Itinéraire d’un film : De part et d’autre de Matthieu Chatellier.

J’ai tourné deux films avec Fred et Cécile. Le premier « Voir ce que devient l’ombre » en 2009 et le deuxième « De part et d’autre » en 2019.

J’ai rencontré Cécile Reims et Fred Deux, en octobre 2008. Deux octogénaires qui m’impressionnaient. Ils vivaient et travaillaient à la Châtre, pas loin de Châteauroux dans l’Indre. Il y avait quelque chose de fascinant avec ce couple et l’énergie créatrice qu’ils déployaient quotidiennement : dessin, gravure, peinture, sculpture, écriture…

À 84 ans, Fred rejoignait tous les jours sa table de travail au premier étage et il travaillait à de grandes tâches colorées qu’il couvrait méthodiquement de milliers de petites cellules tracées à l’encre noire. C’était l’effusion de couleurs embrassées par de minuscules abeilles en essaim. Fred produisait des images à la fois minutieuses et grouillantes. Des formes viscérales qui se développaient et proliféraient de façon autonome. Parfois une main, un corps, un visage apparaissaient : profil hiératique, geste suspendu, procession fantomatique, fœtus abandonnés…

Au rez de chaussée, Cécile, dans un petit atelier à côté de la cuisine, créait des gravures sur cuivre avec une dextérité implacable : paysages désolés, végétaux boursouflés et malades, hybridations surréalistes…

Tous les deux étaient dans un moment particulier de leur vie : À plus de 80 ans, ils se préoccupaient de « leur après » et organisaient le déménagement de leurs archives. Ils vidaient les étagères et les placards de leurs ateliers, ainsi que le contenu d’un grenier. Manuscrits, correspondances, inédits, enregistrements audios. Ils faisaient, avec l’archiviste Yves Chevrefils, l’inventaire vertigineux de leurs objets, de leur passé, et s’apprêtaient à les confier à la postérité, aux sous-sols d’un centre de dépôt d’archives. C’était le premier prétexte de ma visite. Puis, je suis entré dans leurs récits. Rescapés de la guerre et de la Shoah, ils m’ont raconté le chemin opiniâtre qu’ils avaient emprunté ensemble dans la création. J’adoptais la stratégie du chat : je me posais à leur côté et je les écoutais.

Ayant très peu connu mes grands-parents, je filmais Fred et Cécile, comme sous l’emprise de retrouvailles avec les miens, dans l’urgence, redoutant jour après jour leur disparition. Fred et Cécile m’accueillaient dans leur vie quasi monacale, avec générosité en pressentant que ma présence et ma caméra s’inscrivaient dans un geste testamentaire. Ils me léguaient des récits.

Fred Deux est mort en 2015. Et, Cécile, s’en est allée le 18 juillet 2020, paisiblement, chez elle, à La Châtre. Elle avait 92 ans. Je me dis qu’elle a rejoint Fred, son compagnon d’aventures, et cette idée me console.

Après 2015, chaque fois que je téléphonais à Cécile, je trouvais sa voix toujours un peu plus affaiblie. Plus essoufflée. Je lui écrivais aussi, je racontais mes histoires de tournage et de famille. Elle avait de moins en moins la force de me répondre. Comme pour Fred, je pressentais avec effroi, qu’un jour, une voix inconnue m’annoncerait par téléphone la mauvaise nouvelle. La mort de Cécile. Sa disparition et le silence brutal, indifférent, qui s’abattrait sur sa maison de La Châtre. Un vide. Cruel. Sans appel.

C’est un mail qui arriva finalement : « Cécile s’est éteinte ce matin, vers 6h, chez elle, dans un lit installé dans son atelier, accompagnée par l’une de ses assistantes de vie. Elle souhaitait ardemment que tout cela cesse, conservant intacte sa révolte contre une vie diminuée. » Pierre Wat écrivait à l’ensemble des « Amis de Fred Deux et Cécile Reims ».

Un an auparavant, j’ai eu envie de retourner filmer Cécile. Elle vivait seule dans sa maison atelier de La Châtre et nous avons eu envie de nous retrouver devant ma caméra et de partager une dernière fois cette complicité créative qu’elle avait aimé lors de la fabrication de « Voir ce que devient l’ombre ».

Cinq heures de route. Je traverse les plaines sèches de l’Indre, le long de routes nationales rectilignes bordées d’arbres. Désert rural. Traversée de petits bourgs.

