A COMME ABECEDAIRE – Harun Farocki

Une œuvre quantitativement considérable et indispensable dans l’histoire du cinéma documentaire.

Architecture

Sauerbruch Hutton Architekten

Paysage urbain

Brique

En comparaison

Camp de concentration

En sursis

Images du monde et inscription de la guerre

Cinéma

La Sortie des usines

Section

Paris Ville-cinéma

Peter Lorre – Acteur maudit

Jean-Marie Straub et Danièle Huillet tournent un film d’après « L’Amérique » de Franz Kafka

Travaux sur Rapports de classes

Communication

L’Expression des mains

L’Apparition

Economie

Rien sans risque

Créateurs des mondes du commerce

Femme

Une image de Sarah Schumann

Génocide

En sursis

Guerre

En sursis

Paysage urbain

Feu inextinguible

Histoire

Vidéogrammes d’une révolution

La Vie RFA

Images du monde et inscription de la guerre

Image

En sursis

Contre-chant

Guerre à distance

Section

Caméra et Réalité

Une image

Industrie et photographie

Le Goût de la vie

Littérature

Georges K. Glaser, écrivain et forgeron

À l’examen : Peter Weiss

Musique

Single. Production d’un disque

Nazisme

En sursis

Images du monde et inscription de la guerre

Objets

Nature morte

Paris

Paris Ville-cinéma

Peinture

Nature morte

Une image de Sarah Schumann

Photographie

Nature morte

Images du monde et inscription de la guerre

Une image

Paysage urbain

Industrie et photographie

Une image de Sarah Schumann

Politique

Vidéogrammes d’une révolution

La Vie RFA

Feu inextinguible

Portrait

Georges K. Glaser, écrivain et forgeron

Peter Lorre – Acteur maudit

Jean-Marie Straub et Danièle Huillet tournent un film d’après « L’Amérique » de Franz Kafka

Travaux sur Rapports de classes

À l’examen : Peter Weiss

Presse

Une image

Prison

Images de prison

Je croyais voir des prisonniers

Publicité

Nature morte

L’Apparition

Roumanie

Vidéogrammes d’une révolution

Technologie

Nature morte

Tel qu’on voit

Télévision

Caméra et Réalité

Travail

Sauerbruch Hutton Architekten

Un nouveau produit

En comparaison

L’Entretien d’embauche

L’Expression des mains

La Sortie des usines

L’Endoctrinement – Apprendre à se vendre

Tel qu’on voit

Ville

Paris Ville-cinéma

Le Goût de la vie

C COMME CINEASTE – Démiurge.

El Father Plays Himself. Mo Scarpelli, Venezuela, United Kingdom, Italy, United States, 2020, 105 minutes

El Father, c’est le petit nom (affectueux ?) que le fils donne à son père.

Le fils est cinéaste. Il veut faire un film sur son père. S’appuyer sur la vie de son père, qu’il juge suffisamment romanesque pour alimenter le scénario. Un film où le père va jouer son propre rôle, s’improviser acteur donc, lui qui n’a jamais mis les pieds sur une scène de théâtre ni devant une caméra.

Le film que va tourner le fils pourrait être un documentaire, avec une dimension biographique et historique. Le cinéaste prend une autre direction. Il veut réaliser une fiction – La Fortaleza, Jorge Thielen Armand – où son père serait acteur, dans des scènes scénarisées par le fils qui ne seront pas des improvisations, même si le vécu du père, et surtout son caractère, sa manière d’être, doivent avoir la plus grande authenticité possible. Une perspective assez ambiguë au fond.

Ambiguïté que l’on retrouve tout autant dans le film El father plays himself. Certes la dimension documentaire est affirmée. Avec sa dimension film dans le film qui permet de documenter la fabrication du film et donc un des aspects le plus concret du cinéma. Sans oublier le devenir acteur d’une personne qui doit jouer en respectant les intentions du réalisateur, même s’il joue son propre rôle. Avec la dimension aussi de la relation père-fils, relation faite d’affection sans doute, mais marquée aussi par tout le vécu familial antérieur, leur éloignement dans la vie en particulier.

