B COMME BERLIN – Dieutre.

Berlin based, Vincent Dieutre, 2018, 88 minutes.

Ils se sont installés à Berlin. Ils ont quitté la France, Paris, une ville où ils ne reviendront certainement pas. Resteront-ils à Berlin. Sans doute, pour quelques années encore certainement.

Pourquoi ont-ils choisi Berlin ? Y ont-ils trouvé ce qu’ils cherchaient ?

Ce ne sont pas des exilés. Encore moins des immigrés. Dans cette ville cosmopolite, ils semblent parfaitement intégrés. Ils ont trouvé leurs marques sans difficulté. Aucun ne se plaint de problèmes sociaux ou relationnels à son arrivée. Et une fois les aspects matériels résolus, Berlin est décidément une ville où il fait bon vivre.

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C’est du moins ce qui ressort des entretiens menés avec ces artistes – peintres, sculpteurs, plasticiens, écrivains, etc. – que rencontre Vincent Dieutre et qui vont nous parler de ce Berlin d’après le mur et la réunification, de leur vécu dans la ville, de leur vision de cette ville qui pour eux est unique au monde. Une ville qui suscite spontanément l’inspiration. Une ville idéale donc pour la création artistique.

Au fur et à mesure de ces rencontres, au fil des discours des « Berlin Based », se construit par petites touches un portrait de ce nouveau Berlin, cette ville « expérimentale » après la réunification, où tout est encore à faire, où le champ des possibles est infini. Pour ces artistes sans contraintes professionnelles, Berlin est une fête permanente, avec sa multitude de bars et de boites où il est si facile de passer la nuit. Et le jour le calme y est impressionnant ! Avec ses grands espaces, que l’on retrouve dans aucune autre capitale européenne et que nous donne à voir l’incipit du film, des plans aériens filmés depuis un hélicoptère à bord duquel Dieutre a pris place en compagnie de Helke. Et puis les galeries se comptent par centaines. Sans parler de toutes ces caves ou autres entrepôts où il est si facile d’installer un atelier. Berlin n’a pas usurpé sa réputation d’être la capitale mondiale de l’art.

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Dieutre filme donc Berlin, ses grandes avenues, ses rues presque secrètes, de quartier en quartier, un itinéraire d’ouest en est, de Kreuzberg à Mitte. Il la filme au fil des saisons, sous la pluie ou dans la chaleur de l’été où il fait bon de se dorer au soleil dans les parcs.  Il prend le métro, le tram. Il réalise de longs travelings sur les façades des vitrines des rues commerçantes. Le film semble ainsi être en perpétuel mouvement. Il s’arrête pourtant dans des rues peu fréquentées. Le temps de nous laisser nous imprégner de ce calme dont il a été question. Et de déchiffrer, si possibles, les innombrables graffitis sur les murs. Une promenade apparemment sans but, en suivant les pas l’amie de Dieutre, Helke, qui peut ainsi nous servir de guide. Mais elle reste muette. Filmer la ville pour Dieutre ne nécessite aucun commentaire touristique.

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Pourtant Dieutre parle de Berlin. En voix off, avec ce ton, ce rythme musical de la voie tout à fait caractéristique et que nous avons déjà rencontré dans nombre de ses films. Dieutre connaît bien Berlin. Il y est venu du temps du mur. Son récit personnel, – en première personne comme toujours –  commence au passé. « Je vis encore dans le monde d’avant, je m’y accroche » dit-il. Dans la suite du film, il sera surtout attentif aux mutations de la ville. Mais le passé, ce lourd passé que tous ceux qui vivent à Berlin portent en eux, ce passé de la division, du mur, et plus loin encore le passé du triomphe du nazisme qui a fait de la ville le lieu du mal absolu, ce passé ne peut s’oublier.

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Les « Berlin Based » que rencontre Dieutre sont surtout des hommes. Il y a pourtant dans le film une femme dont les propos revêtent une dimension fondamentale pour l’avenir de la ville. Elle souligne la tolérance qu’elle a trouvée à Berlin, une ouverture d’esprit maximale. « Tout le monde s’en fout que je sois gay » dit-elle. Pourtant le film se termine par l’évocation des slogans qui fleurissent sur les murs de la ville ou dans les manifestations. « Gays dehors, juifs dehors, Français dehors ». La survivance de la haine fait peur. Mais Dieutre ne veut pas se laisser dominer par la peur. Sa dernière phrase confirme la légèreté, et même la joie, qui dominait dans l’ensemble du film. « Après la nuit, soyez-en sûrs, à Berlin ou ailleurs, elle reviendra, la renaissance ».

