E COMME ENTRETIEN – JÉRÉMIE REICHENBACH.

 Comment êtes-vous devenu cinéaste?

Ma première expérience de réalisation documentaire remonte au moment de mes études universitaire à l’université Paris VIII.  C’est à partir d’un exercice que je suivais dans le cadre d’un atelier avec Jean-Louis Comolli, que je tournais les images de ce qui deviendrait mon premier film documentaire.

La consigne était simple chaque étudiant devait filmer une séquence qui contiendrait un monologue. J’avais des accointances avec les membres d’un syndicat (la CNT) qui défendaient les travailleurs d’une société de nettoyage du métro en grève, et c’est ainsi que j’ai eu accès à une assemblée de grévistes. C’est la première séquence documentaire que je filmais et c’est lors de cette expérience fondatrice que  j’ai su intuitivement que j’étais à la bonne place. Grâce aux encouragements de mon professeur, je décidais de continuer à tourner ce qui deviendrait mon premier film documentaire, ce qui me permit de connaître toutes les étapes de la fabrication d’un film.

(https://en.labournet.tv/video/6229/cleaner-world-un-monde-plus-propre)

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Vous cumulez plusieurs fonctions dans le cinéma : Scénariste, Directeur de la photo, Ingénieur du son, Monteur, Producteur …Comment coordonnez-vous toutes ces activités ?

J’avais réalisé La mort de la gazelle et Quand passe le train en filmant seul, prenant en charge l’image et le son. Ces deux films précédents disposaient d’une qualité technique suffisante et tous les deux avaient obtenu une reconnaissance dans des festivals importants (mention au Cinéma du réel, Grand prix de Brive…) et j’ai choisi de continuer à travailler de cette manière pour Sangre de mi sangre.

Ce mode de tournage m’avait permis une plus grande légèreté ainsi que de pouvoir beaucoup plus facilement « me fondre dans le décor ».

Tourner « en solitaire » limite bien sûr le champ des possibles : Le micro étant fixé sur la caméra il ne prendra le son que de ce qui fait face à la caméra et ceci demande une grande concentration mais cela convenait très bien à ma manière de travailler.

Lors du tournage de Sangre de mi sangre j’ai été hébergé par la famille de Tato, je vivais avec eux, je partageais les repas avec eux et une relation affective de plus en plus forte se créait au fur et à mesure de mes séjours sur place. C’était à la fois formidable mais aussi épuisant car étant le seul en charge du film, souvent se posait la question de quand s’arrêtait le tournage et quand passait-on à la vie. La tentation était grande de filmer tout le temps et cela risquait de devenir épuisant tant pour moi que pour eux. Il fallait donc à certains moments décider de ne pas filmer et accepter de faire le deuil de potentielles séquences. Un des inconvénients de ce type de tournage c’est aussi ce sentiment de solitude extrême dans le fait de ne pas pouvoir parler de ses doutes et de ses interrogations par rapport au film qu’on est en train de faire. Et puis un des autres inconvénients de filmer seul c’est qu’étant moins imposant qu’une équipe de tournage avec micro perche, je suis moins pris au sérieux et qu’il est parfois nécessaire de repréciser sa place de réalisateur.

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Vous avez beaucoup tourné en Amérique du Sud et en Amérique Centrale (Sangre de mi sangre, Quand passe le train…), avez-vous un lien particulier avec ce continent ?

C’est grâce mon ami Didier Zyserman qui avait un projet en Argentine sur lequel j’ai travaillé que j’ai pu mettre le pied en Amérique du Sud. Dans le cadre d’un tournage nous sommes allez plusieurs fois à Buenos Aires et c’est à partir de cette première expérience que sont nés les projets de films qui ont suivis.

Auparavant vous avez beaucoup voyagé et tourné en Afrique. Peut-on vous définir comme un cinéaste-voyageur, ou explorateur ?

J’ai l’impression que jusqu’à peu, il me semblait difficile de réaliser des films en France. Donc voyager et réaliser des films étaient deux choses intimement liées.

Il me semblait plus simple de travailler loin de mon environnement, j’ai ainsi tourné plusieurs films en Afrique et en Amérique Latine. Le fait d’être étranger me procurait une sorte d’immunité qui me permettait d’approcher des milieux très éloignés du mien. Les thèmes de l’exil et de la migration étaient déjà parmi ceux qui m’interpellaient.

