L COMME LA BORDE

La Moindre des choses. Nicolas Philibert, 1997, 104 minutes.

            La Borde est une clinique psychiatrique créée en 1953 par Jean Oury et célèbre pour ses méthodes thérapeutiques fondées sur la liberté laissée aux patients. Une alternative à l’hôpital. Une clinique qui fut aussi un vaste terrain d’expérimentation et de réflexion théorique, à propos de la psychanalyse, tout particulièrement. Félix Guattari, co-auteur avec Gilles Deleuze de l’Anti-Œdipe – ce livre qui remit en cause tout un pan du freudisme – y travailla de nombreuses années.

            Le film que Nicolas Philibert réalise dans le cadre de cette clinique n’est pas un film sur la psychiatrie. Nulle intervention théorique, nulle explication de son fonctionnement, aucune séance de thérapie mettant face à face un médecin et un malade. La dimension médicale est tout juste présent à travers deux plans où une infirmière prépare les médicaments. Mais on n’en verra pas la distribution. La Moindre des choses n’est pas non plus un film sur une institution, explorant à la manière d’un Wiseman, tous ses rouages et sa face cachée. Philibert nous montre la vie quotidienne de la clinique, la préparation des repas où les malades aident à faire la cuisine et à mettre le couvert. Il nous montre surtout la vie des pensionnaires de La Borde. Car ici, on ne parle pas de malades, même si de nombreux plans nous montrent des hommes et des femmes porteurs de lourdes pathologies. Philibert les filme tels qu’ils sont, tels qu’ils vivent au jour le jour, sans indiquer quoi que ce soit de leur identité, de leur histoire personnelle, de leur passé psychiatrique. Pourtant, tout au long du film, ils deviennent de moins en moins anonymes. Philibert les filme avec une telle proximité qu’ils deviennent très vite familiers. De vieilles connaissances en somme. Ce qui est souligné par le fait que certains s’adressent parfois directement au cinéaste : « Nicolas, est-ce que tu filmes ? » Un contact qui n’est aucunement du voyeurisme. La rencontre que le film nous propose de la maladie psychique n’a rien d’un regard extérieur opérant une distinction définitive entre la santé et la maladie. Pourtant, cette dernière n’est pas banalisée. Si rien dans le filmage ne souligne la différence entre les soignants et les pensionnaires, cette différence n’est pas niée pour autant. Seulement elle n’est pas utilisée comme un élément d’interprétation. Philibert filme la vie, car même dans un contexte psychiatrique, c’est cela qui pour lui est fondamental.

            La vie à La Borde, dans le film de Philibert, c’est la préparation de la fête donnée le 15 août pour les familles, les amis, les connaissances des pensionnaires. Nous assistons aux répétitions de la pièce de théâtre qui sera donnée sur scène à cette occasion. Il s’agit d’Opérette de Gombrowicz. Les répétitions montrent toute la difficulté qu’éprouvent les pensionnaires pour apprendre et retenir un texte, ou pour interagir avec leur partenaire de théâtre. Bien sûr, même si cela n’est jamais dit, il s’agit là d’une forme de thérapie. Comme tout ce qui se passe à La Borde. Même si cela porte sur les choses insignifiantes, il s’agit bien de donner à des personnes en souffrance parfois extrême, des raisons de continuer à vire. C’est bien la moindre des choses.

E COMME ENTRETIEN – François Zabaleta

Pour vous présenter pouvez-vous retracer votre itinéraire cinématographique (formation, réalisations, références, influences…)