Cinéma du réel 2019, compétition française.

D COMME DANSE – Maguy Marin.

Maguy Marin : l’urgence d’agir, David Mambouch, 2019, 108 minutes.

La vie et l’œuvre de Maguy Marin. L’œuvre surtout. Mais la vie aussi. Sans trop s’appesantir toutefois sur sa dimension personnelle. Mais puisque le film est réalisé par le fils de la chorégraphe, c’est bien sa vraie vie qui nous est dévoilée, au-delà des étapes de la carrière publique. Une vie consacrée à la danse, à la création, avec ses hauts et ses bas, ses succès retentissants et les scandales aussi bruyants, lorsque l’incompréhension se transforme en intolérance.

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Le film de David Manbouch pourrait être un film en première personne. Le récit d’une vie de famille. Du moins il commence dans ce registre. Mais il ne poursuit pas vraiment dans cette voie. Le cinéaste commente parfois les images familiales  – de son enfance en particulier – qu’il nous propose. Mais il sait laisser la place –la place principale du film – à sa mère et à son œuvre.

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Les chorégraphies de Maguy Marin échappent systématiquement aux canons habituels de la danse contemporaine tout autant que de la danse classique. Pas de danseurs et danseuses « étoiles », toujours jeunes et dont les corps se caractérisent avant tout par la souplesse. Des corps capables de prouesses techniques tenant parfois de l’acrobatie. La troupe de Maguy Marin a été constituée il y a plus de 35 ans et elle est restée pratiquement toujours la même. En dehors des décès.

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Le film utilise comme fil conducteur la pièce de 1981, May B, une des plus connues de la chorégraphe, écrite en relation avec l’œuvre de Samuel Beckett. L’incipit est d’ailleurs consacré aux longues séances de « maquillage » des acteurs qui enduisent leur visage d’argile. La pièce sera reprise à de multiples occasions, toujours avec cette blancheur des costumes et du décor. Nous en retrouvons des extraits, avec un plaisir grandissant, tout au long du film. Les autres créations de Maguy Marin ne sont bien sûr pas oubliées. Son œuvre est présentée par ordre chronologique. Nous assistons à quelques répétitions mais c’est le plus souvent sur scène qu’elle est donnée à voir. Des entretiens avec les membres principaux de la compagnie Maguy Marin (Ulises Alvarez ou Lia Rodrigues entre autres) concrétisent cette dimension collective si présente dans sa danse. Et puis Maguy elle-même dévoile par petites touches ses convictions politiques, ses espoirs et ses doutes  sa vision de la danse et sa conception du monde. Une expression simple, qui ne cherche pas à théoriser, mais dont la sensibilité est toujours émouvante.

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L’urgence d’agir, un beau titre pour cet hommage de ce fils qui est aussi un élève et un interprète improvisé de May B pour suppléer la blessure du membre de la compagnie. Mais il a su donner une dimension personnelle à son film qui ne reste aucunement enfermé dans l’histoire familiale.

G COMME GROTTE

La Grotte des rêves perdus, Werner Herzog, Etats-Unis-France-Allemagne-Royaume-Uni, 2010, 90 minutes.

L’intérêt majeur de ce film est de nous proposer une visite unique de la grotte Chauvet en Ardèche, grotte où furent découvertes en 1994 les peintures rupestres les plus anciennes du monde puisqu’elles datent de plus de 30 000 ans. Le film est, et restera sans doute, le seul moyen pour le plus grand nombre de visiter cette grotte puisqu’elle est fermée au public pour éviter les problèmes de conservations connus à Lascaux. Protéger ce trésor de l’humanité est un impératif qui ne peut tolérer aucune entorse. Le cinéma reste alors le meilleur moyen pour en fabriquer une mémoire visuelle pouvant satisfaire les plus exigeants, au niveau artistique et scientifique.

