P COMME PERTE

Prière pour une mitaine perdue. Jean-François Lesage, Canada, 2020, 79 minutes.

La neige seule est divine, pourrait-on dire en paraphrasant André Breton. Elle tombe en flocons serrés. Inexorablement. Et tout devient blanc. Les arbres, les parcs, les rues de la ville. La nuit devient le royaume des chasse-neiges. Un ballet continu. Et dans les images en noir et blanc, c’est le blanc qui domine. Un univers feutré, tout en douceur. Sans bruit perturbateur. Calme malgré le vent qui souffle par moment. Un silence propice au recueillement, et à la confidence.

Nous avons tous perdu quelque chose un jour. Un objet auquel on tenait, des papiers, de l’argent. Des choses importantes ou insignifiantes. Irremplaçables car uniques, ou symboliques. Des manques qui donnent un sens particulier à la vie. La vie n’est-elle pas faite de pertes ? Des parents, des amis, des personnes proches. Et les amours.

Le film commence dans le bureau des objets perdus des transports de Montréal. Derrière l’employé qui reçoit les demandeurs, nous voyons défiler des femmes et ces hommes, ces garçons et ces filles, des personnes âgées ou de tout jeunes gens, qui viennent là dans l’espoir de retrouver ce qu’ils ont perdu dans le métro ou dans le bus, un passeport, des lunettes, des clés, un cartable rose avec de petits papillons. Tous sont anxieux, mais poussés par l’espoir de retrouver ce qui d’une façon ou d’une autre leur manque. Déception ou joie, c’est bien sûr dépendant de l’issue de leur démarche. Ils fouillent dans de grandes caisses. Des gants par exemple, il s’en perd beaucoup. Bien sûr ne plus en avoir, c’est gênant. Mais même ces objets personnels qui n’ont pas une utilité immédiate, leur absence peut être tout aussi bien insupportable.

Le cinéaste va donc rencontrer certaines de ces personnes à la recherche d’objets personnels qui sont autant de souvenirs chers à leur cœur. Comme cette femme qui a perdu une carte avec la photo de ses parents. Quel soulagement pour elle de la retrouver. Une occasion pour elle de parler d’eux. Ils lui manquent tant.

Nous faisons des rencontres souvent particulièrement émouvantes par ces évocations des vicissitudes de la vie. Comme cet homme qui a perdu son partenaire après 32 ans de vie commune. « Avec lui, dit-il, j’ai tout perdu ». Même atteint du sida, il ne perd pourtant pas confiance en la vie. « Je suis devenu un homme » dit-il en évoquant toutes ses épreuves. Ou cette femme qui évoque cet homme qu’elle aimait à la folie et qu’elle a pourtant quitté. « On s’est perdu tranquillement » affirme-t-elle, avec un brin de nostalgie quand même.

De ce qu’on a perdu et qu’on aimerait retrouver – l’enfance ou la jeunesse, des amitiés ou des amours anciens – on en parle aussi en groupe, entre amis, réunis pour un repas ou pour boire un verre. Des réunions où chacun peut dévoiler la face cachée de sa personnalité. Mais toujours, si on parle du passé, c’est le présent qui compte avant tout. La tonalité générale de toutes ces conversations est plutôt sereine. Voire joyeuse.

Un film qui globalement est une leçon d’optimisme. Et la neige a décidément de bons côtés !

Visions du réel 2020

C COMME CUBA – Enfants.

Baracoa. Pablo Briones, Suisse, Espagne, États-Unis, 2019, 89 minutes.

Gosses de Cuba. Deux garçons, Antuan et Lionel. D’une dizaine d’années. Un peu moins pour le plus petits, un peu plus pour le plus grand. Deux amis désœuvrés, totalement oisifs. Qui ne savent pas quoi faire de leurs journées. Qui n’ont rien à faire. Sans doute s’agit-il d’une période de vacances scolaires. De l’école, de toute façon, il n’en sera jamais question.

Ils n’ont rien à faire, alors ils trainent ici ou là, dès le matin et jusqu’à tard dans la nuit. Au village semble-t-il ils vivent l’un et l’autre chez une grand-mère. Mais il n’est pas vraiment question de la famille, des parents. Sauf pour Antuan, le plus grand, qui parle de son père, qui vit à Baracoa, cette ville au bord de la mer où il rêve d’aller. Et d’y inviter son copain, Leonel.