Mon itinéraire est celui d’un franc-tireur et d’un autodidacte. Bien sûr j’ai tenté sans succès de passer l’Idhec (ancètre de la Fémis) et l’école Louis Lumière, et aussi le conservatoire d’art dramatique de Paris. J’ai fait des études de Lettres à la Sorbonne et puis j’ai commencé par être ghost-writer (nègre) c’est-à-dire que j’écrivais des livres pour d’autres écrivains, activité certes fastidieuse mais qui m’a fasciné. J’ai aimé me projeter dans la tête de quelqu’un d’autre, le doter d’un vocabulaire, d’une syntaxe. Je pense à cette citation de Brecht que j’aime tant : « Il pensait dans d’autres têtes et d’autres que lui pesaient dans la sienne, c’est cela la vraie pensée ». J’ai aimé cette pénombre de l’activité de ghost-writer, cette non existence sociale, cette vie en pointillé, secrète, clandestine. J’ai été aussi un peu éditeur. J’ai publié un livre pour enfants (Un alligator pour la vie, chez Nathan). Et puis j’ai été longtemps graphiste, activité que j’ai aussi beaucoup aimée. Tardivement avec le numérique j’ai commencé à prendre des photos, sans perdre de vue le désir de cinéma qui a toujours été présent. Et j’ai commencé à montrer mon travail à New-York et à Barcelone. Mais dans chacune de mes expositions j’éprouvais le besoin de faire un film que je projetais. Et au fond c’était ça surtout que j’aimais. Avec le développement des moyens techniques j’ai écrit et réalisé sans moyen mon premier long métrage LA VIE INTERMEDIAIRE, inspiré d’une histoire personnelle. Le film a été sélectionné par l’Acid à Cannes en 2019 puis dans d’autres festivals et il a été reçu avec un enthousiasme qui m’a bouleversé et encouragé bien sûr à continuer. Depuis je n’ai jamais cessé de réaliser des films. Dans ma grande naïveté j’imaginais que le succès de LA VIE INTERMEDIAIRE allait m’ouvrir les portes de l’establishment, que j’allais trouver un producteur, un distributeur qui allait sortir mon film. Je pensais que les films suivants seraient produits dans des conditions plus « normales ». Ça n’a pas été le cas. De deux choses l’une : ou j’arrêtais. Ou je continuais à écrire et réaliser des films seul ou presque. Au début bien sûr ce n’était pas facile. Et puis au fil du temps mes films étaient sélectionnés régulièrement dans de grands festivals et ont même obtenu des prix. J’ai développé dans ma petite ville des bords de Loire (Gien pour ne pas la nommer) une sorte de studio où je développe tous mes projets. Des comédiens ont fini par me solliciter, par accepter de travailler bénévolement pour moi parce qu’ils aimaient mon travail. J’ai aussi un conseiller technique et un animateur 3 D canadien, Steve Dent, avec lequel je travaille régulièrement. Et au bout du compte mon système de fonctionnement, qui certes a ses limites, se révèle très épanouissant. J’ai en quelque sorte invité le strapontin sur lequel je suis assis. Tous mes films ont été ou vont être vus. Une édition DVD de six DVD est en préparation aux éditions de L’Harmattan (11 films au total) et va sortir en 2019. Comme beaucoup de cinéastes je ne supporte pas l’idée d’attendre des années pour faire un film. La création est une énergie et, comme toute énergie, elle n’a qu’une durée de vie limitée. Si j’écris un film aujourd’hui, il n’est pas sûr que six ans plus tard l’envie de le réaliser soit toujours là. Beaucoup de mes films peuvent également être adaptés au théâtre. Ce que j’ai commencé à faire dans ma petite ville. J’ai ouvert dans une salle des ventes, deux fois par an, un lieu de contre-culture où j’ai constitué une petite troupe. Nous montons des lectures performances de certains de mes textes avec un succès que je n’avais pas prévu. Finalement la marge se révèle adaptée à ma grammaire esthétique. Bien sûr j’ai toujours le souhait de faire des films dans un cadre plus institutionnel (producteur, équipe technique) mais si cela n’arrive pas je continuerai à travailler comme je l’ai toujours fait.

 Je voudrais aussi dire ceci. Je ne déclare pas la guerre au système qui produit des œuvres magnifiques. J’ai juste mis en place au fil du temps une sorte d’économie parallèle du cinéma qui commence à porter ses fruits. Je ne suis pas  en train d’encourager qui que ce soit à suivre ce chemin. Il est seulement adapté à ma grammaire personnelle du cinéma. C’est une voie complémentaire et modeste.