J’arrive le soir à La Châtre. Je frappe à la porte. Je vois d’abord la main blanche, quasi translucide, aux veines bleues de Cécile. Elle entrouvre. Son visage apparaît. Un peu amaigri. Nous sommes heureux de nous revoir. Je l’embrasse en redoutant bêtement de griffer sa peau avec ma barbe. Elle me donne les clés d’un petit appartement collé à leur maison, au-dessus de leur garage. Elle est fatiguée, elle doit aller se coucher. Nous parlerons demain matin. Elle referme la porte. Voilà.

Retour au silence de la rue. J’entre avec mes bagages dans le deux-pièces, réservé aux amis de passage, aménagé par Fred. Dans la chambre silencieuse que j’occupais il y a dix ans, je reviens dans le siècle ancien.

Je retourne dans la chambre d’amis. Je retrouve les vieux meubles. Le lit hors d’âge. Les livres aux couvertures jaunes. La rumeur ténue du village à travers le mince vitrage des fenêtres à la peinture écaillée. Dans le placard : les 3 assiettes en faïences. Le poivre, périmé depuis le mois d’octobre 1984. Je retrouve le plaisir, le mystère et le silence d’un univers étrange où tout s’est déjà passé.

Je retrouve un point particulier de la cloison de la chambre : derrière cette paroi passe l’escalier de la maison de Fred et Cécile. Il y a dix ans, Fred me réveillait le matin, en tapant contre le mur. Il donnait quatre coups. Quatre coups qu’il rythmait comme un batteur de jazz. Dans mon lit, j’attendais le signal. Les pas dans l’escalier. Les quatre coups. Je répondais en frappant à la paroi à mon tour. Derrière, il relançait au gré de sa fantaisie. C’était comme un bref dialogue en morse joué par deux esprits.

Puis je me levais et j’allais les rejoindre.

Cécile habite maintenant les trois pièces du rez de chaussée. La cuisine, le salon et son atelier. Elle ne grave plus. Son atelier est devenu sa chambre. Elle y a fait installer un lit simple ainsi qu’une petite table où elle écrit sa correspondance. Je regarde Cécile. Sa lenteur, sa fragilité, son silence dans l’espace trop grand de la maison.

Elle me tend le dernier livre qu’elle a écrit.

– Tu le liras. Il y a Fred.

La dernière fois que j’avais vu Fred, il avait déjà perdu la mémoire et l’usage de la parole. Il était assis, son grand corps recroquevillé dans une chaise, encadré par deux solides accoudoirs, incapable de se déplacer seul, incapable de parler. Plus de mots. Plus de dessins. Plus de souvenirs. Pourtant, un grand sourire avait illuminé son visage à mon arrivée. M’avait-il reconnu ? Quelque chose lui disait peut-être que nous avions été amis. Il a pris ma main dans ses grandes paumes de dessinateur et l’a serrée longuement.

Je sens Cécile heureuse de se prêter au regard de ma caméra et au jeu de nos conversations. Malgré sa fatigue, elle a envie de revenir à sa jeunesse. Aux récits de ses débuts, comme si elle s’y ressourçait, Cécile s’anime. Son regard s’éclaircit.

Son enfance en Lituanie entre en scène. Le merveilleux des traditions juives auprès de ses grands-parents. Puis, l’adolescence, à Paris avec son père, qu’elle vit comme un exil. Les années 40. Ses premiers dessins alors que le nazisme la jette dans l’horreur. Et enfin la rencontre avec Fred en 1952 et ce mélange étonnant de hasards et d’obstination qui les vouent ensemble à la création.

C’est passionnant d’écouter Cécile. De la filmer, faire se déployer avec elle, vive et alerte malgré ses 91 ans, l’univers d’un témoignage direct. J’écoute, comme un petit fils écouterait, les événements d’un temps lointain, où les péripéties et les hasards se mêlent, se métamorphosent, se confondent avec l’Histoire.

Cécile s’interroge sur les circonstances qui ont forgé son existence d’artiste et sa vie avec Fred. Tout cela avait-il un sens ? Faire des gravures pour qui ? Pour quoi ?

– Cela a-t-il servi à quelque chose ?

Une vie se résume-t-elle à l’entretien du corps, à bord duquel nous sommes embarqués

– Jusqu’au petit clapotis final, me dit-t-elle dans un rire.

Comme pour conjurer sa fatigue, Cécile revient à son enfance, au sein d’une famille juive, dans le bourg de Kibarty en Lituanie. Cécile est une enfant choyée à qui sa tante prévoit un grand destin de star du cinéma américain. Dans sa mémoire, chaque étape de la vie est régi par un rite qui conférait à tout événement un sens dans le fil de l’existence. Y compris la mort. Le défunt transmettait son prénom au prochain enfant à naître et perpétuait ainsi le flux des présences.