La première partie du film de Werner Herzog est une véritable expédition pour l’équipe de tournage et le film vise à y faire participer le spectateur. L’entrée dans la grotte est un véritable choc émotionnel pour ceux qui ont la chance de l’effectuer dans la réalité. Cela se ressent sur l’écran. L’usage de la 3D va dans ce sens. Son utilisation (une découverte pour le cinéaste) est tout à fait adéquate au propos. Etre face à ces peintures dans le contexte où elles ont été réalisées est une expérience esthétique unique. La qualité des images en relief ne peut que contribuer à cette expérience et vise à faire oublier (pas tout à fait quand même) que nous sommes dans une salle de cinéma.

Le film est donc d’abord un enregistrement visuel des peintures à l’usage du grand public et des générations futures. Mais il ne se limite pas à cela. Sa seconde partie s’oriente vers le didactique en donnant la parole aux spécialistes, historiens et préhistoriens, qui resituent la découverte de la grotte dans son contexte et font émerger l’intérêt fondamental de ces peintures pour l’humanité. Pourtant, ces propos qui se veulent empreints de rigueur scientifique ne restent pas jusqu’à la fin du film dans ce registre. Certains des intervenants n’hésitent pas à se lancer dans des considérations quelque peu mystiques. On peut sans doute trouver là l’influence du cinéaste, tant son œuvre passée, surtout fictionnelle, semble étrangère à la pensée scientifique.

Georges Bataille avait parlé à propos de la grotte de Lascaux de l’origine de l’art. La découverte de la grotte Chauvet repousse cette origine dans le temps. Les images 3D du film de Werner Herzog ne peuvent que provoquer un plus grand vertige encore à l’évocation de cette nuit des temps dont nous sommes issus.

G COMME GRAFF

Basquiat, un adolescent à New York, Sara Driver, Etats-Unis, 2018, 78 minutes.

Ce n’est pas un film sur la vie de Basquiat. De ses origines, de son enfance, de sa mort, nous ne saurons rien. Ce n’est pas non plus un film sur l’œuvre de Basquiat. Pas d’analyse, pas de spécialistes, historiens ou critiques, parmi les nombreux intervenants du film. Alors de quoi s’agit-il ?

Le film débute lorsque Basquiat a 16 ans et se termine à 7 ans de la mort de l’artiste. Entre temps, en quelques quatre années – de 1978 à 1980 – Jean Michel est devenu Basquiat. Un film donc sur la naissance d’un artiste.

Un adolescent qui devient un des plus grands artistes du XX° siècle (comme le film le dit), c’est quelque chose d’unique et en même temps de mystérieux, presque miraculeux même. Un devenir artiste que le film ne cherche pas à expliquer, surtout pas de faon psychologique. Son propos est plutôt de montrer comment ce processus s’inscrit dans une époque, dans les multiples courants et l’effervescence d’une ville, New York.

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La fin des années 70 à New York, c’est le bord du gouffre. Dans tous les domaines, la ville est presque ne faillite, comme le rappelle le président de l’époque dans des images télévisées qui ouvrent le film. Les vues des immeubles décrépis, ou en flammes, presque en ruine, sont impressionnantes. Tout le sud de Manhattan est voué à la misère et à la criminalité. Il n’y a semble-t-il que la drogue qui prospère.

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Peut-il y avoir un sauveur pour éviter que New York ne sombre définitivement ? La réponse du film est surprenante au premier abord : le punk. La musique donc, et plus globalement, l’art, ou plus exactement la vie artistique, un foisonnement incroyable, dans les clubs et la rue. Une nouvelle génération de jeunes artistes – même s’ils ne se vivent pas comme tels – situés totalement en dehors des courants existants et de toute forme d’establishment, pour vivre leur passuin, ces nouvelles formes d’expression qui voient le jour dans tous les domaines, musique, peinture, danse, cinéma…L’époque de Warhol est dépassée, même si son influence reste incontestable.

La vie de Jean Michel est décrite ici comme étant une vie de galère, cherchant souvent un toit pour dormir – un canapé à squatter dans une pièce tenant lieu de salon. Mais il fréquente les lieux les plus en vue de l’underground newyorkais. C’est sa petite amie attitrée du moment, Alexis Adler, qui évoque très concrètement cette période qui décidera de l’avenir artistique de toute une génération.