Et puis il y eut ce qu’on a appelé « la crise migratoire en Europe », une association de mots prétextes à nous faire accepter une gestion politique emprunte de cynisme et de lâcheté, condamnant de nombreuses personnes à une mort certaine dans la mer méditerranée (en empêchant les bateaux humanitaire d’accoster ou en confiant aux gardes côtes libyen le « sauvetage » des embarcations des exilés) et contraignant des milliers d’autres à vivre dans des conditions indécentes (dans les bidons-villes du nord de la France et ou dans les campements de tentes en plein Paris). Et il m’est devenu impossible de détourner les yeux.

C’est ce qui m’a poussé à me rendre à Calais plusieurs fois, pour y réaliser le court métrage documentaire les corps interdits.

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Vos films se situent explicitement du côté des pauvres et des déshérités. Définissez-vous votre cinéma comme engagé, voire militant ?

Si je tente de généraliser à partir de ces différentes expériences, et essaye d’identifier une méthode d’approche des sujets qui serait commune à plusieurs de mes films, je dirais que ce qui les rassemble, c’est qu’il y est souvent question de groupe humain, d’hommes ou de femmes qui se réunissent autour d’un intérêt commun et qui créent, luttent, travaillent et  font  ensemble.

Il y a dans le fait de choisir tel ou tel sujet quelque chose de profondément instinctif, mais si je dois tenter de déterminer ce qui fait que je m’engage dans la réalisation, je dirai que c’est souvent lié à  une forme de besoin, qui peut parfois même s’apparenter à un mal-être, comme si ces futurs films étaient déjà doués d’une âme qui viendrait me hanter avant même que ces films n’existent.

Le terme de cinéma militant est souvent associé à l’idée de propagande mais ce n’est pas ainsi que je vois les choses. J’essaie de laisser une forme de liberté au spectateur de se faire sa propre idée, sans être manichéen, mais oui j’aime les gens que je filme et ils sont souvent plus du côté des exploités que de de celui des exploiteurs. Donc oui, j’imagine qu’on peut dire de ces films qu’ils sont militants.

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Quel pouvoir donnez-vous à vos films ?

J’ai aujourd’hui le sentiment que la multiplication des moyens de filmer et la diffusion immédiate des images sur les réseaux sociaux ont profondément changé le rôle du cinéma documentaire. Il y a peu, réaliser un documentaire c’était aussi créer une archive. Aujourd’hui, le moindre évènement est filmé sous toutes les coutures par une multitude de sources. Notre rôle en tant que documentariste nous oblige d’autant plus à trouver un angle et une écriture originale qui justifie la fabrication d’un film. J’ai aussi le sentiment que la relation filmeur-filmé est en plein bouleversement. Aujourd’hui il est très commun d’être filmeur ou filmé et l’on s’est habitué à l’omniprésence des objectifs. Lors d’un atelier que j’ai animé auprès de lycéens j’ai réalisé que lorsque je les filmais,  ceux-ci s’adressaient directement à l’objectif de la caméra sans chercher mon regard ce qui est un réflexe que n’avaient que certaines personnes habituées aux caméras il y a peu. Cette conscience de la caméra ainsi que de la possible diffusion des images est en train de bouleverser radicalement notre rapport à l’image et il est encore difficile de prendre la mesure tout ce que cela implique, mais ce changement indéniable influe notre façon de réaliser des films. C’est entre autre ce qui m’a fait prendre le choix radical de ne montrer aucun visage face à l’hostilité que déclenchait la présence de ma caméra lors du dernier court métrage documentaire que j’ai réalisé à Calais.

(Les corps interdits https://vimeo.com/169255437)

En ce qui concerne donc la question du pouvoir qu’auraient mes films, pour être honnête, je pense qu’ils ont moins d’influence sur le monde que de nombreuses vidéos filmées au téléphone portable et postée sur les réseaux sociaux.

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Comment voyez-vous les rapports entre documentaire et fiction dans le cinéma d’aujourd’hui ?

Je suis totalement fasciné par les films qui travaillent sur cette frontière. Je pense notamment cinéma de Chloé Zao (Les chansons que mes frères m’ont apprises, The rider) qui arrive à utiliser la force du réel tout en l’organisant dans une dramaturgie.

Quels sont vos projets actuels ?

Je travaille actuellement à mon premier projet de court métrage de fiction, mais j’ai aussi plusieurs projets de films de documentaires dont je vous parlerai avec plaisir quand ils seront plus avancés.