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Pour les influences je voudrais juste raconter cette petite histoire. Je suis né à Niort en 1960. A cette époque-là l’écrivain et critique de cinéma Pascal Mérigeau possédait un cinéma d’art et d’essai, le Studio 27. Il programmait le jeudi après des séances pour les enfants où il montrait des chefs d’œuvres du cinéma tels que Les contrebandiers de Moonfleet. Une après-midi j’ai vu le diptyque de Fritz Lang Le tigre du Bengale et Le tombeau Indou. J’avais huit ans. En sortant j’ai su que je ne ferais pas autre chose. Devenir cinéaste. Devenir un raconteur d’histoire (mais aussi un explorateur de forme). Plus tard toujours dans ce même cinéma j’ai vu le Voyage des comédiens d’Angelopoulos. Et là ma vie a basculé. J’ai découvert un cinéma que je ne connaissais pas. Sans exagérer Pascal Mérigeau m’a sauvé la vie sans le savoir. A cette même époque j’ai découvert des œuvres qui allaient aussi bouleverser à jamais l’idée très conventionnelle que je me faisais du cinéma. Je cite les plus décisifs : Antonioni, India Song, Le camion, Son nom de Venise dans Calcutta désert, Le navire Night de Marguerite Duras, L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville, News from home et Jeanne Dielman de Chantal Akerman, Hitler de Syberberg, le cinéma expérimental américain (Jonas Mekas, Michael Snow) Douglas Sirk, Au film du temps et Alice dans les villes de Wenders, Fassbinder, Le décalogue de Kieslowski…. Mais celle qui a été la rencontre la plus importante de ma vie n’a pas été un cinéaste mais la chorégraphe allemande Pina Bausch découverte par hasard à l’âge de 16 ans. Son art m’a sauvé la vie. Je l’ai suivie jusqu’à sa mort. J’ai vu son œuvre un très grand nombre de fois et aujourd’hui encore son radicalisme continue de me bouleverser. Elle a été une éveilleuse. Et elle m’a appris quelque chose qui n’a pas de prix : LA LIBERTE.

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La Nuit appartient aux enfants est un récit à la première personne. Quelles sont les raisons du choix de cette perspective autobiographique ?

J’ai commencé par la fiction (semi autobiographique) et puis en parallèle j’ai éprouvé l’envie très forte de réaliser des documentaires frontalement autobiographiques. Ce n’était pas du tout un désir d’auto-fiction, mais il me semblait qu’il y avait dans ma vie (dans mon enfance surtout) certaines expériences qui pouvaient faire l’objet d’un travail narratif et esthétique intéressant. Encore une fois je le repère, un cinéaste pour moi est un raconteur d’histoire et un explorateur de forme, et l’un de va pas l’un sans l’autre. Je n’avais pas envie de me raconter par hygiène mentale. Si quelqu’un m’avait raconté l’histoire de LA NUIT APPARTIENT AUX ENFANTS j’aurais eu envie d’en faire un film. Malgré son aspect noir c’est un film sur la résilience. C’est l’histoire d’un petit garçon élevé par ses grands-parents maternels dans la France du général De Gaulle, qui, pour s’inventer des parents (son père ne l’aime pas et sa mère est une créature lointaine) copie l’anorexie de ses deux géniteurs pour se sentir proche d’eux. C’est un paradoxe mais c’est une pulsion de vie qui le pousse à arrêter de manger…  Il me semblait aussi qu’il y avait des spécificités de l’anorexie chez les garçons qui n’avaient, à ma connaissance, jamais fait l’objet d’un travail cinématographique. Je cherche toujours dans mes films autobiographiques le point de mon histoire où les autres peuvent se retrouver, le point d’universalité. L’écrivain Arthur Dreyfus a parlé de mensonge documentaire à propos de mes films de fiction. Et c’est vrai. Je tourne mes documentaires comme de la fiction et mes fictions comme des documentaires. Je ne cherche pas non plus la littéralité de l’expérience autobiographique. La vérité autobiographique n’existe pas. Forcément elle est reconstruite, réinventée même si tout est vrai. Et puis je cherche à proposer à mes spectateurs non pas un film mais une expérience visuelle, sensorielle, émotionnelle, un voyage au pays de l’autre. Je ne cherche pas à me débarrasser de mon histoire, je ne crois pas trop à la catharsis. Je cherche juste à la partager en relativisant les différences entre l’autre et moi. C’est une obsession qui remonte à loin. Quelque chose de primitif. Quand j’étais petit garçon personne ne me parlait à l’école, on ne m’invitait pas aux anniversaires, je n’avais pas d’amis. On me traitait de débile, d’attardé, de fille. J’en étais triste bien sûr, je ne comprenais pas ce que j’avais de moins que les autres. Mais ça ne m’arrêtait pas. Je confectionnais des poupées avec des cailloux et des morceaux de chiffons. C’était elles mes amies. Mes premières interlocutrices. Ma grande obsession (celle de tous les artistes je pense) c’est d’être aimé, d’être accepté, de montrer aux autres que je suis comme eux, que nos différences sont quantités négligeables. Qu’il y a plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous séparent. L’envie de faire des films, de fédérer des spectateurs vient de là, aujourd’hui encore je reste plus que jamais ce vieux petit garçon qui cherche à être comme les autres et qui ne veux surtout pas se distinguer, qui ne veux surtout pas sortir du lot. Mon rêve de cinéaste est un rêve d’uniformisation. Je ne cherche pas à être plus que les autres mais à être juste comme les autres, être juste un parmi d’autres. Tous mes films autobiographiques ou non participent de ce désir secret. Arrêter d’être un passager clandestin de la vie pour devenir à part entière, en pleine lumière, un vivant parmi d’autre d’autres.