Les différences entre les deux amis vont apparaître de plus en plus criantes au fur et à mesure du déroulement du film. Différence d’âge d’abord. Le grand peut sembler par moment protéger le petit (leur différence de taille est aussi importante). Mais le plus souvent il affirme son pouvoir, un ascendant sur lui qui se manifeste dans toutes les situations, tous les jeux, où la force intervient, ce qui est loin d’être rare dans leurs relations. Et puis la différence sociale devient de plus en plus manifeste. Antuan, lui qui se décolore les cheveux et qui se rase les jambes, se plait à étaler le « luxe » dont il peut jouir chez son père, plusieurs postes de télé et des ordinateurs. Pour ne pas révéler qu’il crève d’envie, Leonel n’a pas d’autre solution que de traiter son copain de menteur.

Les relations entre les deux garçons sont caractéristiques de la dimension sociale de cette période de préadolescence. Que l’on soit à Cuba ou dans bien d’autres régions du monde d’ailleurs. L’amitié entre garçon se doit d’être virile et surtout ne pas s’afficher. Les insultes ou autres formes de brimades sont monnaie courante. Pas questions d’une quelconque admiration pour son ainé, bien qu’il apparaisse souvent comme un modèle. Et le plus grand n’hésite pas à se moquer de son compagnon, de le rabrouer et de le dévaloriser, parce qu’il ne sait pas nager et qu’il a peur de l’eau. Pourtant, lorsqu’à la fin du film, ils se baignent ensemble dans la mer, c’est bien la présence, et l’aide d’Antuan qui permet à Leonel de surmonter son appréhension.

Tout au long du film le filmage, très intimiste, est à hauteur d’enfants. Et si la caméra tend à se faire oublier, dans beaucoup de situations on sent qu’elle est toujours là. Dans beaucoup de cas nous ne sommes pas loin d’une dimension fictionnelle. C’est le cas en particulier de la longue séquence où les deux garçons s’enfoncent dans l’étroit boyau d’une grotte. Les torches qu’ils ont confectionnées pour s’éclaire finissent par s’éteindre. Comment regagnent-ils la sortie dans le noir ? Le film ne se penche pas sur des problèmes de sécurité, mais on sent bien que filmer des enfants dans une telle situation n’est possible que si au moins un adulte, en l’occurrence le cinéaste, les dirige (comme des acteurs) et les guide.

L’errance des deux garçons autour de leur village nous permet d’appréhender un aspect de la campagne cubaine plutôt négatif. Pas de culture. Des vaches errent au hasard comme les garçons. Le paysage est constitué de vastes hangars désaffectés. Une carcasse de voiture (sans roues, sans sièges, sans volant) et une grande piscine vide sont des terrains de jeux misérables et qui ne peuvent guère enthousiasmer les garçons. Le contraste avec la dernière partie du film, tournée au bord de la mer, est saisissant, comme si le cinéaste voulait montrer une évolution entre deux Cuba bien différents. Leonel peut alors être émerveillé par la foule, les lumières, et la baignade devient un plaisir.

Un film sur l’enfance d’une rare authenticité.

Cinelatino 2020, Toulouse.

L COMME LETTRES.

Correspondance. Carla Simon et Dominga Sotomayor, Espagne, 19 minutes.

Chère Carla, Chère Dominga…

Un échange de lettres entre deux amies, deux cinéastes. Leur correspondance ne peut que prendre une forme filmique. Chacune réalise sa lettre, choisi des images. Et enregistre une bande son, le texte de la lettre en voix off. Au final, un film à quatre mains. Mais pas vraiment une coréalisation. Chaque lettre est autonome, comme dans toute correspondance. Le film constitué de leur juxtaposition peut alors révéler leurs différences, leur singularité, un style personnel peut-être. Mais aussi leurs points communs, forgés par une longue amitié.