Sur Quand passe le train lire T COMME TRAIN https://dicodoc.blog/2018/04/19/t-comme-train/

V COMME VARDA – Contestation.

Oncle Yanco, Black Panthers, Réponse de femmes, Agnès Varda, 18-27-8 minutes.

Oncle Yanco (1967) est un film de famille, la famille d’Agnès. Un film hommage à cet oncle qu’elle ne connaissait pas et qu’elle va rencontrer lors d’un séjour à San Francisco. Un film qui a donc un petit côté autobiographique  – au sens où il parle de la vie de la cinéaste. D’ailleurs l’oncle présente son arbre généalogique, où Agnès figure bien entendu. Nous découvrons donc avec elle ses origines, ce qui permet de situer ses parents et même sa descendance (Rosalie uniquement à l’époque).

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Le film de Varda est aussi un film sur l’art, puisque son oncle est peintre. Il nous présente ses toiles, filmées en gros plans fixes, de façon toute simple. Et Agnès ajoute c(est un film sur l’intelligence et le talent de cet oncle dont on sent qu’elle est devenue, dès les premiers moments, une fervente admiratrice.

Un film court comme Varda en a réalisé un grand nombre,  avec beaucoup de plaisir sans doute. Car il se permet de proposer sans cesse de petites surprises visuelles ou de mise en scène, comme le montage à répétition de la rencontre entre la nièce et l’oncle, qu’ils prennent tant de plaisir à rejouer devant la caméra qu’ils ne se lassent pas le moins du monde à tomber et retomber dans les bras l’un de l’autre.

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Un film donc parfaitement en harmonie avec le personnage qu’elle filme, ce hippy de San Francisco qui vit au milieu d’une multitude de jeunes gens aux cheveux longs dans une maison lacustre dans le faubourg aquatique de Sausalito, dont la cinéaste nous présente les plus originales constructions commentées par Yanco.

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Varda classe son film parmi les «courts contestataires ». Au premier abord on peut être surpris. Il ne semble pas en effet qu’il soit conçu pour défendre une cause bien identifiée (comme ce sera le cas pour les deux films suivants, pour la défense des droits civiques des noirs américains et la cause des femmes). Mais cet hommage aux hippies de San Francisco est une façon de contester avec eux le « système » de l’establishment et de proposer une vie en accord avec le slogan Peace and love. Le slogan est absent du film, mais ce à quoi il renvoie est bien présent. San Francisco est la ville de l’amour dit Oncle Yanco dès le début du film. Et il condamne sans détour la jungle militaire au pouvoir à Athènes, dont il a été obligé de fuir la dictature. Il a vécu à Paris avant de venir en Amérique. Il incarne ainsi parfaitement une vision cosmopolite de la vie qui, au moment du film, incarne la porte du bonheur.

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L’engagement de la « contestataire » Varda, c’est d’abord celui d’une femme, qui se situe à côté des femmes dans leur lutte pour la cause des femmes. Son engagement cinématographique n’est bien sûr pas étranger à celui de la femme qui signe en 1971 le manifeste des 343 salopes. En 1975, « année de la femme », elle répond à la demande d’Antenne 2 qui pose, à sept femmes, la question : devant être traitée en 7 minutes: « Qu’est-ce qu’une femme ? » Toujours impertinente, Varda le fera en 8 minutes (Réponses de femmes, 1975). A cette occasion, elle invente le « cinétract », genre qui aurait pu avoir une descendance plus importante. Varda filme donc des femmes, jeunes ou vieilles, nues ou habillées, des bébés, des enfants, seules ou en groupe, enceintes ou portant un enfant dans les bras, de face, de profil, en gros plan ou en pied…. S’adressant directement à la caméra, elles parlent de maternité, de désir, de sexe, de leur place dans la société, la société des hommes, dominée par les hommes. Elles évoquent aussi l’image, exemples à l’appui, que renvoie d’elles la publicité. « Ça va changer » dit plusieurs fois une adolescente. Lors de sa diffusion à la télévision, le film suscita des protestations de téléspectateurs, preuve de son côté dérangeant à l’époque.