Mais n’y a-t-il pas dans le projet lui-même une dimension qui déborde largement cette visée documentaire. Car si le film que tourne le fils sur son père est une fiction, le film fait sur ce film-là prend lui-même une dimension fictionnelle. El father plays himself, film de Mo Scarpelli, est en effet tourné (et monté) comme s’il était réalisé par le même cinéaste que celui qui réalise le film sur son père. Une sorte d’autofiction en somme. Et du coup la réalisatrice effective de El father plays himself s’effaçant totalement, on peut dire que le fils est en train de réaliser deux films d’un seul coup.

Exploit peu commun en somme. Qui concrétiserait en somme une sorte de rêve secret de tout cinéaste : être à la fois l’auteur de son propre film et du film fait sur ce premier film. Le cinéaste devenu ainsi le démiurge universel.

Visions du réel 2020

O COMME OLIVEIRA Manoel de

Visite ou mémoires et confessions. Manoel de Oliveira, Portugal, 1982, 70 minutes.

A Leonel

Un film posthume. Qu’on n’a pu voir qu’après la mort de son auteur, le cinéaste portugais Manoel De Oliveira, disparu à un âge fort avancé en 2015 (il est né en 1908). Mais pas un film découvert ou retrouvé, comme par hasard, après la mort de son auteur. Un film volontairement posthume, dont l’auteur a précisément spécifié qu’il ne pourrait être vu qu’après sa disparition.

Ce film présente deux faces. D’un côté la visite d’une maison. De l’autre un autoportrait.

La maison est celle que le cinéaste a habité pendant 40 ans. Une maison à l’architecture recherchée, entourée d’un parc aux arbres imposants, une multitude de pièces meublées avec goût et un rien de préciosité. Une maison chargée de souvenirs. Mais une maison vide d’habitant. Oliveira nous dira dans le cours du film qu’il a été obligé de la vendre, pour payer des dettes.

La visite est effectuée par un couple qu’on ne verra jamais à l’image mais dont on suivra les réactions, commentaires et expression des sentiments, en voix off. Une visité qu’en fait, c’est le spectateur du film qui l’effectue puisque la majorité des images sont réalisées en vue subjective. Une visite qui va de découvertes en émerveillements. Et bien sûr il y a dans cette approche qui va bien au-delà d’une appréhension architecturale, la volonté de nous faire entrevoir non seulement les goûts de celui qui l’a habité, mais surtout son âme, et le sens de sa vie.

C’est pourquoi cette visite est parfaitement en phase avec l’autobiographie que propose Oliveira.

Face à la caméra, Oliveira évoque sa vie dans un ordre chronologique, dans des séquences qui alternent avec la visite de la maison. Commençant donc par son enfance, il présente ses parents et le reste de sa famille, insistant sur l’activité professionnelle de son père, et illustrant le tout d’images d’archive, des photos et surtout des films familiaux qu’il projette dans son bureau de travail. Sa femme et ses enfants, dont il présente systématiquement les photos, y tiennent une bonne place, comme d’ailleurs ses grands parents et ceux de sa femme. Une vision familiale pleine d’affection et d’amour.

Oliveira ne parle pas de ses films. Ou très peu. Citant l’un ou l’autre uniquement à propos du lieu où ils ont été écrits. L’autobiographie présentée n’est pas celle d’un cinéaste, mais celle d’un homme dont la vie familiale passe au premier plan. Le récit qu’Oliveira nous en propose se veut donc le plus objectif possible, évoquant surtout des dates et des faits, évitant les jugements sur le monde et surtout sur le cinéma.

Il y a pourtant une séquence où Oliveira prend quand même une position politique. C’est évidemment à propos de la dictature, de son arrestation et des interrogatoires qui a subis pendant plusieurs jours, sans qu’il sache précisément ce qui lui était reproché. Oliveira n’a jamais été un contestataire révolutionnaire. Ce qui n’empêche pas la sincérité de son hommage à la révolution du 25 avril.

En dehors de cette séquence, l’ensemble des propos d’Oliveira sur sa vie et sa famille sont dans le fond assez conventionnels, sans révélations et donc sans grande surprise.

Reste que la visite de la maison est un régal pour les yeux.

I COMME INVITE.

Guest, José Luis Guerin, Espagne, 2010, 127 minutes.