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Vous mobilisez toutes sortes d’images. Comment les avez-vous choisies ? Quelle importance ont-elles dans le récit ?

Mon travail de cinéaste est un travail sur l’hybridation, le collage. J’utilise dans tous mes films autobiographiques ou non des éléments de nature et de qualité différences. Photos, films documentaires, super 8, haute définition… j’aime beaucoup utiliser des images dont je ne suis pas l’auteur pour les cannibaliser en quelque sorte. Pour les dissoudre, les digérer dans mon propos, et les faire miennes. Ce n’est pas du tout le résultat d’une réflexion intellectuelle, le logos n’intervient jamais dans un acte de création, mais c’est ce qui me vient le plus naturellement. Peut-être que ça vient des œuvres chorégraphiques de Pina Bausch. Juxtaposer des éléments en apparence inadéquats, disparates, parfois incongrus pour casser cette tendance à l’illustration. Rien ne me fait autant horreur qu’un cinéma qui se contente d’illustrer une histoire, qui ne s’interroge pas sur le mode de narration. Le questionnement narratif est fondamental. Il m’est arrivé de ne pas tourner un film que j’avais écrit de A jusqu’à Z parce que je n’avais pas trouvé une technique de narration suffisamment adéquate, inventive, jubilatoire. La jubilation esthétique est une des émotions qui m’est la plus chère en tant de spectateur (Inland empire de Lynch, Oncle Boomee, L’Adieu au langage de Godard, les films de Lav Diaz, Naomi Kawase, Alain Cavalier, Jaurès de Vincent Dieutre…..)

La perspective psychiatrique concernant l’anorexie n’occupe pas une grande place dans votre film. La rejetez-vous complètement ? Ou lui faites-vous quand même une certaine place ?

 L’anorexie est juste un symptôme, je la traite comme tel. C’est l’histoire de quelqu’un qui n’a pas faim. Ce qui m’importe c’est la vision du monde, la Weltanschauung de ce petit garçon, pas forcément ce qui en est l’origine. L’anorexie est un élément parmi d’autres. Un film sur l’anorexie m’aurait semblé trop restrictif, j’ai voulu ouvrir le propos, laisser d’autres éléments s’agréger à lui….  J’aime mixer un thème avec d’autres thèmes en apparence sans rapport pour justement montrer les liens qui les unissent. C’est un travail de composition presque musical. D’ailleurs je commence mes films par le son et non par l’image. Les images naissent du son, et non l’inverse.

Pouvez-vous nous parler du titre de votre film ?

Je crois que ça vient directement de mon amour des romantiques allemands. La nuit m’a toujours protégé, un manteau de nuit pour traverser la vie sur la pointe des pieds sans déranger personne, un manteau d’invisibilité. Les enfants parfois ont peur de la nuit, mais la peur est aussi un moteur, un terrain de jeu de prédilection pour les enfants, en tout cas pour l’enfant que j’étais. En plus de l’anorexie je suis très tôt devenu insomniaque, j’avais le sentiment que la nuit m’appartenait, que la nuit j’avais ma place, une place que le jour ne me donnait pas…. Et je suis aujourd’hui encore plus que jamais ce vieil enfant qui attend la nuit comme une délivrance… délivrance de quoi ? Je ne sais pas trop. De lui-même peut-être. Etre une fois pour toutes délivré de soi est une sorte de graal, en tout cas pour moi.