À 6 ans, Cécile rejoint son père à Paris. Avec cet homme juif marxiste et laïc, elle doit oublier le merveilleux de la Lituanie. Elle découvre une autre langue, un système scolaire austère. Elle se sent différente ; Elle dessine sans cesse pour tromper son ennui et sa solitude. Puis, alors qu’elle devient adolescente, c’est l’occupation allemande.

Parfois Cécile se lève, sort dans les coulisses du cadre et revient avec un objet qu’elle approche de la caméra. Une plaque de cuivre vierge. Un burin. Une photo. Et son visage laisse place à un plan serré sur ses mains manipulant l’objet le temps d’un souvenir.

À petits pas, Cécile me conduit dans un musée, proche de La Châtre, où deux salles lui sont consacrées. Dans la pénombre, elle s’approche d’une vitrine de plexiglas et me montre l’étoile jaune qu’elle a dû porter.

À gauche de l’étoile, une vieille photo de classe en noir et blanc. Elle a 16 ans, elle est lycéenne. Elle se tient debout le visage fermé au milieu de ses camarades. Elle est la seule à porter le petit morceau d’étoffe claire où s’inscrivent en gothique les lettres J U I F

Elle doit s’assoir. Essoufflée. La fatigue fond sur elle comme un oiseau de proie. Au bout d’une heure, elle n’en peut plus.

– Il faut que tu me laisses.

– D’accord.

– Tu reviendras demain ?

– Oui.

De retour dans ma chambre, je me plonge dans le livre que m’a confié Cécile. Il s’intitule Tout cela n’a pas d’importance. Elle y raconte la perte progressive de son compagnon. Le combat de la joie contre la «glaciation» des jours. Peu à peu, Fred se détache du dessin, sans regret. Il quitte ce lien si fort qui l’unissait à elle et leur monde commun.

Sur mon ordinateur, je retourne dans la soixantaine d’heures d’images que j’avais tournées entre octobre 2008 et mai 2009 pour « Voir ce que devient l’ombre ». Cécile n’avait que 82 ans, elle m’apparaît bien jeune maintenant. Les joues encore un peu rondes. Le regard toujours acéré. Mes demandes plus assurées. Je vois comme le temps a saisi chacun de nous.

Dans la petite chambre, je suis un cinéaste-revenant et je réutilise mes images anciennes. Je retrouve la présence cinématographique de Fred, sa malice et son mystère. Je redécouvre des moments de vie « entre les prises », des instants que j’avais coupés : les apartés et les coulisses de nos efforts complices de mise en scène, son humour.

Je perçois aussi les signes avant-coureurs des troubles neurologiques qui l’envahiront plus tard. 10 ans auparavant, je ne les avais pas compris. J’y voyais juste le caractère distrait d’un vieil homme un peu sourd et comme indifférent aux contingences.

La première fois que j’ai filmé Fred, il ne m’a pas parlé, il a planté son regard droit dans l’objectif de la caméra en fronçant les sourcils. Il jouait à qui baisserait les yeux le premier. J’ai évidemment perdu. Intimidé, j’ai rapidement décadré et je suis passé à Cécile. Ces images que je n’ai pas utilisées dans mon premier film, permettent maintenant de faire revenir Fred.

Un jour, Cécile exhume d’une commode un album photo qui tombe en lambeaux. Un cadeau d’anniversaire qu’elle a reçu à 5 ans, en 1931.

– Comment cet album a pu traverser toutes ces années ? C’est un mystère. Je désigne le portrait en noir et blanc collé sur la page de garde de l’album.

– C’est ta mère là ?

– Oui. Il y avait la même photo sur sa tombe où mon père m’emmenait pour Yom Kippour. La même photo était dans mon dos, quand je jouais dans ma chambre. J’en avais peur. J’avais l’impression qu’elle me surveillait. Ma mère est morte à ma naissance. Moi qui me sens responsable et coupable souvent de beaucoup de choses, je ne me sens pas responsable de la mort de ma mère.

– Et est-ce qu’on te parlait d’elle pendant ton enfance ?

– Non.

– Et là, c’est ton père ?

– Oui, je vivais avec mes grands-parents dans une petit village de Lituanie et lui venait me voir tous les deux ans environs.

– Il vivait à Paris et venait en Lituanie pour te voir ?

– Oui.

Les doigts de Cécile séparent maladroitement deux pages du petit album.

– Alors, ça c’est une photo d’anniversaire.