De festivals en festivals, José Luis Guerin fait la promotion de son dernier film. En partant de Venise, pour revenir à Venise après avoir voyagé dans le monde entier, de Vancouver à Bogota, de Sao Paulo à La Havane, de Mexico à New York, de Paris à Lisbonne, de Hong-Kong à Macao et Séoul, de Varsovie à Jérusalem. Un tour du monde qui privilégie les pays hispanophones et qui semble éviter l’Afrique. Mais ce circuit est quand même suffisamment diversifié pour provoquer des contrastes

Un voyage pour rencontrer d’autres cinéastes, Jonas Mekas ou Chantal Akerman par exemple, pour rencontrer son public sans doute, pour découvrir des villes, des pays et filmer des rues, des places, des maisons, des gratte-ciels. Mais, avant tout, faire des rencontres, des femmes et des hommes loin des fastes des festivals, des femmes et des hommes du peuple rencontrés au hasard des pérégrinations dans les lieux que le cinéma ne fréquente que très rarement. Des personnages qui attirent l’œil du cinéaste par ces visages marqués par la vie et qui suscitent sa curiosité par ce qu’ils ont à dire de leur vie, de la vie.

Le film de José Luis Guerin est donc un journal de voyage. Réalisé au jour le jour, pendant une année entière, les dates de chaque étape s’inscrivant sur l’écran. Des séjours plus ou moins longs, avant de reprendre l’avion et atterrir dans un hôtel de luxe, invité d’un festival oblige, mais que le cinéaste ne filmera jamais, préférant s’évader dans d’autres lieux, moins fréquentés, et surtout pas par les producteurs, les stars et autres membres des jurys. Des escapades en solitaire, une caméra à la main.

Le résultat est un film en noir et blanc avec des images d’une beauté sidérante. Un film où visiblement (c’est le cas de le dire) le cinéaste prend son temps pour faire des images, mais aussi pour filmer, souvent en gros plan – pour être plus près du visage – ceux qu’il rencontre, qu’il interroge et dont les paroles, les cris et les chants retentissent avec force dans le tumulte des villes.

En Amérique latine surtout, c’est Jésus Christ qui est le plus souvent le sujet de discours enflammés, pour affirmer sa foi, ou menacer les incrédules et les impies. La menace du déluge, d’un nouveau déluge, aussi. A Cuba, on parle politique. En Asie on chante l’amour. Et à Venise, de retour au point de départ, Guerin filme l’orage, les trombes d’eau qui éclaboussent la caméra et qui finissent par envahir l’écran.

Avant ce déluge, la dernière parole captée est celle de Chantal Akerman dénonçant l’opposition entre fiction et documentaire. Dans Guest, le voyage de festival en festival finit par prendre une tournure fictionnelle mais les rencontres filmées à chaque étape nous ramènent inexorablement au réel.

S COMME SOUDAN – Cinéma

Talking about trees, Suhaib Gasmelbari, France, Allemagne, Soudan, 2019,  94 minutes.

 Un cinéma soudanais a-t-il existé un jour ? Un jour lointain sans doute. Mais la présence dans le film de de ceux qui l’ont fait vivre dans ce passé en est la preuve évidente. D’autant plus que la présentation d’extraits, sauvés on ne sait trop comment de la destruction, en est la confirmation sans appel. Le cinéma a bien existé un jour au Soudan, mais il a été victime de la dictature, comme au Cambodge dans d’autres conditions bien sûr, mais avec le même résultat : films interdits, destruction des pellicules, cinéastes poursuivis ou emprisonnés. Comme sous toutes les dictatures, l’art et la culture doivent être anéantis.

Au Soudan, le cinéma peut-il renaître de ses cendres dès lors que la dictature est renversée ? Les cinéastes du passé, ces survivants du cataclysme, plus très jeunes mais toujours pleins de rêves et d’espoir, le croient et vont se lancer dans cette entreprise, folle mais grandiose, de résurrection. Avec comme premier objectif d’ouvrir une salle de cinéma et permettre enfin à une jeunesse qui n’en a jamais eu la possibilité de découvrir le cinéma. Une véritable aventure, une épopée presque, en tout cas un parcours plein d’obstacles.