De quoi parlent-elles. Elles donnent des nouvelles d’abord. De leur vie, de leurs proches. Les petits événements qui forment l’actualité familiale. De leurs réflexions personnelles, de leurs petits secrets. De leur intimité en somme. Par exemple à propos de la maternité. Des propos très féminins, ancrés dans une réalité féminine, sans pouvoir pour autant être considérés comme féministes.

 Et puis, et ce n’est pas le moindre intérêt du film, elles parlent cinéma, du cinéma comme moyen d’expression qu’elles ont choisi et qu’elles pratiquent avec pas mal de succès déjà. Elles parlent aussi de leurs films, des documentaires, courts ou longs métrages, qui ont acquis une certaine notoriété au-delà de leur pays d’origine, une reconnaissance internationale concrétisée par plusieurs prix en festival.

Mais ce cinéma très intimiste n’en reste pas à ce niveau égocentré qui risquerait vite de devenir nombriliste. Leur vie de cinéaste est on ne peut plus ouvert sur le monde. Les images qu’elles convoquent sont souvent des archives familiales. Mais aussi des images du monde, faites aux quatre coins du monde. Le Chili est alors tout naturellement en première ligne, avec son histoire mouvementée, des images de manifestations qui renvoient à ce besoin de démocratie et de liberté fortement revendiqué. Au fond, ces lettres personnelles ne s’adressent pas seulement à cette amie désignée comme destinataire officielle. Et c’est là leur paradoxe – et la pertinence du film Correspondance. Le cinéma, dès le moment où un film achevé est projeté (même si au départ il n’avait qu’une dimension privée), ne peut pas ne pas s’adresser à l’ensemble de ses spectateurs.

Visions du réel 2020

A COMME AMIES.

Je ne suis pas malheureuse, Laïs Decaster, 2018, 45 minutes.

De quoi parlent les jeunes filles lorsqu’elles se rencontrent entre amies  et passent des moments de détente, des moments d’oisiveté, à ne rien faire, à n’avoir rien à faire, des moments consacrés à l’amitié, la vraie amitié, celle qui donne du sens à la vie ? Elles parlent beaucoup. Elles se racontent. Et ce n’est pas triste.

Elles parlent beaucoup et elles rient aussi beaucoup. Pas seulement parce qu’elles sont gaies et joyeuses, mais surtout parce que ces moments passées entre amies sont des moments de plaisir, de bonheur. Et ça doit se voir de l’extérieur.

Laïs Decaster a fait des études de cinéma et c’est donc tout à fait normal qu’elle possède une caméra et qu’elle s’en serve. Elle se filme donc elle-même. Elle filme sa vie, et ce qui est le plus proche d’elle c’est-à-dire ses amies, ce petit groupe de quatre filles (elle en est la quatrième qui n’apparaîtra pas à l’image mais que l’on entendra souvent), de quatre amies lancées dans des études post-bac, un petit groupe particulièrement uni. Ainsi, lorsque Laïs filme, elle filme ses amis, leurs discours, leurs rires, leurs délires et même un peu leurs pleurs. Elle filme cette exubérance de la jeunesse, cette inconscience qui par moment fait place à de l’inquiétude, des interrogations sur l’avenir. Le sien et celui des autres. De tous.

Il n’y a pas de garçon dans ce groupe, mais les filles en parlent presque continuellement. Parce qu’ils représentent leur présent et leur avenir. Et parce qu’entre amies, on n’a rien à se cacher. La sexualité est ainsi un sujet de discussion qui revient souvent sur le tapis, mais ce n’est pas sûr qu’elles lui accordent une importance démesurée. Le sexe fait partie de la vie, voilà tout.

Le film auquel aboutit ce filmage régulier des rencontres entre amies est donc un film où l’on parle beaucoup, souvent toutes ensemble, mais toujours avec une grande spontanéité. Il est rare de pouvoir ainsi capter à la fois l’intimité et les rôles sociaux. Car bien sûr, si l’on peut parler de sincérité dans tous ces propos, il n’en reste pas moins que ces filles s’adressent à la caméra et qu’elles n’échappent pas tout à fait à leur posture sociale d’étudiantes dynamiques en route vers un avenir incertain mais qu’elles ont encore le sentiment (l’illusion ?) de pouvoir maîtriser.