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La forme d’expression la plus en vue -qui n’est pas vraiment vécue comme un art par ceux qui la pratiquent – c’est le graffiti. Ecrire, dessiner et peindre sur les murs ou tout support directement accessible – pour Basquiat les murs de l’appartement, les meubles, les vêtements – devient un mode de vie. Le métro de New York est ainsi promu au rand d’œuvre d’art globale et itinérante, tant les graffeurs s »appliquent, souvent au péril de leur vie, à ne pas laisser sur les wagons le moindre centimètre carré de la couleur d’origine. Dans ce foisonnement, un nom commence à être remarqué, Samo (pour Same old Shit, « toujours la même merde »). Personne ne sait qui est l’auteur des courts poèmes (en prose) qui fleurissent sur les murs. Un mystère que Basquiat cultive jusqu’au moment où il pourra se révéler au grand jour, un coup d’éclat fondateur. Il ne lui restera plus qu’à vendre sa première toile pour s’envoler vers la renommée mondiale.

Le film recueille de façon très classique les souvenirs de ceux qui ont connu et fréquenté Basquiat pendant cette période. Mais son intérêt réside surtout dans les images qui nous en sont parvenues. Beaucoup d’images fixes, mais aussi de brefs extraits de vidéos, montées sur un rythme extrêmement rapide, une profusion qui se veut coller au style de l’époque et à son atmosphère, ce à quoi contribuent aussi parfaitement les choix musicaux de la bande son. On y voit beaucoup Basquiat bien sûr, sur des photos célèbres ou plus rares. On le voit dessiner – un peu – ou graffer sur des murs ou des objets, comme ces cartes postales qu’il vend dans la rue et dont Warhol sera un des acquéreurs. Les amis d’alors parlent surtout de la vie qu’il mène, de son activité artistique aussi qui prend des formes variées (il joue de la batterie dans un groupe qu’il a créé). Mais jamais on ne l’entend parler. Le choix de la réalisatrice de ne pas utiliser d’entretien ou d’interviews données lorsque, plus tard, il sera célèbre est tout à fait justifié. Nous restons dans l’adolescence de Jean Michel. Le film ne nous donne pas ce qui serait la vérité définitive de son œuvre. A nous de la découvrir. S’il y en a une.

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G COMME GLANAGE.

Les Glaneurs et la glaneuse, Agnès Varda, France, 2000, 82 minutes.

Les Glaneurs et la glaneuse est le film le plus social d’Agnès Varda, mais aussi le plus humaniste. Donnant la parole à ceux qui sont laissé à l’écart des caméras mais qui les fuient aussi eux-mêmes, la cinéaste nous fait découvrir des pépites d’humanité cachées sous une apparence de marginalité qui conduit souvent à l’exclusion. Tourné en 1999, ce film est prémonitoire. La crise qui éclatera ouvertement quelques années plus tard contraint déjà un nombre important de personnes à vivre de ce que rejette la société. Cette dimension de récupération et de débrouillardise au jour le jour ne peut que se développer lorsque la misère augmente. Mais le film de Varda ne sombre pas dans le pessimisme. Ce qu’il montre surtout, c’est la richesse intérieure de tous ceux que la cinéaste rencontre.

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Le point de départ du film ressemble à un défi esthétique. Au musée d’Orsay, Varda filme le tableau de Millet, Les Glaneuses. Cet incipit peur se révéler une fausse piste, ou du moins une piste, l’art, qui est loin d’épuiser le sens du film. Car le glanage que va filmer Varda a plusieurs faces. Dans sa dimension artistique (une face noble ?) il transforme des débris, restes, pourritures en œuvre d’art, tableaux, sculptures, installations… Et Varda ne se prive pas de mettre en évidence et, en quelque sorte, de glorifier cette esthétique du détritus. Mais le glanage, c’est aussi le seul moyen pour certains de survivre dans une société où ils n’ont pas trouvé leur place, ou dans laquelle ils n’ont plus de place. Il y a même un glanage qui a ouvertement une dimension revendicative, quasi pédagogique, un glanage qui dit « halte au gaspillage ». Là aussi le film a un côté prémonitoire, anticipant sur la nécessité de développer les pratiques de récupération, de tri des déchets, de recyclage. Si le film ne peut pas être considéré comme un manifeste écologique, il repose, au fond, sur une revendication de justice. Dans une société où les richesses sont inégalement réparties, il est amoral de jeter ce que l’on possède en trop alors que d’autres n’ont rien ou si peu. L’exemple type de cette protestation est ici ces pommes de terre en forme de cœur déclarées arbitrairement impropre à la commercialisation sur un seul critère d’apparence. Le film de Varda, et son prolongement, Deux ans après, en font un symbole de l’absurdité de la société de consommation.