F COMME FOLIE (Asile)

San Clemente, de Raymond Depardon et Sophie Ristelhueber, 1992, 100 mn

Est-il possible de filmer la folie ? Est-il possible d’entrer dans l’asile psychiatrique et de montrer ceux qui sont enfermés là ?

Les aliénés, dans l’asile, ont-ils encore une vie ? Quelle vie ?

Une caméra et un micro, n’est-ce pas une intrusion dans ce monde fermé, coupé du reste du monde puisque situé en plus sur une île, une agression pour ceux que l’on voit, qui savent qu’ils sont vus, qui n’acceptent pas toujours d’être vus ? Le cinéaste est un voyeur, même s’il a une fonction sociale en révélant à l’extérieur de l’asile ce qui se passe à l’intérieur. Un voyeur qui perturbe. En retour, il ne peut qu’être agressé par ceux qu’il filme. San Clemente fourmille de gestes d’agressivité, un coup de balai sur la caméra, une main qui saisit le micro et qui veut se l’approprier. Des paroles de rejet aussi : « vous n’avez pas honte…foutez le camp » ou bien, « vous devriez chercher un travail honnête ». La plupart des regards caméra, en plus d’être tristes, sont inquiets. Une femme se cache le visage derrière son sac à main. Il y a portant quelques contacts moins violents. Un homme filmé demande au cinéaste de lui offrir un café et un autre l’appel par son prénom. Mais il est difficile de prendre cela pour de la connivence. Depardon ne cherche pas à faire oublier sa présence, et si parfois on peut avoir l’impression qu’il n’interfère pas avec le monde de la folie, c’est bien plutôt parce que celui-ci l’ignore. La méthode qu’il choisit semble renvoyer au cinéma direct, longue immersion dans un milieu strictement délimité, absence de tout commentaire, présence au plus près du réel. Il y a pourtant une différence fondamentale. Ici, il n’y a aucune empathie. Il ne peut pas y en avoir. On ne se met pas à la place des fous.

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Depardon était déjà venu à San Clemente, cette île près de Venise, en 1977. Il avait réalisé un reportage photographique. Des photos en noir et blanc, plutôt sombres, inhumaines comme la plus célèbre d’entre elles montrant un homme sans tête, recouvert par son manteau, réduit à une position de mannequin ou d’épouvantail. Qu’est-ce que le film apporte de plus ? Il a le même côté gris, sans rien de lumineux, la même déshumanisation. Mais ici, elle est autrement plus difficile à supporter. Autant les photos pouvaient garder un côté esthétique, autant le film ne contient aucune beauté. L’insistance de la caméra sur les mains qui se tordent, sur les tocs en tout genre, sur l’errance sans fin dans le froid d’un jardin qui n’a rien d’une nature accueillante, les va-et-vient de ceux qui marchent et l’immobilité de ceux qui restent sur leur chaise, immobiles, inertes. Le film nous dit ce qu’est la folie, son caractère fondamental : elle est insupportable, au sens littéral. Il n’est pas possible d’en porter le poids. Et pourtant, face à l’écran, nous ne pouvons détourner les yeux. Il y a là une expérience fondamentalement métaphysique, la confrontation de la raison avec ce qui lui échappe.

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San Clemente est réalisé, nous dit le générique de fin, grâce à l’intervention de Franco Basaglia, un « antipsychiatre » qui a beaucoup agi pour obtenir une loi supprimant en Italie les asiles de ce genre. Et l’on sent bien, tout au long du film, qu’on est dans un contexte d’une autre époque. Les médecins et infirmiers sont peu présents. Mais ce n’est pas le sujet du film. Par contre, il pose quand même en creux la question de savoir ce que peut devenir la psychiatrie après avoir renoncé à l’enfermement asilaire. Depardon n’a pas dans son cinéma cherché la réponse. Un autre documentariste, Nicolas Philibert, a pu le faire en filmant la clinique de Laborde (La Moindre des choses). San Clemente et Laborde, deux institutions totalement opposées, contradictoires. Le film de Depardon revêt alors aujourd’hui une dimension de document historique d’une valeur inestimable.

 

I COMME INTERNEMENT SOUS CONTRAINTE

12 jours, Raymond Depardon, 2017, 1H27.

