Ana Rosa Gaviria, ma grand-mère paternelle, est morte à Bogotá en 1963, peu d’années après avoir subi une lobotomie. Je n’étais pas encore née.
Un crime peut en cacher un autre : Ana Rosa n’existe plus dans ma cosmogonie familiale. La femme qu’elle était avant la lobotomie a été effacée ; personne ne m’en a jamais parlé. A la mort de mes parents, je n’ai trouvé d’elle qu’une petite photographie provenant d’une carte d’identité déchirée.
Ce bout de papier, si bien caché, est peut-être un lapsus de mon père.
Je décide de partir à sa recherche – à l’âge qu’elle avait quand on a pratiqué sur elle ce geste médical criminel. Parce que ce n’est pas qu’une histoire escamotée, comme il y en a dans toutes les familles. La lobotomie est une loupe de l’obsession qu’a toujours eu la science de vouloir atteindre avec un bistouri ou une drogue ce que certains appellent “l’âme”.
Je suis athée. Je ne peux prononcer les mots “âme” ou “esprit” sans un certain sarcasme. Et pourtant, tout réduire, comme le font aujourd’hui certains neuroscientifiques, à ce nouveau dieu incontestable qu’est la science me paraît également absurde. L’obsession de trouver une corrélation entre la “folie” et une tare anatomo-pathologique précise, un gène ou une molécule, ne me satisfait pas. Qu’est-ce qui fait que nous sommes qui nous sommes ? Jusqu’où tout ce que nous sommes peut s’étudier, se modifier et être utilisé par la psychiatrie pour nous « aider » à nous « adapter » à la société contemporaine ?
Ce film est aussi une enquête sur le crime commis sur ma grand-mère au nom de la science, et sur la légitimation de ce crime. Si je parvenais à retrouver l’histoire clinique d’Ana Rosa, elle ne me révèlerait certes pas l’énigme de sa vie. L’histoire clinique parle davantage de ceux qui l’ont écrite : les médecins, les psychiatres, les chirurgiens, la pensée de l’époque. Une histoire est toujours un récit. Le mot « clinique » convoque un savoir médical de l’observation que l’on fait de quelqu’un, de ses comportements. Celui qui observe n’est pas impartial ! La psychiatrie fait partie de la médecine, mais le cerveau ne secrète pas la pensée comme les reins sécrètent l’urine. Et une histoire clinique ne pourra jamais me dire qui elle était avant de se diluer dans les méandres d’un cerveau déconnecté.
Ce film est une tentative de comprendre les chemins qui mènent à la confrontation entre un médecin qui commet un acte irréversible sur quelqu’un et la femme sur qui cet acte est pratiqué. Dans le cas d’Ana Rosa, cette rencontre est tragique. Celui qui a demandé la lobotomie est son propre fils, éminent psychiatre, mon cher oncle tant admiré. Son histoire à lui est liée de l’intérieur à un demi-siècle de la psychiatrie colombienne, reflet de la psychiatrie tout court.
La forme de ce film est guidée par la collision de ces deux histoires.
Je n’ai reçu en souvenir de ma grand-mère qu’une photo et quelques anecdotes. Je ne pouvais faire d’Ana Rosa qu’un récit fictionnel, nourri des bribes que me racontent quelques proches qui l’ont connue. Elle-même, son cerveau si je puis dire, restera une énigme. Je partais dans un film qui n’avait rien de concret à filmer et beaucoup de silences. Pour moi, qui vient du « cinéma direct » ce film était un grand challenge. N’ayant pas d’images d’elle, je lui en prête d’autres. Ce qui m’importe est de saisir quelque chose de son passage dans le monde : l’imaginaire qui l’entourait, la morale religieuse où elle évoluait, les injonctions faites aux femmes. J’utilise des archives de son époque ou alors des images que je ‘fabrique’ moi-même, comme autant de coups de pinceau ; ce que je cherche n’est pas tant la “véracité” (date, lieux) de ces archives que leur puissance d’évocation. Surtout pas l’incarner. On lui avait déjà volé son identité, je n’allais pas faire de même.
Pour l’histoire médicale, je suis partie en quête pour tenter de comprendre les mobiles et les justifications qui en sont faites, sa spécificité : en quoi consiste exactement la lobotomie, qui l’a exécuté sur ma grand-mère, où et comment ? Mais aussi qui l’a importée en Colombie, comment s’est propagée cette technique, qui l’a inventée ? Sur quels patients la préconisait-on, qu’est-ce qui justifiait un acte aussi barbare ?
Mon oncle a travaillé dans “L’asile de folles” où il a rencontré Camacho Pinto, celui qui a importé la technique de Washington. J’ai alors compris que ce qu’on avait fait à ma grand-mère, on l’avait fait à de nombreuses femmes. Tous les psychiatres (des hommes) ont essayé la lobotomie d’abord sur les femmes : de Egaz Moniz qui l’a inventée à Camacho Pinto qui l’a importée à Bogotá, en passant par son maître Walter Jackson Freeman, aux Etats Unis. Les premières patientes ont été des prostituées. J’ai ainsi découvert ce lien direct entre un Prix Nobel (Egaz Moniz) et ma grand-mère et que je pouvais raconter cette histoire de manière universelle.
85% de lobotomies se sont faites sur les femmes…
Ma grand-mère devrait pouvoir incarner toutes ces femmes sur qui on a commis ce crime.
Un film écrit et réalisé par Catalina Villar
Co-production entre l’Atelier Documentaire (Raphaël Pillosio et Fabrice Marache) en France et Perrenque Medialab (Federico Nieto et Cristina Villar) en Colombia.
Image : Mauricio Vidal et Yves de Peretti
Son : César Salazar
Montage : Adriana Komives
Long-metrage documentaire (93 minutes) 2023
Prix Louis Marcorelles- Festival du Réel
Prix du jury et prix du Public –Panorama de cinéma colombien
Prix du public – MIDBO (Colombie)
Prix long-métrage « Hemisferio » -FIDBA (Argentine)
Prix meilleure réalisation – FICCALI (Colombie)
Prix meilleur scénario – CINEFEM (Uruguay)
Prix du jury – Kinolatino (Belgique)
Prix Roger Camar – Festival psy de Lorquin
Prix Grand Ecran et Prix Étudiant – Festival Parisciences
Prix au Meilleur Long-métrage – Brain Film Festival (Barcelone)