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Qui sont ces personnes qui pratiquent la recherche et la récupération des restes des autres ? La démarche d’aller à leur rencontre est d’abord chez Varda une démarche cinématographique. Une démarche artistique donc. Mais pas au sens souvent péjoratif de l’esthétisme. La démarche de Varda n’est pas faite à partir d’une position d’extériorité. Varda elle aussi, comme le dit le titre du film, est une glaneuse. Et sa présence physique à l’image n’a rien d’une coquetterie de façade. Dans le véhicule qui la conduit de rendez-vous en rencontres fortuites, elle filme la route, les camions, mais aussi ses mains, vieillies, ce qui ouvre une réflexion très émouvante sur la vieillesse. Et puis, elle expérimente le filmage avec une caméra mini-DV, extrêmement maniable, qu’elle utilise seule, sans équipe, ce qui lui permet de « glaner » des images, de personnes ou d’objets, surtout ceux qui n’intéressent plus personne, sauf les « glaneurs ». Son film est ainsi un autoportrait, qui ne retrace pas sa vie comme elle le fera dans Les Plages d’Agnès, mais qui nous fait entrer au cœur de son activité de cinéaste, ce qui pour le moins est quand même le plus important dans sa vie.

Sur un sujet grave, la misère sociale, Varda réalise un film qui peut paraître par moment léger. Mais l’implication personnelle de la cinéaste lui donne une force que pourraient lui envier bien des manifestes contestataires.

E COMME ENTRETIEN -Zabaleta François 2.

La Nuit appartient aux enfants, est le premier volet d’un diptyque. Le second est-il une suite, une reprise, un approfondissement, un élargissement…. ?

La suite s’appelle TRAVELLING ALONE. C’est-à-dire qu’on suit ce petit garçon qui n’a pas faim jusque dans l’âge adulte. Je raconte qu’une fois guéri de l’anorexie la faim a réapparu dans ma vie sous une autre forme, l’anorexie sexuelle. J’essaie de raconter l’histoire de cet homme qui comprend que ne pas avoir faim n’est pas une maladie mais un destin qu’il lui faut accepter. Le propos de ce film aborde frontalement un tabou majeur de notre société. Un homme qui n’a pas de sexualité est un homme déchu de sa propre virilité. Je vais me permettre de citer ici un texte que j’ai écrit sur la genèse de ce film, ce texte s’appelle

LA BRULURE FROIDE :

 « TRAVELLING ALONE surtout est un film que je ne voulais pas tourner. De toutes mes forces pendant des années j’ai lutté. J’ai repoussé le moment du passage à l’acte. Je le croyais impossible ce film. Impossible à écrire, impossible à tourner. Et plus encore que tout impossible à montrer. Un temps j’ai pensé le faire pour m’en débarrasser, pour me laver de cette urgence, et puis ne pas le montrer, jamais. Le laisser dans un tiroir. L’oublier. Mais ça aussi c’était impossible. Puéril. La première image qui mieux que toute autre résume ce film est celle-ci. Vous êtes assis devant la télévision. Sur l’écran il y a un homme en gros plan. En plan fixe. Pendant une heure et demie. Cet homme hurle. Crie. Vocifère comme un animal blessé à mort. Mais vous n’entendez rien. Vous avez activé le bouton mute de votre télécommande. Vous regardez cet homme crier mais vous ne l’entendez pas. Vous regardez son cri. Juste ça. Une bouche ouverte dont aucun son ne sort. C’est l’image la plus exacte que je pourrais vous donner de ce film TRAVELLING ALONE sur lequel je dois écrire mais sur lequel cependant il m’est impossible d’écrire. Je parle par images pour ne pas parler par mots. On appelle ça contourner le problème. Mais après tout pourquoi pas. C’est une façon comme une autre de raconter un film que de tourner autour en cercles concentriques de plus en plus rapprochés sans jamais se donner les moyens de l’atteindre. De le rendre intelligible. De le réduire à un sujet.

