De Michèle Collery
Quand l’histoire personnelle rejoint l’Histoire
Ce projet est né d’amitiés, de recherches, d’émotions, de rencontres, notamment avec Leïla Shahid. Celle qui fut l’ambassadrice de la Palestine en Europe de 1989 à 2015 n’a de cesse d’évoquer combien l’écrivain dont elle était l’amie intime, a nourri son propre combat, l’a inspirée, interrogée, l’entraînant dans sa vie comme dans ses livres, Leïla étant une figure importante d’Un captif amoureux.
C’est leur ami commun, Tahar Ben-Jelloun, qui les avait présentés l’un à l’autre à Paris en 1974. Leïla arrivait de Beyrouth pour faire sa thèse en anthropologie sur les camps de réfugiés palestiniens. De son côté, Genet, de retour des bases de Jordanie, avait vécu auprès des fedayins l’horreur de Septembre noir.
N’ayant aucune confiance dans la façon dont les journaux français traitaient le conflit, Jean Genet venait régulièrement auprès de ses amis palestiniens de l’OLP vérifier si ce qu’il avait lu, vu ou entendu, était exact. Il était ami avec Mahmoud Al-Hamchari, fondateur du bureau de l’OLP, très présent également dans Un captif amoureux, assassiné en 1973 par le Mossad. Plus tard Genet rencontra Ezzedine Kalak, devenu le représentant des Palestiniens en France, que je connaissais depuis 1969 lorsque celui-ci terminait son doctorat de physique à Poitiers, ma ville universitaire où la cause palestinienne faisait partie de nos luttes internationalistes au même titre que celles contre les dictatures d’Amérique latine ou l’Apartheid en Afrique du Sud. Paradoxalement dans le cadre de mes études je travaillais sur le théâtre de Genet qui appartenait déjà au passé de l’écrivain. En effet celui-ci avait délaissé la littérature depuis vingt-cinq ans.
Je ne mesurais pas à ce moment-là l’ampleur de son intérêt pour les Palestiniens, intérêt, que de toute évidence, l’université, autant que la presse, méconnaissait.
En septembre 1982, je séjourne à Tunis lorsque j’apprends par la radio qu’un horrible massacre vient d’avoir lieu à Sabra et Chatila. Le monde arabe est sous le choc. J’ignore à cet instant que Genet se trouvait sur place en compagnie de Leïla Shahid.
Abonnée à la Revue d’études Palestiniennes, j’y découvre quelques mois plus tard Quatre heures à Chatila, récit écrit sur place par Jean Genet, texte insolite à la première lecture. Curieusement, il ne démarre pas par la description du charnier, mais par les six mois passés douze ans auparavant sur les bases de combat au bord du Jourdain. Le récit oscille entre deux périodes temporelles, deux blocs de souvenirs, deux périodes-clés (Beyrouth 1982, Jordanie 1970-71) – deux pans de mémoire qui se répondent et se commentent l’un l’autre, chacun jouant un rôle crucial à la fois dans l’Histoire du peuple palestinien et dans la vie personnelle de Genet.
Véritable détonateur, la présence réelle, ici et maintenant, des morts et des ruines, bouleverse vie et œuvre, donne à l’écrivain le regain suffisant pour rejoindre le Moyen-Orient et l’Europe à la recherche des personnages dont il partagea le quotidien, qu’il restituera avec l’œil aiguisé d’un véritable chroniqueur dans Un captif amoureux.
S’il s’agit bien du « même homme qui parle », l’écriture est nouvelle, différente. Chatila a creusé un écart. « Le Réel et l’Histoire mettent brutalement en scène une réalité objective, donnent à voir, ailleurs qu’en lui, le charnier intérieur et secret du poète, cette vase de fond de son esprit où il trouvait jusqu’à présent une mine inépuisable d’images et de belles phrases. » (Jérôme Hankins, dramaturge de Quatre heures à Chatila).
En 1991, la mise en scène de Quatre heures à Chatila par Alain Milianti et Jérôme Hankins, créée au Volcan du Havre fait conter l’effroyable récit par la comédienne Clotilde Mollet. « Une jeune femme minuscule surgit de sous terre et porte sur ses épaules le poids de la souffrance du monde. Tout laisse pressentir son effondrement, et pourtant elle résiste. », écrit Georges Banu (critique et Professeur d’Études théâtrales à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3), comme si l’inhumain ne pouvait être montré qu’en retournant les rôles, l’incandescence de la scène se situant au-delà de l’événement théâtral.