Je ne suis pas malheureuse est un film de parole, mais c’est aussi un film d’image. Des images de la jeunesse de notre époque, une jeunesse qui se montre sans fard. Et si la cinéaste prend un plaisir évident à faire des images – de belles images comme celles des corps féminins flottant sur l’eau d’une piscine – les trois autres amies n’en éprouvent pas moins un grand plaisir à être filmées.

Ce film peut être considéré comme un bon exemple d’un certain cinéma actuel qu’on pourrait dire « facile à faire ». Facile parce qu’il donne l’impression qu’il suffit de déclencher la caméra pour faire des images qui deviendront un film. Oui, mais il n’en reste pas moins que ce devenir film réside tout entier dans le montage et que cela ne s’improvise pas. Facile aussi par ce qu’on penser qu’il est tout simple de filmer le quotidien d’un groupe d’amies qui ne demandent que ça. Sauf que le quotidien – la vie de tous les jours – n’est pas dans le film. Les études, la fac, non plus d’ailleurs. Ni les garçons dont on parle tant. Ni la famille. Bref, le film de Laïs Decaster ne nous propose pas des portraits au sens habituel du terme. Il se contente – et il ne propose aucune interprétation et surtout il ne juge pas – de donner à voir des images de jeunes filles d’aujourd’hui. Des filles qui sont bien dans leur peau dans leur corps, quel que soit sa taille. Des filles qui ne baignent pas vraiment dans un bonheur béat, mais qui vivent dans l’instant présent et, lorsqu’elles sont ensemble, qui savent savourer les plaisirs de l’amitié.

P COMME PORTRAITS XL

  6 Portraits Xl, Alain Cavalier, 2017, 52X6 minutes.

Au fil des ans et des films, Alain Cavalier est devenu LE cinéaste du portrait, auteur d’une œuvre documentaire tout à fait originale et exemplaire, par sa dimension personnelle et autobiographique et par cet art inégalé avec lequel il va à la rencontre de personnes de son entourage – souvent des amis de longue date – et qu’il sait si bien nous présenter, au point que nous autres, simples spectateurs, nous avons l’impression – mais c’est très vite bien plus qu’une impression – de les connaître depuis toujours et d’entrer avec eux dans une relation profonde, sincère, authentique – des qualificatifs certes conventionnels mais qui, à propos des films de Cavalier, ne sont nullement de simples figures de styles.

Avec cette nouvelle série, l’art du portrait atteint son apogée. Et l’on en vient à penser qu’à 86 ans, le cinéaste doit pouvoir encore nous offrir des rencontres cinématographiques, banales et surprenantes, quotidiennes et intimes, anecdotiques parfois mais toujours uniques. Avec ces 6 portraits, filmer des gens n’a jamais été aussi simple, tout en étant le fruit d’un travail méthodique et approfondi parfaitement maîtrisé. Décidemment Alain Cavalier aime la vie et nous fait aimer le cinéma.

Les portraits XL, tous d’une durée précise de 52 minutes, nous présentent des personnes bien différentes les unes des autres, filmées sur des durées tout aussi différentes (allant d’une dizaine d’années à une journée) mais qui, par la magie du filmage mis en œuvre par le cinéaste, font maintenant partie de cette famille unique des amis du filmeur Cavalier. Petite présentation :