 LA DERNIERE FOIS donc.

Pendant des années j’ai lutté contre ce film. Contre son urgence dévorante. Contre son évidence aussi. Les autres films en quelque sorte ont été faits pour repousser le moment de tourner celui-là. Le moment de la mise au pied du mur. Être intime sans être anecdotique c’était là mon ambition, ma double ambition, triple même, esthétique, morale, métaphysique. Et comme je ne me sentais pas de taille à me colleter à une ambition qui aurait nécessité une maturité artistique que sans doute jamais je n’acquerrerai, j’ajournais. J’étais sûr de ne pas trouver les mots. Les images. J’étais convaincu de ne pas être à la hauteur. De ne pas être taillé pour. Bref j’invoquais toutes sortes d’excuses. De prétextes. Et puis un jour ça n’a plus été possible. Le moment du passage à l’acte, du corps à corps plutôt, était venu. Ne pas être à la hauteur, manquer de maturité artistique, soudain n’était plus un problème. J’ai déposé les armes. J’ai fait fi de mon orgueil. J’ai accepté l’idée de renoncer à ce film idéal dont j’avais rêvé. J’ai renoncé à faire le film qu’il aurait fallu faire. J’ai accepté de tourner un film à hauteur d’immaturité. A défaut du film absolu un balbutiement de film. Un infra-film. Un film de l’en deçà.

Je me suis assis donc et j’ai inventé des mots, des images pour ce film impossible. Ce texte je l’ai commencé il y a quinze ans. Je l’ai écrit d’un bout à l’autre. Ne manquait en somme que les trois dernières pages. Ces quelques paragraphes j’ai mis quinze ans à les écrire parce que j’ai mis quinze ans à les vivre. Ces dizaines de lignes c’est le plus important. C’est la justification même de ce film. L’irruption, au sein d’une tragédie personnelle ordinaire, tout à la fois de la mélancolie et de la sérénité.

Le sujet de ce film, il en faut bien un, c’est au fond l’histoire d’une brûlure, d’une combustion froide. L’arrêt d’une fonction vitale chez un homme jeune encore. Un arrêt brusque, sans appel, qui, au fil du temps, se transforme en chemin spirituel puis en rédemption. TRAVELLING ALONE c’est l’histoire d’un homme qui n’a plus faim, qui ne sait plus brûler. C’est ça le sujet. Ce n’est que ça. L’histoire d’un homme qui ne prend pas feu. Ce n’est pas un homme résigné. Non. Il ne faut pas croire. Il ne se le tient pas pour dit. Pas tout de suite du moins. C’est un homme qui se bat. C’est un homme qui lutte contre l’inexorable. Parce c’est un homme qui ne rêve que de ça. Qui ne rêve que de brûler. De brûler lui aussi. De brûler comme tout le monde. Mais c’est aussi l’histoire d’un homme qui finit par se rendre à l’évidence. Il comprend que le temps de la brûlure est passé. Comme on parle de capital soleil ici on parle de capital brûlure. C’est donc l’histoire d’un homme qui ne peut plus se consumer. Un homme d’abord qui se cogne aux barreaux de son enfer glacé, pour finalement capituler sans condition et apprendre à vivre avec sa banquise intérieure. Vous n’êtes pas tellement plus avancé me direz-vous. Et vous avez tort. Ne vous y trompez pas. Ce que je vous dis là c’est la vérité même de ce film. Ce n’est pas un film sur l’anorexie mentale ni même sur la libido masculine. C’est un film sur la nostalgie d’une brûlure rendue soudain inconcevable.