Des années plus tard, en 2008, alors en tournage à Beyrouth pour Arte de Leïla Shahid, L’Espoir en exil, nous nous rendons, guidés par Leïla et Elias Khoury, dans les camps de Sabra et Chatila. Le temps n’a émoussé, ni l’émotion, ni la mémoire. Leïla déplie dans leurs moindres détails ces jours de septembre 1982, revenant sur la présence plus vivante que jamais de Genet avec qui elle a partagé ces heures terribles qui ont scellé leur destin commun. Nous marchons dans les ruelles qui mènent au mausolée des Martyrs. Elias Khoury aussi a connu Genet. Engagé au Fatah dès l’âge de dix-neuf ans, l’écrivain libanais, auteur d’un roman sur la Nakba palestinienne et la vie des réfugiés au Liban, a rallié les camps de Jordanie avant de partir poursuivre ses études à Paris. Avec ses camarades libanais, ils ont pris en charge l’aménagement d’un espace à ciel ouvert en hommage aux victimes enterrées à la hâte dans une fosse commune. Des photos des corps sont affichées sur les murs du petit parc, lieu extraordinairement calme au sein du camp/village grouillant de monde.
Le 15 avril 1986, Genet est retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel à Paris, près de lui le manuscrit d’Un Captif amoureux qui sera publié un mois plus tard chez Gallimard.
Si le livre a autant dérouté les lecteurs, critiques littéraires et directeurs de collection, c’est parce qu’ils le trouvaient inclassable. Était-ce un essai, une autobiographie, un journal, un conte ? Mais Leïla et ses amis, et tous ceux qui avaient suivi son parcours ont par contre réagi pour témoigner l’admiration, la fascination, l’émotion que suscita pour eux « le plus audacieux de ses livres » (Juan Goytisolo), dans lequel il fait « ce qu’il a refusé de faire pendant soixante-dix ans, se mettre à nu, totalement… » (Leïla Shahid).
Curieusement, c’est du côté des étrangers que l’on trouve le plus souvent abordé par le détail, la saisie du sens et de l’essence d’Un Captif amoureux, comme Edmund White (romancier, biographe et critique littéraire) qui dans The Yale Revue a consacré un long article « Genet’prisoner of love : The evolution of a muslim saint. »
Les souvenirs évoqués par ses amis, les retours sur les lieux parcourus à travers le Moyen-Orient, le Maroc, Vienne (Autriche), Paris, mettent à jour la partie de sa vie qui se révèle comme la plus précieuse, la plus foisonnante, la plus authentique, la plus heureuse, alors même que l’écrivain s’approche de la mort. Délinquant, homme sans attache, sans père ni mère, sans domicile ni patrie, ni militant ni même porteur d’un message à caractère politique ou idéologique, Genet n’a jamais cherché à rallier qui que ce soit à sa cause, d’autant qu’il s’est toujours tenu à l’écart des partis comme de ce qu’il nomme « l’intelligentsia française », entretenant avec ses contemporains des relations aussi distantes que houleuses.
Si l’écrivain a retrouvé le goût de vivre et d’écrire qu’il avait perdu, c’est peut-être parce que celui qui se faisait appeler « Jean sans terre », lui-même exclu, paria, marginal, étranger dans son propre pays, n’a jamais été aussi bien reçu – comme il le décrit dans Un Captif amoureux – que par ses amis palestiniens, par ces femmes et ces hommes, chassés de leurs maisons, dépossédés de leur pays, oubliés du monde. Chez eux il découvre un espace paradoxal de fraternité et de paix au cœur même de la guerre. Dans cette révolution qu’il fait « sienne », il trouve enfin « la note juste », un équilibre et une sérénité alors qu’il est confronté à sa propre mort. Armé de la seule arme dont il dispose, – l’écriture – son dernier livre retentit avec force comme une victoire.