Devant une table, une dizaine d’enfants de 6 ou 7 ans prennent la pose avec candeur.

– Voilà, continue Cécile. Nous sommes deux à avoir survécu.

Son index effleure les deux visages.

– Ma cousine. Et moi.

Après un silence, Cécile sourit

– Nos conversations au téléphone se terminaient toujours de la même manière : « Écoute, tu es vivante. On est les dernières à se souvenir. » Ça se terminait toujours comme ça. Elle est morte, elle avait 96 ans.

– Qui sont les autres sur la photo ?

– C’était des petites amies du quartier. Mais je ne me souviens pas bien. Je ne me souviens que d’elle.

Cécile désigne le visage d’une autre petite fille.

– Elle, elle s’appelait Puzi. Et son petit frère, on l’appelait Brul. Les autres, je ne m’en souviens absolument pas.

Cécile repousse l’album sur son bureau et soupire. Elle regarde à travers la fenêtre vers l’espace du potager, en friche désormais.

– En demandant à certains, j’aurais pu savoir comment les choses se sont passées réellement. Comment ils sont morts. Chaque fois que j’ai eu la possibilité de poser la question, je ne l’ai pas posée. Je sais seulement que les hommes ont été fusillés en juillet, les femmes et les enfants en septembre… Mais je n’en sais pas plus. Et j’aurais pu en savoir plus.

– Tu aurais voulu en savoir plus ?

– J’aurais pu. Mais cela aurait servi à quoi ? Rien.

Au sortir de la guerre, alors qu’elle apprend que la quasi-totalité des membres de sa famille ont été assassinés lors de la « Shoah par balles », Cécile décide d’abandonner la gravure et de se rendre en Palestine. Mais bien vite, ce voyage la déçoit. La tuberculose la rattrape et la renvoie à Paris où elle doit être soignée. C’est à cette époque qu’elle rencontre le jeune artiste Fred Deux et que l’amour et l’engagement commun dans la création fonde leur couple.

Dans les rushes de « Voir ce que devient l’ombre », à trois reprises, lors de trois conversations différentes, Fred m’a raconté sa rencontre avec Cécile. 1952. Paris. Librairie La Hune. Fred rejoue les dialogues en dessinant.

Ce sont trois versions différentes.

Dans la première, à la librairie, la main de Fred frôle celle de Cécile au moment où ils tentent de  saisir le même livre.

Dans une autre version, le livre est à terre et ils le ramassent ensemble.

Dans une troisième, Fred offre à Cécile le livre qu’elle a longuement consulté puis finalement replacé dans les rayonnages.

Lorsque je reviens auprès de Cécile et que je lui raconte les différentes versions, elle s’offusque : « Jamais ! Jamais, je ne me serais laissée aborder de la sorte ! C’est impensable ! »

Quelques mois après cet épisode, Cécile est hospitalisée au sanatorium d’Hauteville dans l’Est de la France, où elle lutte contre la tuberculose. À Paris, Fred lui écrit chaque jour.

Les lettres de Fred sont des appels à résister et à vivre. Des petites bandes dessinées pleine d’énergie où il dépeint son attente amoureuse, son quotidien à Paris au début des années 50, dans une France appauvrie et rongée par la rancœur. Il encourage Cécile à tenir bon alors qu’elle traverse une phase particulièrement éprouvante de la maladie. Il parle de ces espoirs pour elle, il la voit « artiste ».

Mais Cécile, selon ses propres paroles, a mis du temps à sentir légitime. C’est l’histoire que j’ai envie de garder. L’émancipation artistique d’une jeune femme juive rescapée. La guerre et les conséquences intimes de la Shoah lui font douter profondément de son art. Tout lui paraît futile et obscène après la disparition quasi totale des siens.

Elle revient à la création à travers l’œuvre des autres. Elle est la main qui grave les dessins d’artistes plus connus. Elle grave et fait des multiples des dessins de Hans Bellmer ou de Léonor Fini

C’est seulement après la mort de Hans Bellmer que Cécile, à presque 50 ans « ose revenir à elle-même ». Elle recommence enfin à graver suivant sa propre inspiration. Elle se défait de la mention « d’après un dessin de … » et signe de son seul nom « Cécile Reims ».

Le film « De part et d’autre » a été terminé après la mort de Cécile. C’est toujours un grand bonheur de partager avec d’autres la présence à l’écran de ses deux êtres – grands – immenses – dans ces plans qui réveillent encore précisément en moi le souvenir de leurs mains dans les miennes. C’est donc un salut amical que renouvelle chaque projection.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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