Le film de Suhaib Gasmelbari est donc d’abord un hommage au cinéma, un cinéma qui est voulu indestructible, plus fort que toutes les puissances politiques et militaires. Et il est aussi un hommage aux cinéastes, ceux qui résistent, ceux qui peuvent aller jusqu’à donner leur vie pour que la lumière des projecteurs ne soient pas éteinte. Au Soudan les membres du Sudanese Film Group sont de ceux-là. Leurs rires sont des plus communicatifs. Et leurs jeux – filmer même avec une caméra en bois – montrent leur foi dans le cinéma et le plaisir qu’ils peuvent en retirer.

Un film particulièrement optimiste.

B COMME BELLEVILLE.

Les marches de Belleville, Brigitte Tijou, 2019, 60 minutes.

Vous vous souvenez du film de Laurent Cantet,  Entre les murs, Palme d’or à Cannes en 2008. Un film qui nous faisait entrer dans une classe d’un collège du nord de Paris, à Belleville. Et qui nous faisait rencontrer une bande d’adolescents, plus indisciplinés les unes que les autres, surtout les filles. Vous vous souvenez sans doute de deux ou trois de ces gamines impertinentes, qui menaient la vie dure aux profs, qui leur tenaient tête et qui n’hésitaient pas à les regarder droit dans les yeux lorsque elles faisaient l’objet de remarques, de remontrances et de rappel à l’ordre.

Entre les murs n’a jamais été présenté comme un documentaire. Mais il en avait tout l’air. Et pas seulement l’air d’ailleurs. Certes les élèves ados étaient considérés comme des acteurs. Mais ils jouaient leurs propres rôles – ou des rôles qu’ils connaissaient bien pour les côtoyer quotidiennement. Et ils « jouaient » particulièrement bien d’ailleurs, car ils n’avaient guère à se forcer. Quant au prof (le personnage principal interprété par François Bégaudeau), il retrouvait là une fonction qu’il avait occupée dans le passé. Il en avait fait un récit autobiographique dont le film est une adaptation. Bref on n’est pas loin du Jean Rouch de La Pyramide humaine (un film réalisé avec des lycéens africains) passé maître dans l’art d’appréhender le réel à travers une « fictionnalisation », elle-même fictive, de la réalité.

Que sont devenus ces adolescents, acteurs le temps d’un film, qui eurent l’honneur de fouler le tapis rouge de Cannes. Que font-ils 10 ans après. Leur vie a-t-elle été modifiée (bouleversée ?) par le cinéma. Et quels souvenirs – quelles impressions, quels ressentis – ont-ils gardés de cette expérience unique.

Brigitte Tijou a eu la lumineuse idée de partir à leur recherche et de les faire se retrouver entre eux. Dans son film elle leur donne la parole par petits groupes de deux ou trois. Et ce qu’ils ont à nous dire va bien au-delà de la simple évocation d’un beau souvenir de cinéma.

Tous reconnaissent d’abord que cette expérience du film  a  créé des liens entre eux, les avait «soudés » comme ils disent. Et si une partie a quitté le quartier, la majorité est restée à Belleville et  y reste très attachée.  Mais leur retrouvaille devant une nouvelle caméra est surtout l’occasion d’évoquer leur trajectoire, de se pencher sur ce qu’ils sont devenus à partir de leur sortie du collège et de l’orientation (fin de troisième donc) qui leur a été proposée – ou plus exactement imposée. Certes, le premier de la classe a pu poursuivre sa scolarité secondaire dans un lycée prestigieux, mais les autres, ceux qui n’ont pas été dirigés vers l’enseignement général ? Ils ont clairement le sentiment de ne pas avoir choisi leur avenir, de ne pas avoir été maître de leur destin. Néanmoins, le film n’est pas totalement pessimiste. Ces jeunes adultes ne sont pas désespérés. Et l’on a le sentiment que la force qu’ils ont pu ressentir un jour, dans une merveilleuse expérience cinématographique, rayonne encore en eux. Son évocation n’a rien de simplement nostalgique. Au contraire elle réactive en eux le dynamisme et la vivacité d’esprit qui les caractérisaient alors.

Incluant dans son déroulement quelques images du tournage d’Entre les murs – en particulier les essais devant la caméra des élèves qui en deviendront les acteurs et actrices – Les marches de Belleville est aussi un hommage au cinéma.

E COMME ENTRETIEN – Frank Beauvais

Comment êtes-vous devenu cinéaste ?

