She, le chœur des ouvrières. Parsifal Reparato, Italie-France, 2025, 75 minutes.
En Asie, le développement économique se fait en grande partie grâce au travail surexploité des jeunes, surtout habitants les campagnes et qui n’ont d’autre solution pour gagner leur vie que d’immigrer en ville, dans les grandes mégalopoles, et devenir ouvrier. Du travail fatiguant, répétitif, mal payé, avec des cadences infernales. E H.n Chine, Wang Bing a filmé les jeunes venus en ville travailler dans de telles conditions dans des ateliers de confection textile, la trilogie Jeunesse. Dans ce nouveau film titré avec une parcimonie excessive, She (Elles), nous rencontrons au Vietnam des jeunes filles issues de la campagne, et venues en ville travailler dans des entreprises d’électronique. Elles ont quitté leur famille, leur mari, leurs enfants parfois et ne rêvent que de retour, fuir cette vie de travail inhumain.
Le travail, elles le vivent comme une cage dans laquelle elles sont enfermées. Pour rendre compte de cette situation, le réalisateur doit prendre d’importantes précautions. Pas d’interview à visage découvert. Les jeunes travailleuses demandent l’anonymat. Elles ont trop peur de perdre leur emploi, elle ne se risquerait pas à la moindre critique. Alors le film crée un dispositif qui répond à cette exigence ? La caméra ne pénètre pas dans le complexe industriel, il le recrée. Sous une forme abstraite, simplifiée mais à forte valeur esthétique. Dans une pièce noire, une table sur laquelle sont alignés des rectangles sans doute en carton, figurant des téléphones portables. Des ouvrières sont debout tout autour. Sur l’écran, nous voyons trois images de ce dispositif, dont une vue. D’en haut. Les jeunes filles portent des combinaisons blanches, elles paraissent immobiles. Soudain, l’une d’entre elles tombe, évanouie. Une de ses camarades demande une chaise roulante. La surveillante intime l’ordre aux autres de reprendre le travail. Dans ces quelques instants. Tout est dit.
Si le film ne nous fait pas pénétrer dans l’usine de composantes électroniques, une des plus grandes du monde, il nous immerge cependant dans la ville où elle est située. Et par là dans ce Vietnam nouveau qui se développe à vitesse grand V en suivant le modèle capitaliste. Des immeubles impressionnants, dans des rues bondées de voitures. Et de motos, des magasins aux vitrines clinquantes. Un contraste saisissant avec les dernières séquences du film réalisées à la campagne, où on retrouve le Vietnam traditionnel. Les jeunes filles sont revenues dans leur famille. Elles travaillent toujours, cette fois à repiquer le riz dans les rizières.
Parsifal Reparato, le réalisateur de She, est un anthropologue qui réalise d’importantes recherches ethnographiques. Recherches qui sont indissociables de ses films. Ainsi, She a une forte portée d’analyse sociale, en particulier en ce qui concerne le travail féminin dans ce pays « émergent ».
Fipadoc, Biarritz, 2026