  • Jacquotte. Tous les ans elle passe, avec son mari, une journée dans sa maison de naissance, une maison inoccupée, mais qu’elle veut garder sans rien y changer. Et chaque fois elle visite le grenier, pour y retrouver tous ses souvenirs, les objets de son enfance. Les savoirs toujours là est sans doute ce qui lui permet de continuer à vivre.
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  • Bernard. Comédien, auteur d’une pièce à succès qu’il interprète seul. Sa spécialité ? L’accent picard. Et l’humour, décapant. Cavalier le suit dans ses tournées, de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel, avant d’entrer en scène et saluant le public sous les applaudissements. Sans oublier sa vie familiale, où son adolescente de fille se révèle déjà une bonne actrice.
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  • Philippe. Tout le monde connaît Philippe Labro, journaliste, écrivain, homme de radio et de télévision…Cavalier le filme pendant une journée de travail. Le matin il prépare avec son équipe (ses « enfants ») les interviews enregistrées l’après-midi, dont ne nous sont montrées que les ouvertures. Dans tout cela point d’improvisation, c’est la rigueur du travail qui est mise en évidence.
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  • Daniel. Ecrivain, comédien, ancien cinéaste, Daniel se retrouve aujourd’hui célibataire, essayant de vaincre sa solitude par la passion des multiples jeux de grattage que l’on trouve dans les bars-tabac. C’est le film le moins optimiste de la série. Le ton y est empreint de tristesse, à l’image de cette longue séquences – unique dans la série par sa dureté à la limite du supportable – où Cavalier filme les « tocs » que son ami répète inlassablement lorsqu’il quitte son appartement.
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  • Guillaume. Boulanger-pâtissier à Paris. Sa réussite commerciale y est exemplaire. Mais lui suffit-elle? Il  se lance dans un nouveau chalenge, une nouvelle boulangerie-pâtisserie plus grande. C’est le déménagement et la préparation de l’ouverture du nouveau magasin. Visiblement, Cavalier prend un grand plaisir à filmer la préparation des gâteaux, et nous donne l’eau à la bouche.
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  • Léon. Cordonnier parisien qui prend sa retraite après une vie de travail dans sa petite boutique. Jusqu’au dernier moment il essaie de satisfaire ses clients, les habitants du quartier qui, tous, le connaissent bien et regrettent son départ. Les petites fêtes organisées à cette occasion sont d’une grande chaleur. Un hommage au travail artisanal qui n’est pas sans rappeler les métiers en voie de disparition filmés par Cavalier dans sa première série de portraits en 1987 et 91.
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Ce qui fait l’unité de ces films – et toute leur valeur – c’est bien sûr la méthode mise en œuvre par le cinéaste. Filmant seul – faisant donc d’un même acte et le son et l’image – Cavalier a l’art de se fondre dans l’espace où vit et agit la personne qu’il filme. Non pas qu’il cherche à se faire oublier, bien au contraire. Il n’hésite pas à s’adresser à son personnage, à répondre à ses questions, à entrer en dialogue avec lui. Il va même jusqu’à capter sa propre image en train de filmer dans le reflet d’un miroir ou d’une porte vitrée. Cavalier, dans chaque film, s’affirme d’abord comme celui qui fait le film, un filmeur comme il a l’habitude de se désigner lui-même depuis le film qui porte ce titre. Et donc il est là, à côté de son personnage, au milieu de sa famille, partageant avec lui un moment de vie, un instant de travail ou de repos, un petit repas ou une petite sieste. Bref, il n’est jamais un intrus – encore moins un voyeur. Et cela n’est bien sûr possible que grâce à la relation d’amitié qui lie filmeur et filmé. L’un ne joue surtout pas un rôle – sauf lorsqu’il, est acteur de profession, Bernard, et qu’il reprend pour  la caméra une partie de la pièce qu’il joue sur scène. L’autre n’a plus qu’à choisir le bon angle de prise de vue. Et c’est là que Cavalier excelle. Il ne s’agit pas vraiment de « trouver la bonne distance », comme on le dit. Cavalier filme souvent dans des espaces réduits (la boutique de Léon, exiguë et tellement encombrée) où sa marge de mouvement est passablement réduite. Son regard est toujours une relation humaine. Et c’est peu dire que chaque plan est un contact, une relation d’égalité, ce qui est rare dans le cinéma où celui qui dirige la caméra joui le plus souvent d’un pouvoir absolu – tyrannique – sur celui qu’il filme, les acteurs en premier lieu. Lorsque Cavalier filme depuis un coin de la pièce, c’est là qu’il doit se trouver, même si son personnage est alors vu de dos, mais ce qui peut permettre alors de découvrir une autre personne face à la première. Et il fait tout cela sans réfléchir ou théoriser à l’extrême. Il le fait naturellement, tant la caméra fait partie de lui-même. Cavalier : « l’homme-caméra » ! Et l’on ne peut alors éviter la référence à Vertov. Ce qui bien sûr est paradoxal, mais tellement significatif. Cavalier invente un nouvel « ciné-œil », non pas technologique, mais d’un humanisme absolu.