Depardon filme des audiences judiciaires. Il l’avait déjà fait dans 10° chambre, instants d’audience. Mais ici il n’est pas dans un tribunal. Du coup il y a moins de cérémonial, moins de rituel. Les juges ne sont pas en robe, ni les avocats. Mais le plus important, c’est que ceux qui sont en face des juges ne sont des accusés, même si dans certains cas, ils peuvent être des criminels. Dans le film, c’est le cas pour l’un d’eux en particulier, mais on n’apprendra qu’il a tué son père qu’après l’audience, dans une sorte d’aparté du juge à l’avocat, une remarque qui en fait est clairement destinée au cinéaste, et donc plus clairement encore au spectateur du film. Il n’est pas entendu par le juge en tant que parricide, mais comme tous les autres protagonistes du film, en tant que malade.

Depardon filme des malades psychiques, des personnes qu’on ne qualifie plus de fous, malgré des comportements et des discours incohérents, irrationnels, des délires et des velléités d’agressivité, envers soi-même ou envers les autres. Il l’avait déjà fait dans San Clemente, cette île près de Venise où il a photographié puis filmés  ceux qui y était internés. Ici, nous ne sommes plus dans un asile, mais dans un hôpital psychiatrique. Qu’est-ce que cela change ? Dans le film, les malades ne sont plus devant un médecin, mais face à un juge. Un juge qui a le pouvoir de les renvoyer chez eux (de les « libérer ») ou de les maintenir internés, contre leur volonté le plus souvent, à l’hôpital. Pour leur propre bien, et selon l’avis des psychiatres, ce qui en soi n’a rien à voir avec la condamnation (la punition) que la justice est appelée à prononcer en sanction d’un crime ou d’un délit, et en application de la loi.

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Le film de Depardon est donc tout entier inscrit dans cette loi récente (elle date de 2011 révisée en 2013) qui régit les cas d’internement sous contrainte en hôpital psychiatrique. Et ils peuvent y être maintenus contre leur grès.  Il s’agit bien alors d’une privation de liberté et c’est pourquoi la loi prévoit qu’ils soient entendus par un juge,  le juge des libertés et de la détention, avant le 12° jour de leur « hospitalisation ». 12 jours, un délai très court, mais qui doit laisser le temps aux médecins de rédiger les rapports (à contenu médical) qui doivent permettre au juge de prendre une décision équitable. Dans le film de Depardon, tous les juges que nous voyons, dans les audiences auxquelles nous assistons, suivent les avis des médecins, ce qui d’ailleurs fait dire à l’un d’eux, sous forme d’une boutade (qui est loin d’être une simple boutade), qu’en fait il ne sert à rien.

Depardon filme un hôpital psychiatrique qui n’est plus un asile comme San Clemente. Les couloirs sont colorés – le film n’est pas en noir et blanc. Depardon filme beaucoup les couloirs. Dès le premier plan, un long travelling, très lent, nous fait progresser avec une lenteur inouïe vers la salle où se tiendront les audiences. Plus avant dans le film, nous verrons furtivement des membres du personnel de l’hôpital sortir d’une pièce et disparaître au tournant du couloir. Mais nous avons le temps de bien remarquer que les portes sont fermées à clé, systématiquement. Et puis nous suivons dans ces couloirs des personnes que nous pouvons identifier comme des malades. Surtout, nous verrons l’un d’eux, marcher dans un va et vient qui décrit une sorte de cercle, dans un espace extérieur clos par des grilles bien plus hautes que l’homme. Une séquence insistante, qui n’est pas sans rappeler la situation du spectateur de zoo qui regarde le fauve tourner en rond dans sa cage, derrière les barreaux. Ici la caméra est placée à l’intérieur de l’espace clos par les grilles. L’homme qui marche disparaîtra au terme du plan dans le hors champ (l’hôpital) en passant tout près de la caméra qui elle reste immobile.

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Il faut oser regarder la folie en face, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Et c’est ce que Depardon nous oblige à faire. Et c’est pour cela qu’il faut aller voir son film. Car en dehors de tout ce qui peut être dit à propos de l’exercice de la psychiatrie et de la justice, il reste qu’être placé en face de la souffrance d’autrui n’est jamais chose facile et ne peut laisser indifférent. Car comment réagit face à celui qu’on ne peut éviter de considérer comme fou, même si on ne prononce pas le mot ? Dans la façon dont Depardon les filme, il n’y a au fond qu’une seule chose qui compte, c’est qu’il nous amène à reconnaître en eux une humanité identique à la nôtre, l’humanité de tout être humain.