Après deux années d’option cinéma au lycée, j’ai accumulé détours et déviations : par la critique, la programmation, festivalière et télévisuelle, des collaborations à titres divers avec des amis cinéastes (Katell Quillévéré, Sarah Leonor, João Pedro Rodrigues, Hélier Cisterne) jusqu’à ce que surgisse une nécessité absolue de passer à l’acte, de me confronter à mon propre désir de cinéma, qu’il me paraisse impossible de faire autre chose que tourner. Evidemment dans ce parcours, la fréquentation permanente des films des autres (de Chantal Akerman à Alain Cavalier, de Johan van der Keuken à Olivier Zabat, de Deborah Stratman à Jonas Mekas, de Guy Debord à Arnaud des Pallières, pour n’en citer que quelques uns parmi des centaines) s’est avérée fondamentale. Et sans doute aussi, la découverte de Peau de Cochon de Philippe Katerine, dont la foisonnante simplicité et la totale liberté de ton ont fonctionné comme un déclic pour moi, ont débloqué de nombreuses inhibitions et m’ont incité à me jeter à l’eau à mon tour.

Quelles sont les grandes étapes de votre carrière cinématographique ?

Je ne suis pas très à l’aise avec le terme de carrière mais s’il faut parler d’étapes, je dirais qu’elles s’incarneraient en des rencontres successives avec des collaborateurs dont les regards et l’exigence m’ont poussé à une remise en question permanente, à chercher toujours plus loin, à prendre des risques. A commencer par Justin Taurand qui, au Films du Bélier, a choisi de s’impliquer avec une indéfectible fidélité, dans l’accompagnement et la production de mon travail. Thomas Marchand, qui a monté chacun des films, et m’a épaulé aussi bien dans des projets expérimentaux, que dans les deux moyens métrages de fiction que j’ai réalisés. Rui Poças, chef-opérateur de génie. L’équipe du Studio Orlando, Philippe Grivel et Matthieu Deniau, qui n’ont cessé, depuis notre première collaboration, d’être présents et de m’encourager à des formes d’aventures nouvelles au-delà de toutes considérations de cases ou de normes. Et Michel Klein, des Films Hatari, qui, dans l’ombre et par amitié, a toujours, lui aussi, su conseiller, secouer, guider jusqu’à ce qu’il nous rejoigne en production pour Ne croyez surtout pas que je hurle.

A propos de Ne croyez surtout pas… Quelle est la genèse de votre film ?

La toute première idée a été celle d’un retour au travail de found footage, un vif désir de retravailler des images de cinéma préexistantes, d’isoler des fragments d’œuvre et de questionner leur potentiel poétique, polysémique en dehors de leur contexte et de leur fonctionnalité originelle. De tisser un motif visuel à partir d’images qui n’étaient pas miennes.

L’idée de construire une narration en voix off qui dresserait un parallèle entre l’état d’urgence promulgué en France, les conséquences de la barbarie libérale internationale et mon propre désarroi pendant la période de sept mois qui précédait mon déménagement a ensuite assez rapidement suivi.

Quel rapport voulez-vous instaurer entre les images et le récit autobiographique que vous faites en voix off ? Ou bien jouez-vous volontairement le jeu de l’absence de rapport ?

A partir du moment où une image est confrontée à un texte, il y a forcément un rapport entre les deux ; qu’il soit accidentel ou consciemment voulu, lisible ou sibyllin. Nous avons souhaité avec Thomas Marchand, le monteur, orchestrer un flux d’image qui tantôt se voulait un contre-point de la narration ou encore entretenait avec elle un rapport allusif, métaphorique, poétique et tantôt illustrait le texte, ou du moins, incarnait un espace géographique et mental de façon plus direct afin que le spectateur visualise les endroit desquels je parlais : leur topographie, leur lumière, leur singularité physique.

Comment imaginez-vous la posture du spectateur vis-à-vis de votre film ? Cinéphilique en essayant d’identifier l’origine des extraits de films (est-ce possible d’ailleurs), littéraire en savourant la beauté de votre récit ? Ou d’autres encore ?