En avril 2016, 30 ans après la disparition de Jean Genet, je me rends à Marseille, invitée par Leïla au vernissage de « Jean Genet, l’échappée belle » au MUCEM où je rencontre Albert Dichy et Emmanuelle Lambert, commissaires de l’exposition. Albert Dichy me souffle : « et si vous réalisiez un documentaire sur Jean Genet et les Palestiniens ? » Vivement encouragée par Leïla je décide de me lancer dans l’aventure en prenant en compte l’autre grande cause d’Un Captif amoureux, celle des Panthères Noires qu’il avait rejoints dans les années 70 aux États-Unis.
PRODUCTION
Le 30/11/2016, j’ai signé un contrat de 5 ans avec Label vidéo pour la reproduction, la diffusion et la distribution du film.
Je compose un dossier que mon producteur envoie au CNC qui répond très vite que mon projet est accepté et félicité.
RÉALISATION
Le documentaire alterne entretiens et images originaires de différentes sources : tournages en France, au Liban (Beyrouth) et au Maroc, à Larache, où est enterré Jean Genet.
IMAGES
Les images de Jordanie des années 70 sont extraites des rushs de Jusqu’à la victoire de Jean-Luc Godard tourné en 1971 en Jordanie et du documentaire Armée rouge – FPLP : Déclaration de guerre mondiale de Masao Adachi et Kōji Wakamatsu en collaboration avec le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et sorti en 1971.
Les images américaines proviennent des films de Yolande du Luart, Angela Davis : Portrait of a Revolutionnary (1971), d’Agnès Varda, Black Panthers (1968), d’archives universitaires et radiophoniques.
Les interventions de Jean Genet sont issues des films de Carole Roussopoulos, Jean Genet parle d’Angela Davis (Video out 1970), et des Entretiens avec Antoine Bourseiller (1981) et Bertrand Poirot-Delpech (1982).
Félix Guattari lit « Genet retrouvé » (1986) est un film de Gérard Courant.
Extraits également du film Ezzedine Kalak (1978) de Serge Le Péron et Guy Chapouillié.
La composition picturale qui rappelle Guernica de Picasso est l’œuvre de l’artiste irakien Dia al-Azzawi « Sabra and Shatila Massacres », polyptyque réalisé en 1983 et inspiré de photos publiées dans les journaux et d’images vues à la télévision mais aussi par la lecture de Quatre heures à Chatila de Jean Genet qui venait de paraître.
Enfin je puise dans les rushs de Leïla Shahid, L’Espoir en exil tourné 15 ans auparavant (dont j’ai acquis tous les droits en 2016).
J’utilise également les photos de Bernard Hébert (Clotilde Mollet dans la pièce Quatre heures à Chatila d’Alain Milianti et Jérôme Hankins), de Bruno Barbey « Les Palestiniens » publiées dans la revue Zoom en août 71, de Michael Cooper (Jean Genet et Allen Ginsberg, Chicago-1968), et de Mary Ellen Mark (Jean Genet, Allen Ginsberg, William Burroughs, Chicago-1968).
Entretiens
Leïla Shahid
Amie proche de Genet durant les 30 dernières années de sa vie – de 1970 à 1986 – Leïla est le fil conducteur du documentaire. Des années 70 à sa mort en passant par Chatila, elle a partagé tous les moments clés de son engagement auprès des Palestiniens. Genet a habité au Maroc dix ans, à Larache, non loin de Rabat où a vécu Leïla avec son époux l’écrivain marocain Mohamed Berrada.
Albert Dichy
Directeur littéraire de l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), Albert Dichy est spécialiste de l’œuvre de Jean Genet, coéditeur dans la « Bibliothèque de la Pléiade » des œuvres complètes du poète.
Il a participé également à la grande biographie de référence de Jean Genet, que l’on doit à Edmund White, et il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles parus dans le monde entier, dont Jean Genet, essai de chronologie (BLFC de l’Université de Paris-VII, 1998), La Bataille des Paravents (IMEC, 1991) et L’Ennemi déclaré (Gallimard, 1991), une édition critique des textes politiques de Genet.
Il est aussi coauteur, en 1991 et 1992, d’un film documentaire en deux parties : Jean Genet, le vagabond (1991) et Jean Genet, l’écrivain (INA et la SEPT).
Commissaire en 2016 de l’exposition « Jean Genet, l’échappée belle » au MUCEM de Marseille.
Albert Dichy est vraisemblablement le meilleur connaisseur au monde de l’œuvre de Genet.