Il y a des êtres qui croquent la vie à belles dents, sont ivres de l’existence, et puis il y a les autres. Ceux qui n’ont pas de dents pour croquer. Ceux qui n’y arrivent pas. Qui n’arrivent pas à vivre. A aimer vraiment ça. Pour autant vivre ils ne détestent pas. Comment aimer ou détester ce qu’on ne comprend pas, ce à quoi on n’a pas accès ? Mais ils sont en dehors du coup. Toute leur vie à côté de la plaque. De façon congénitale ils sont indifférents aux enjeux de leur propre existence. Alors ils ne font rien. Ils attendent que ça passe. Ils sont assis au bord de la route et ils regardent les autres jouir en se demandant pourquoi eux et pas moi. Et surtout ce qu’ils sont venus faire là. Le voilà le sujet de ce film impossible. C’est l’histoire de ces êtres maudits. Ces êtres mutilés de leur faculté de s’embraser. Pour autant ils ne sont pas froids. Ils sont autres. Exilés d’eux-mêmes. Faisant deux avec soi. Dans un même temps ils vivent et se regardent vivre. Ils ne perdent pas connaissance. Ne s’oublient jamais. C’est de ça surtout dont j’ai voulu parler.

J’ai mis cinquante ans à regarder les choses en face et enfin à m’accepter tel que je suis, pour ce que je suis. Un alien à visage humain. Un homme à visage non humain. »

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  Quels sont vos projets à plus longs termes ?

Aujourd’hui j’ai réalisé plus d’une trentaine de films. Là encore plutôt que de paraphraser je vais vous citer deux petits textes que j’ai écrits sur ce sujet :

« La forme artistique n’est pas l’affirmation d’un style créé à la force du poignet puis invariablement décliné dans toutes les œuvres de son auteur. En art tout est provisoire. Tout est incertain. Tout est périlleux. La menace est partout. Et de tous les dangers qui guettent un artiste, le plus néfaste est la sécurité. L’illusion de croire qu’il sait quelque chose. Qu’il a appris quelque chose de son expérience de fonctionnaire de l’art. Être un artiste, c’est d’abord commencer par se dégager de ses admirations et influences pour se doter de moyens esthétiques personnels appropriés à l’expression de sa vision du monde.

Puis, à force de travail, de découragement et de volonté, alors qu’on réussit enfin à produire des objets artistiques à peu près cohérents, ce même style, qu’on a mis tant d’années à peaufiner, devient votre pire ennemi. Car le pire ennemi de l’artiste, c’est le savoir-faire. Il lui faudra donc, dans un deuxième temps, se méfier de lui-même, de son aptitude à parachever des œuvres recevables, pour, à nouveau, encore et toujours, se mettre en danger, s’aventurer dans des territoires inconnus où il risque de se perdre à force de trop se chercher. Tout dans notre vie est difficile. Parfois même impossible. Mais c’est de cette inlassable déperdition de soi que naissent les œuvres les plus abouties, les plus solaires. »

« Un artiste, un créateur plutôt, c’est quelqu’un socialement qui n’existe qu’au moment où son travail est achevé et trouve preneur. Créer ne suffit pas à faire de vous un créateur. Il faut créer des œuvres visibles, monnayables. Un créateur sans visibilité est à ranger sur l’étagère des vies inutiles. L’impression de s’être trompé de vie, d’avoir gâché notre jeunesse et notre énergie dans une velléité qui s’avère au-dessus de nos moyens, est la principale obsession contre laquelle nous avons à lutter. Celle de ne pas être celui que les autres voient en nous. Nous passons l’essentiel de notre temps à chercher des formes. Autant dire que ce que nous faisons n’a aucune existence pour les autres. Parler d’un travail en cours n’a pas de sens. On ne débat pas d’un work in progress. C’est une promesse de devenir. Mais une promesse n’a pas de substance, pas de réalité tangible. Ce n’est pas un sujet de conversation. Ce n’est pas non plus une identité sociale dont on peut se prévaloir. Un créateur qui cherche son tempo est condamné au mutisme et à la solitude carcérale. Son travail n’est qu’une matière en fusion qui demande à naître sous la pression de la nécessité intérieure. Une vie d’artiste ça consiste juste à écouter ses propres hantises réclamer une forme. »