U COMME URGENCES

Urgences, Raymond Depardon, 1987, 90 minutes.

L’hôpital de l’Hôtel-Dieu à Paris, à deux pas de Notre-Dame, possède un service psychiatrique d’urgences où tout un chacun peut venir de son plein gré pour une consultation gratuite et où Police Secours ou les pompiers peuvent amener des personnes interpellées ou secourues. , à la suite d’un événement ayant entrainé leur intervention. Ce sont ces deux types de consultations que Depardon va filmer, centrant son regard sur ces personnes qui sont en situation de demande d’une aide psychiatrique, ou dont le comportement signifie de façon plus ou moins évidente qu’elles pourraient en tirer bénéfice. Son film va donc montrer comment se déroulent ces séances avec des psychiatres, soit qu’elles aient un caractère ponctuel dans le cas où c’est la police qui a en charge la personne, soit qu’elles se situent dans le cadre d’un traitement à long terme.

Urgences n’est pas un film sur la psychiatrie. C’est un film sur la misère humaine, sur ces situations de détresse et de souffrance qui engendrent parfois des actes extrêmes. Les femmes et les hommes qui sont là, face à un psychiatre qui les questionne, n’ont pas tous un passé psychiatrique. Ils ne sont pas tous non plus dans une situation de dépendance à l’alcool ou à la drogue entrainant un dérèglement de leur comportement. Mais si ces différents cas sont bien présents dans le film, il présente aussi Si le film montre des malades psychiatriques, il présente aussi des personnes qui ont une apparence tout à fait « normale », et qui ne sont sans doute pas des malades, mais que les circonstances de la vie ont conduit là. Les situations professionnelles, les conditions de travail, y sont souvent pour quelque chose. Comme ce conducteur de bus qui « craque » au volant de son véhicule et qui le laisse au milieu de la circulation parce qu’il n’est plus capable de conduire. Mais les relations affectives et amoureuses aussi, comme cet homosexuel qui vient d’être quitté par son ami. Il y a enfin la solitude et ce mal de vivre qui peut conduire jusqu’au suicide ou à l’idée que la mort vaut mieux que la vie.

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Urgences est un film sur la parole, sur les échanges langagiers. Il y a d’abord cette parole professionnelle des psychiatres de l’hôpital. Ils ne sont pas toujours en position de soignants, mais ils doivent questionner, pour savoir, pour essayer de comprendre, comprendre ce qui s’est passé, ou comprendre un peu, ne serait-ce qu’un peu, la personne qui est en face d’eux. Mais il y a surtout cette parole des consultants. Cette parole peut être extrêmement violente, agressive, à la limite du supportable, comme cet homme enfermé dans une camisole et qui insulte la psychiatre qui lui pose quelques questions. D’une autre façon, cette parole peut être particulièrement confuse, sans logique apparente, au point de ne pas être capable de donner la date du jour, ou de rentrer dans des explications difficiles à suivre. Ce peut être aussi une parole de protestation, de révolte, d’exaspération, comme cette femme, mains menottées dans le dos, qui réclame son enfant et qui ne peut que crier qu’on le lui rende. Toutes ces paroles sont des paroles de souffrance, même le déni (non je ne bois jamais, ce que dément aussitôt l’alcool-test), même le flot de parole interminable de cette dame en traitement qui évoque sans cesse au fil des séances sa vaisselle et son ménage. Tout cela nous montre combien il est difficile d’être à l’écoute de cette souffrance, mais combien aussi elle est importante pour ceux qui souffrent.