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Il y a un autre engagement d’Agnès Varda dans ses « courts » : la cause des Noirs américains dans le film Blacks Panthers (1968). Il s’agit, comme elle le dit elle-même, d’un film témoignage sur l’histoire américaine, réalisé à Oakland, en Californie, lors du procès d’un des leaders du parti, Huey Newton. Sur la pelouse, devant le palais de justice, Varda va et vient. Elle filme les enfants, les femmes, les musiciens sur l’estrade où prendront la parole les orateurs. Elle filme aussi les groupes de Black Panthers dans leurs défilés militaires. Elle interroge ceux qui sont venus. Pourquoi sont-ils là ? Dans sa prison elle interroge le leader noir. Dehors ses porte-parole développent leurs positions politiques. Sur le procès de Newton, Varda ne prend pas position. Mais, dans le courant du film, elle ne cache pas qu’elle est plutôt du côté de la panthère, cet animal magnifique qui n’attaque pas l’homme mais se défendant toujours férocement, que du côté des « cochons » comme elle traduit la désignation de la police « brutale » d’Oakland. Lorsqu’elle ne filme plus les manifestations, c’est pour longer le ghetto où sont parqués les Noirs de la ville. Dans ce film de 30 minutes, très dense, Varda a réussi à capter l’ambiance de violence qui oppose les communautés. Il constitue aujourd’hui un document significatif de cette époque. Au niveau cinématographique, il montre comment ce qui était au départ un reportage peut devenir par l’art de la cinéaste un documentaire engagé sans être une œuvre de propagande. La touche Varda, c’est ici sa reprise du slogan « Black is beautiful », qu’elle concrétise à propos des femmes, filmant leurs visages et leurs coiffures « naturelles », pour mettre en accord leur apparence physique et leurs convictions politiques. La séquence finale montre la façade du local des Black Panthers où le portrait de Newton a été mitraillé, après le verdict du procès. « Tuer une image », comme le dit le commentaire de Varda est une preuve de faiblesse, mais surtout de barbarie.

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P COMME PHILOSOPHIE -Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir, une femme actuelle, Dominique Gros, France, 2007, 60 minutes

Est-il possible de faire de la philosophie au cinéma ? C’est-à-dire, non pas de faire un film qui aurait une teneur ou une portée philosophique, comme certaines fictions pourraient le prétendre, mais un film qui soit de la philosophie, fait par un philosophe bien sûr, faisant partie intégrante de sa pensée et de son œuvre.

            L’entreprise semble a priori bien improbable. D’autant plus qu’elle implique, en toute rigueur, que le philosophe soit aussi cinéaste ! Pourtant, les philosophes, contemporains surtout, sont bien présent au cinéma, dans des films documentaires dont la diversité est de plus en plus grande.

La solution plus courante, parce que la plus facile à mettre en œuvre, est le film-portrait, avec le recours aux archives, en particulier les émissions de télévision, et l’utilisation d’interviews, originales si possible, qui deviennent le cœur de tout projet. Il vise, en effet, à donner la parole à un penseur, à lui permettre de présenter ses thèses, de développer ses idées, souvent de faire le point sur les questions qu’il a auparavant abordées. Ces films portent presque exclusivement sur des penseurs connus et reconnus, la célébrité, ici comme ailleurs, devenant la garantie du succès auprès du public. Serait-il donc si difficile de sortir des sentiers battus et de se lancer dans l’aventure de la découverte, tout autant philosophique que cinématographique ?

            Les principaux penseurs du XX° siècle, de Sartre à Ricœur en passant par Aron, Morin ou Lévi-Strauss, se sont livrés à l’exercice de la série d’interviews devant la caméra, ou ont fait l’objet d’un film portrait « la vie et l’œuvre de… »

            Le film que Dominique Gros consacre à Simone de Beauvoir, Simone de Beauvoir, une femme actuelle, est un bon exemple de ce classicisme. Conçu initialement pour la télévision et effectivement diffusé sur Arte, son édition en DVD en fait en quelque sorte un film à part entière, même s’il n’a jamais été diffusé en salle. Mais ses caractéristiques, sa construction, les éléments constitutifs de la bande image et de la bande son en font une œuvre finalement bien différente parce que mûrement pensée, de la grande majorité des émissions que la télévision peut parfois consacrer à la philosophie.

Le film est construit sur le modèle chronologique, en isolant les étapes marquantes de la vie de l’écrivaine. D’où un premier défi que doit relever un tel projet, être à la fois exhaustif et en même temps s’arrêter sur les moments forts de cette histoire. Le niveau visuel joue lui sur la bipolarité, alternant les images fixes (photos) et les images animées d’une part et d’autre part les images actuelles au moment de la réalisation et les images tirées d’archives. Quant à la bande son, elle est également composite, usant successivement d’accompagnement musicaux, de bruit d’ambiance, mais aussi en voix off d’extraits d’œuvres, romans ou mémoires.