Mais pour répondre plus directement à votre question j’ai deux projets. Le premier, un film de fiction que je tourne en ce moment et qui s’appellera ESCORT BOY. C’est un conte moral glacial et vénéneux. L’histoire d’un jeune homme qui pour se venger de sa femme infidèle décide de vendre sa présence et (parfois) son corps à des femmes socialement puissantes, riches et aussi bien sûr plus âgées. Et l’autre projet est l’adaptation au cinéma d’un texte pour le théâtre que j’ai écrit pour la comédienne Béatrice Champanier SORROW IN THE WIND dont voici le synopsis : Un frère, Louis, et une sœur, Marianne, qui ne s’étaient jamais revus depuis l’adolescence suite à des évènements terribles qu’ils souhaitaient oublier, se retrouvent par hasard, quarante-deux ans plus tard, sans doute pour la dernière fois de leur vie, pendant quelques jours, dans un hôtel de luxe, dans le désert espagnol des Bardenas Reales. Ils évoquent le passé, leur impossible fraternité, le sentiment incestueux qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, qu’ils éprouvent encore peut-être l’un pour l’autre. Entre eux, plus présent que jamais, plane toujours le fantôme vénéneux de la tragédie qui, adolescents, les a contraints à se quitter pour ne jamais plus se revoir.

C COMME CHINE – Éducation.

La bonne éducation, Gu Yu, France / Chine, 2017, 30 minutes.

Le portrait d’une adolescente chinoise. Une écolière, comme il doit y en avoir une multitude en Chine. En Chine et ailleurs.

Une adolescente pas très attachante en fait. Le film ne cachant pas ses défauts. Ou plutôt il montre beaucoup ce que les autres pensent d’elle. Et elle n’est vraiment pas la coqueluche des filles de sa classe. Quand elles ont dit qu’elle sent mauvais, elles ont tout dit ! C’est sans appel. Et elle de trainer cette réputation sans pouvoir s’en dépêtrer. Pas très positif, à cet âge où il faut essayer de construire son identité. Mais du coup, on finit presque par la trouver sympathique, dans son rôle de victime. De bouc-émissaire. De souffre-douleur. D’enfant délaissée même par sa famille. Dans sa solitude désespérée, que l’aspiration pour l’art (Peipei est élève dans une classe artistique d’un lycée)  n’arrive pas vraiment à combler. En France on parlerait sans doute de harcèlement. Difficile de savoir ce qu’il en est en Chine.

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Donc un portrait pour le moins classique. L’adolescence avec ses difficultés relationnelles. Avec les camarades d’école et avec la famille. Et ce sentiment si fort d’être incomprise. De ne pas être aimée. Le portrait d’une adolescente chinoise, mais qu’on doit retrouver presque à l’identique aux quatre coins du monde. L’adolescence est bien un âge universel.

Mais il s’agit quand même d’un film tourné en Chine, par une cinéaste chinoise. Du coup la dimension portrait du film s’efface presque au profit de l’appréhension de la réalité chinoise. D’une certaine réalité chinoise. Le lycée surpeuplé. Les séances de lecture collective à haute voix dans une cacophonie totale. Et puis, surtout, dans les quelques plans où Peipei revient chez sa grand-mère, la Chine de la campagne. Bien loin des buildings de Shanghai. Bien loin du développement de la richesse qui profite à certains. Loin de tout en fait. Une plongée dans cette Chine ancestrale, que rien décidément n’a pu faire bouger -ne peut faire bouger – ni la révolution maoïste, ni le boum capitaliste. La Chine des laissés pour compte du développement, comme le cinéma documentaire chinois de plus en plus connu en Europe, Wang Bing en tête, nous la montre avec éclat.

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La Bonne éducation est un film court (30 minutes). Sans atteindre les 9 heures de A l’ouest des rails (Wang Bing), il aurait facilement pu être un vrai long métrage. Il aurait suffi de montrer plus longuement la vie scolaire de Peipei. Et sa vie familiale aussi. Et son lycée. Et le village de sa famille. Et ainsi de suite. Certes, n’est pas Wang Bing qui veut. Et La Bonne éducation est le premier film de cette jeune cinéaste. Aurait-elle pu obtenir les moyens financiers  – techniques- d’un long métrage ? Mais il n’y a là rien à regretter. Dans sa concision, le film dit tout de son sujet. Et son propos n’en est que plus percutant.

Ce film a obtenu le Grand Prix du Festival International du film d’éducation 2017.