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Contrairement à Reporters et à Faits divers qui nous amenaient dans les rues de Paris, Urgences se déroule dans un lieu unique, l’Hôtel-Dieu, souvent dans les mêmes pièces, où les psychiatres travaillent. Il y a bien quelques plans de coupe sur le parvis de Notre-Dame et ses touristes. Il y a bien une séquence qui pourrait nous entrainer du côté du film d’action, avec son hélicoptère dans le ciel, les pompiers et leur grande échelle et les badauds qui scrutent le toit de l’immeuble où s’est réfugié un homme. Mais, la séquence est courte et Depardon ne filme pas les péripéties et le dénouement de l’événement. Il Mais Depardon préfère rester derrière le rideau en plastique transparent qui sépare l’intérieur de l’hôpital du reste de la ville, c’est-à-dire de la vie. Du coup, les cadres sont presque toujours fixes. Ou bien la caméra cadre le consultant en gros plan, laissant le psychiatre et ses questions hors-champ. Ou bien on a affaire à un plan d’ensemble où les deux interlocuteurs sont vus en même temps de profil. Dans tout le film, il y a très peu de mouvement de caméra ou de changement de point de vue. Le rapide pano sur la gauche pour cadrer un court instant la preneuse de son (Claudine Nogaret, la compagne de Depardon) n’est en somme qu’une fantaisie, une entorse aux règles du cinéma qui veulent qu’on ne montre pas la technique. Mais on revient vite à l’essentiel, la personne dont la parole est enregistrée.

 

T COMME TITICUT FOLLIES.

Film de Frederick Wiseman. Etats Unis, 1967. 1h20.

            Titicut follies est un film qui occupe une place tout à fait exceptionnelle dans l’histoire du cinéma documentaire mondial. Premier opus d’une série de plus de quarante films, on y trouve sous sa forme quasi définitive la méthode qui fera le succès de son auteur, absence d’interview, de commentaire off et de musque additionnelle, un regard pénétrant tout en étant personnel sur les institutions américaines, auxquelles il faut ajouter quelques films consacrés aux hauts lieux de la culture française. En second lieu, Titicut follies est l’exemple parfait d’une censure qui ne dit pas son nom, une censure qui n’est pas le fait du pouvoir politique mais qui, prenant la voie d’une attache juridique, est tout aussi efficace et constitue explicitement une atteinte à la liberté créatrice, beaucoup plus d’ailleurs qu’à la liberté d’expression. Le film fut interdit de diffusion pendant une vingtaine d’années.

            Il est vrai que Titicut follies est un film dérangeant. Où se déroule-t-il ? Dans un asile ? Dans une prison ? Dans une prison qui est un asile ou inversement. Les gardiens ne sont pas des infirmiers et ils portent un uniforme qui renvoie plutôt à la police ou à l’armée. Il y a bien un médecin (désigné comme tel), mais l’action d’un corps médical réduit semble plutôt se limiter à augmenter la dose de médicaments. Dans le seul entretien « médical » auquel nous assistons, l’homme interrogé reconnait avoir pratiqué des relations sexuelles avec des fillettes de 10-11 ans. Le mot viol n’est pas prononcé. Mais nous comprenons qu’il échappe à la prison parce qu’il a été reconnu comme « malade ». Il n’est pas en prison, mais derrière les murs de Bridgewater où se déroule le film c’est peut-être pire. D’ailleurs un des « pensionnaire » demande expressément de retourner en prison. Ici, dit-il en substance, il dépérit. Les médecins le jugeant paranoïaque (ou schizophrène, peu importe) ne le laisseront pas partir.

            Les conditions de vie des hommes qui sont enfermés là sont à la limite de l’inhumanité. La plus part du temps ils sont nus. Leur « chambre » ? C’est ainsi qu’est désigné la cellule sans autre meuble qu’un matelas sur le sol dans laquelle ils sont enfermés à double tour. La caméra de Wiseman s’attarde sur les visages, filmés en gros plan, des visages déformés, à la limite de la monstruosité. Les comportements de ces hommes sont d’ailleurs identifiables comme «anormaux », caractéristiques de l’image courante de la folie (mais le terme n’est jamais prononcé) : délires verbaux ou gestes compulsifs répétitifs à l’infini. Les gardiens, nombreux, ne témoignent aucun sentiment, aucune compassion, envers eux. On dirait même qu’ils les exhibent comme du bétail ! Une des scènes la plus forte du film, une scène célèbre dans l’histoire du cinéma, montre comment un homme est nourri par l’intermédiaire d’un tuyau enfoncé dans son estomac par le nez. Le médecin (?) qui officie, cigarette à la bouche, se réjouit de la passivité de l’homme. Pour lui, c’est un « bon patient ».

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            Un panneau final, imposé au cinéaste par la justice, précise que depuis 1966 (date du tournage du film) des transformations ont été effectuées à Bridgewater, cette prison réservée aux criminels malades mentaux. Il n’empêche. Le témoignage de Wiseman est accablant.