sont impressionnants. Les caméras sont partout, dans l’hélicoptère qui amène les musiciens sur les lieux, à côtés de ceux qui aménagent les éclairages et la sono, au milieu de la foule qui attend, dans les coulisses ou sur le bord de la scène où officient les Hells Angels. L’équipe mobilisée pour filmer tout cela est nombreuse et les images variées retenues au montage nous donnent une bonne vision de cette entreprise assez folle dans laquelle l’engrenage de la violence, une fois lancé, ne peut plus être arrêté. Aujourd’hui de tels méga-concerts ne sont plus d’actualité.

 

C COMME CONCERT

Ziggy Stardust and the Spiders from Mars, D. A. Pennebaker, Royaume-Uni, 1973, 90 mn

Le concert de David Bowie, le 3 juillet 1973 au Hammersmith Odeon de Londres. Un concert mythique : le chanteur renonçait au personnage de Ziggy. Bowie ne renonçait ni à la scène ni à la chanson. Il réorientait simplement sa carrière en abandonnant le personnage qu’il avait créé et qui l’avait propulsé sur le devant de la scène rock internationale.

Ziggy, c’est un personnage aux multiples facettes, avec des maquillages outranciers,  tantôt féminin, tantôt asexué, parfois plus proche de l’extra-terrestre que du chanteur anglais, avec des costumes que seul un imaginaire à la fois fantastique et surréaliste pouvait créer. Bref, le support idéal pour un concert rock devenu une véritable célébration collective une cérémonie donc tout à fait unique, que l’enregistrement audio ne peut faire revivre que de façon bien imparfaite, mais que le film va restituer avec éclat. Parce qu’il s’agit d’un véritable film d’auteur de D A Pennebaker, qui réalise ici une œuvre pratiquement inégalée depuis et qui peut servir de référence à tout filmage de spectacle « live ».

Le film de Pennebaker nous conduit successivement sur scène bien sûr, mais aussi dans les coulisses et la loge de Bowie et, d’une façon plus originale, dans la salle, parmi le public. Sur scène, ce sont les gros plans de Bowie qui dominent. Gros plans sur son visage, sur ses jambes et ses muscles, sur son corps et ses poses. La caméra filme au plus près, se déplace rapidement, cadre souvent de façon insolite. On assiste ainsi à la création d’un véritable style du spectacle en direct, sans effet superflu au montage. Par exemple, les flous de mise au point dans les très gros plans n’ont pas été supprimés. Bien sûr, ce n’est pas du direct et le réalisateur n’a pas pour projet de nous faire croire qu’il s’agit de direct. Simplement iIl trouve le moyen de filmer avec le plus de spontanéité possible et de donner à ses images le caractère de parfaite improvisation que peuvent avoir des images entièrement réfléchies et maîtrisées. Il serait banal de dire que la caméra se fait oublier, comme dans la loge de Bowie où elle saisit les gestes de la préparation du personnage et des changements de costumes, le coup de pinceau de la maquilleuse, la mise en place de la boucle d’oreilles, la remontée de la fermeture éclair. Dans la loge, c’est une fois de plus le corps de Bowie qui est l’objet visuel premier, mais le plus souvent nu, sans le costume qui le transforme en Ziggy. Et quand il se glisse littéralement dans cette seconde peau artificielle, c’est le changement d’identité qui s’opère sous nos yeux. Ces séquences sont relativement brèves, comparées à celles concernant les chansons sur scènes, mais tout le film tire sa force de leur présence.

ziggy 2

Dans la salle, on retrouve la prédominance des gros plans, en contrechamp de ceux sur le chanteur. Des visages de jeunes filles, fans non pas hystériques comme celles que l’on a tous vu poursuivre les Beatles par exemple, mais qui participent pleinement (certains diraient qui communient) à ce qui se déroule sur scène. Des visages qui pleurent en chantant, mais qui ne crient pas. D’ailleurs on n’entend pratiquement pas les manifestations du public pourtant bien présent à l’écran. Parfois, au début d’une chanson, des applaudissements d’approbation. Mais entre deux morceaux, la bande son est travaillée de telle sorte qu’elle nous donne, par un quasi-silence, un moment de respiration.

Le concert se termine par un « farewell speech », très court adieu de Bowie à Ziggy, puis Rock’n’roll suicide. Dans la salle l’émotion atteint son paroxysme. Devant son écran on comprend la magie de cette musique.

*

Filmer la musique live, et en particulier le rock et la pop, recréer la magie de ces immenses rassemblements, montrer l’enthousiasme d’un public surtout jeune qui est là pour vivre la musique, être aussi près que possible des musiciens, sur scène ou dans les coulisses, tout un art qui doit beaucoup à D. A. Pennebaker dont les documentaires « musicaux » restent aujourd’hui encore des références du genre. On lui doit en particulier le filmage du premier grand concert de l’histoire de cette musque, en 1968 à Montery (Montery pop, 1968), et nombre de prestations scéniques, de Jimmy Hendrix en particulier, mais aussi de Dylan lors de sa tournée anglaise de 65 et même Depeche mode (101, 1989).

ziggy