Je pense que chacun des spectateurs, comme vis-à-vis de n’importe quel film, développe un rapport intime et particulier à ce qu’il a devant les yeux et entre les oreilles. Chacun s’y fraie son propre chemin, parfois en s’appuyant sur la dialectique image-son, parfois en s’abandonnant à l’image, d’autres fois au récit. J’imagine et je souhaite le spectateur libre de son rapport au film, libre aussi de décrocher totalement ou momentanément. Le film, une fois finalisé, existe dans les yeux de celui qui le regarde. Il n’y a pas d’approche appropriée, unique, juste du film. Tel spectateur le verrait de la bonne façon et tel autre de la mauvaise ? : Non. Le film est une proposition et chaque spectateur, dans son individualité, en dispose à sa façon.

En revanche, il ne me semble pas qu’approcher le film sous l’angle réduit et fétichiste du quizz cinéphile soit la porte d’entrée la plus pertinente ou la plus satisfaisante pour un spectateur. Cela n’a jamais été un enjeu dans l’élaboration du projet. Et compte tenu du rythme même du film et de la brièveté des plans, l’expérience risque au mieux d’être frustrante, au pire traumatisante.

Pensez-vous que le cinéma documentaire puisse réellement mettre en œuvre une visée autobiographique (comme celle de votre film). Y voyez-vous des conditions ou des contraintes ?

Je pense qu’une partie non négligeable du cinéma documentaire s’alimente ou se développe depuis longtemps à partir d’un pacte autobiographique. Que l’on qualifie la démarche en documentaire de création ou en essai n’est finalement qu’une question d’industrie, de cases. Les auteurs dont le travail s’articule partiellement ou totalement à partir d’un geste autobiographiques sont légion. Du journal filmé à la chronique, il me semble que le vecteur autobiographique est le dénominateur commun de nombreux films qui ont alimenté et continuent de nourrir ce que l’on pourrait être tenté d’appeler une forme de modernité documentaire, de modernité cinématographique tout court.

Quels sont vos projets actuels ?

Mon projet le plus cher est de dégager du temps pour réfléchir à mon prochain projet, de me replonger dans une temporalité qui autorise à nouveau un dégagement de l’esprit et une perméabilité au monde. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agira d’un film qui ne sera pas narré à la première personne du singulier et ne reposera pas sur le principe du found footage.

H COMME HURLER

Ne croyez surtout pas que je hurle. Frank Beauvais, 2019, 75 minutes.

Un film dont on ne peut éviter d’essayer de cerner l’originalité.

Le titre d’abord. Long, en première personne, il interpelle directement le spectateur. Le cinéaste va se mettre à nu, tout nous dire de son vécu et de ses pensées intimes. Mais sans exhibitionnisme tonitruant. Il va aborder le côté dramatique ou angoissant que peut avoir par moment sa vie sur le même ton que l’évocation des petits riens de sa quotidienneté.

Un récit personnel donc. Un journal intime. Une autobiographie écrite au jour le jour. La rencontre avec son ancien compagnon. Les visites à sa mère. Le départ à la campagne. Le retour à Paris. Les hésitations. Les décisions impossibles.

Hurler ? Hurler ! Pourquoi hurler ? Pour meubler le silence. Pour entendre une voix. Créer une présence. Mieux se faire entendre. Etre sûr d’être entendu. Hurler de colère. Hurler de désespoir. Hurler de rire, comme Fifi. Hurler d’impatience. Hurler de dépit. Hurler avec les loups. Hurler dans le noir.

Les images surtout. Un flot d’images, ininterrompu. Une cascade d’images. Une tempête d’images. Des images de toutes sortes. Noir et blanc et couleur. Anciennes ou récentes. Muettes ou sonores.  Rarement identifiables. Toutes des extraits de films. Des extraits courts. Très courts. Mais toujours suffisamment visibles. Mises bout à bout. Sans montage. Sans logique apparente. Succession indéfinie. Infinie. A perte de vue. A l’infini.

Le narrateur passe son temps à regarder des films. Toutes sortes de films. Mais pas en cinéphile. Une sorte de compulsion. Pour occuper le temps peut-être. Les dates, les pays d’origine, les auteurs importent peu. Même pas du tout. Il ne dira jamais quels sont ces films qu’il regarde. Pas en historien donc. Simplement une boulimie d’images. Un trop plein d’images. Jusqu’à l’écœurement.

Pour respecter le vœu du réalisateur, il est interdit d’ hurler son admiration pour ce film.