Emmanuelle Lambert
Écrivaine, docteure en lettres avec une thèse sur le théâtre de Jean Genet, Emmanuelle Lambert fut également commissaire de l’exposition « Jean Genet, l’échappée belle » dont elle a dirigé le catalogue.
Pour et pendant l’exposition, elle se livre à une enquête à travers documents, films, photographies, rencontres pour tenter de restituer la figure du poète dans Apparitions de Jean Genet, récit publié en 2018.
Marguerite Vappereau
Enseignante et chercheuse en études cinématographiques.
Docteure en Histoire de l’art avec une thèse « Jean Genet, la tentation du cinéma : une œuvre filmique et scénaristique : genèse, poétique, comparaison » qui apporte son témoignage sur les relations entre Carole Roussopoulos et Jean Genet.
Oliver Rohe
Né à Beyrouth en 1972, Oliver Rohe, y a grandi jusqu’à ses 17 ans et subi la guerre civile (1975-1990). Il avait 10 ans au moment des massacres de Sabra et Chatila.
En 2016 il collabore au catalogue « Jean Genet, L’échappée belle » Mucem/ Gallimard, 2016, avec un texte BEYROUTH, 1982.
Enfant, la guerre a déformé sa perception. Pour les Libanais, les combattants palestiniens qui brandissaient leur armes dans la ville étaient jugés comme étant la cause des conflits. Le témoignage de Genet, « sa justesse » lui ouvriront les yeux. « Le Captif amoureux […]m’a fait apparaître par le moyen de la poésie un peuple au lieu d’un problème. »
Alain Milianti
Metteur en scène, ex-directeur du Volcan , scène nationale du Havre où il réalise entre autres Quatre heures à Chatila interprété par Clotilde Mollet. Il vient expliquer ce choix d’une comédienne pour dire ce texte écrit par un homme.
Voix off
Clotilde Mollet reprend les textes de Quatre heures à Chatila.
Déjà dans Leïla Shahid, L’Espoir en exil Denis Lavant lisait un extrait de Quatre heures à Chatila.
Dans ce film il reprend un extrait de Quatre heures à Chatila, plusieurs extraits d’Un Captif amoureux, et d’autres textes de Genet.
DISTRIBUTION
En 2018 un contrat a été signé entre mon producteur et L’HARMATTAN pour l’édition d’un DVD et d’un VOD
En décembre 2019, un contrat a été signé avec le CNC. Les droits sont acquis pour 12 ans, sans exclusivité, droits pour la diffusion non commerciale en France (médiathèques, écoles, associations…). Pour la diffusion sur support DVD, le CNC fait une « édition institutionnelle ».
En 2024, j’ai fait sous-titrer le film en anglais.
Festivals
Dès sa sortie en 2017, le film a été projeté à la SCAM puis la même année en avant-première au Festival Chéries-Chéris
Le 23 septembre « Middle East: What Cinema Can Do / Proche-Orient: Ce que peut le cinéma » au cinéma LES 3 LUXEMBOURG
En décembre 2017 au Festival du film indépendant d’Alger (FICA) le film reçoit le Prix du public.
Depuis le film a été projeté dans de nombreux festivals en France et à l’étranger.
En France
Alès (Automne Palestinien d’Alès), à Paris au PCMMO (Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen Orient), Nice (IN & OUT), Lyon (Festival Ecrans Mixtes), Toulouse (Ciné-Palestine), Paris à l’Institut du Monde Arabe, à la Cinémathèque Française-Paris (« Libérations sexuelles, Révolutions visuelles »), dans les universités : Bordeaux-Montaigne (Lire La Palestine), Institut Catholique de Paris, rue d’Assas (Quinzaine Culturelle), Paris3-Sorbonne Nouvelles.
A l’étranger
Au Maroc : Rabat (Festival international du cinéma d’auteur), Cinémathèque de Tanger (Printemps de Tanger), Larache (où est enterré Jean Genet) à l’Institut Cervantes. Safi (Festival Littérature et Cinéma), Casablanca (Festival du Cinéma indépendant, FICIC).
En Belgique : Bruxelles (PALESTINE WITH LOVE 1948), Gand (Eye on Palestine).
En Slovénie : Ljubljana (Festival LGBT).