Les images d’archives utilisées, qui constituent la substance même d’un tel film, doivent répondre à deux exigences qui peuvent paraître opposées, même si en fait elles se révèlent complémentaires : les images connues sont indispensables, mais en même temps le film doit aussi présenter une certaine originalité, faire des découvertes ou des révélations, d’où la nécessité de faire une recherche documentaire poussée. Le travail du réalisateur consiste alors à organiser le matériau choisi, en donnant un sens à ses choix, les rendre incontestables. C’est là sans doute, dans la maîtrise indispensable du montage, qu’on reconnait un vrai cinéaste.

Le film-portrait présente, ici comme souvent, une autre dimension significative, qu’on pourrait appeler l’effet rétroviseur. Du fait de sa réalisation après la disparition de l’intéressée, il a une facture rétrospective, ce que soulignent d’ailleurs les témoins et spécialistes convoqués et intervenant en quelque sorte en contre-point des dire de l’auteure elle-même. Puisqu’ils l’ont connue personnellement, n’attend-on pas d’eux des anecdotes, voire des révélations, sur sa vie  (dans le cas de Beauvoir, ses relations amoureuses).? Cette dimension sera alors renforcée par le choix d’une iconographie intime ou du moins présentant un certain degré d’intimité contrastant avec la dimension publique de la femme engagée et de la militante.

E COMME ENTRETIEN – Patric Jean

Vous êtes Belge, mais vos films ont une dimension européenne, voire mondiale, très marquée. Pensez-vous que vos origines influent votre cinéma ?

Très certainement. On reste, je pense, influencé à vie par sa culture d’origine. D’autant qu’en matière de cinéma (documentaire), j’ai grandi sur un terreau très riche. Je me rends compte que je reste très belge quand je travaille en France même si je suis influencé par des cinéastes comme Marker, Cavalier, Kramer, Peter Watkins… Un film vient toujours après les précédents et j’ai fait mes premiers pas en Belgique (au Borinage), exactement où j’ai grandi et où j’ai commencé à me bâtir un point de vue politique. Tout cela reste aujourd’hui et je repense très souvent à mes premiers pas cinématographiques avec une nostalgie pour la liberté que j’avais à l’époque et que je continue à chercher chaque jour.

Un de vos premiers films, Les enfants du Borinage, en dehors de l’hommage à Henri Storck  et Joris Ivens, montre que rien n’a vraiment changé en presque 50 ans, au niveau de la misère et de la pauvreté. Y a-t-il là une origine de votre engagement au côté des plus démunis et des défavorisés.

Ce film est concomitant avec la formation de mon point de vue politique. Je l’ai fait parce que j’étais parfaitement conscient de cette situation sociale. Mais en le faisant, j’ai approfondi cette conscience et je me suis ouvert un chemin sur lequel je suis toujours. A posteriori, j’observe que je ne travaille que sur les situations de domination où je suis moi-même dans le camp des dominants d’un point de vue sociologique : homme, blanc, appartenant aujourd’hui à une certaine catégorie socio-culturelle, hétérosexuel, valide, etc. Tout cela a commencé au Borinage avec la question centrale du film : pourquoi m’en suis-je tiré, moi ? Et puisque cela n’est pas dû au hasard, comment remettre en question ces déterminismes dont la brutalité va croissant ?

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Les enfants du Borinage. Lettre à Henry Stork

Votre cinéma est très clairement militant en tant qu’il épouse certaines des grandes causes de notre époque (l’égalité femme-homme,  l’exclusion sociale, la prostitution, le masculinisme…) Quelle efficacité vos films vous semblent-ils avoir dans ce contexte ?

Je récuse le terme de « militant », pour mes films en tout cas. Je préfère « engagé ». En tant que cinéaste, mon « engagement » consiste à observer à partir d’un point de vue documenté (comme le définissait Jean Vigo) et à partager une observation à travers mon analyse politique. Cela ne consiste pas à proposer un programme, ce qui reviendrait à être militant. Même dans des débats, je ne partage pas mes idées programmatiques. Ma légitimité se limite à l’analyse de ce qui est, de ce que je filme, de ce que je documente.

Il est évidemment impossible de mesurer l’impact de tels films. Il m’est souvent arrivé de recevoir des messages bouleversants de spectateurs et spectatrices qui m’affirment qu’un de mes films a changé quelque chose pour eux et elles. Pour le reste, mes films participent d’une prise de conscience générale parmi des livres, d’autres films, des fictions…

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La domination masculine

Qu’en est-il des conditions de production et de diffusion de votre cinéma,  à partir de la création de votre propre maison de production Black Moon Productions ?

J’ai cessé de produire mes propres films pour me centrer sur mon travail d’auteur réalisateur. Je travaille donc avec des producteurs en Belgique et en France qui me libèrent de nombreuses contingences. D’autant que la production est devenue beaucoup plus difficile vu la baisse proportionnelle des moyens financiers disponibles et la diminution du nombre de films réellement documentaires soutenus par les télévisions. J’ai la chance de pouvoir continuer à faire produire mes films dans des filières classiques (CNC, Communauté française de Belgique, télés, régions). Quant à la diffusion de mes films, elle passe par des filières de salles d’art et essai avec énormément de débats organisés autour (avec ou sans ma présence). Le travail artistique du cinéaste et celui de groupes associatifs et militants se rejoint alors. Cela draine un public finalement très important et attentif.

Vous vous démarquez par bien des points de la plus grande part du cinéma actuel (surtout du cinéma de fiction d’ailleurs). Quelle argumentation développez-vous dans ce « combat » ?

Je fais les films que je voudrais voir. La plupart de ce qui sort en salles ne m’intéresse pas. Pour des raisons de goût et peut-être politiques, les névroses de la bourgeoisie française filmées dans des appartements haussmanniens meublés chez Rochebobois me laissent assez indifférent. Le cinéma est aujourd’hui presque exclusivement une industrie financière du divertissement. Il reste des interstices dans lesquels je trouve ma place. L’idée d’être professionnellement en résistance, voire en sédition, ne me déplaît pas.

Vous avez réalisé un coffret d’entretiens avec Françoise Héritier. Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec elle.

Je l’avais rencontrée à plusieurs reprises. Elle était venue prendre la parole lors de la première parisienne de mon film « la domination masculine ». Je lui ai proposé ce travail d’entretiens filmés et cela a provoqué une rencontre qui a sans doute changé ma vie. Elle représentait tout ce que je pouvais admirer intellectuellement et humainement, elle était un exemple d’humanité très surprenant. Je suis très fier d’avoir participé modestement à la faire entendre un peu plus, dans toute sa complexité puisque les entretiens filmés (qu’elle a appelés « Conversations ») durent près de cinq heures. C’était d’ailleurs le principe : des entretiens sans montage où elle pourrait exprimer toute sa pensée en prenant le temps nécessaire sans se préoccuper de la durée.

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Françoise Héritier

Vous êtes aussi un artiste plasticien et vous avez réalisé des installations (Carcans en 2010, On Air en 2013) et des expériences transmédia (Lazarus Mirages en 2012). Quelle place cela tient-il dans vos activités ? Et quel lien établissez-vous entre ces nouvelles formes d’écriture et d’expression  et le cinéma ?

C’est une question très complexe. En termes de production, les expériences non linéaires (transmédia pour l’exemple le plus intéressant) sont au point mort. La filière s’est construite à partir des télévisions qui n’avaient aucune compétence et ont tué toute création en la matière. Il reste l’un ou l’autre « webdocumentaire » ou « série web » souvent sans intérêt.

Pour les installations, il s’agit pour moi d’un mode d’expression formidable mais où les financements sont rares et les coûts importants. A mes yeux, il a de nombreuses passerelles entre tous ces modes d’expression mais le système est cloisonné. Il est difficile d’apparaître comme légitime en fiction quand vous êtes considéré comme documentariste ou dans les arts plastiques quand vous êtes cinéaste. Il faut donc jouer sur les frontières.

Quelle est l’orientation actuelle de votre travail ?

Actuellement, je travaille à trois projets linéaires, deux documentaires (un pour le cinéma et l’autre pour ARTE) et une fiction du réel à la frontière entre les deux genres.

Je tourne actuellement les deux premiers en alternance : « Icare ou la mesure des choses » pour le cinéma, en différents endroits de la Méditerranée à propos de l’hubris, l’outrance de la société contemporaine dont l’intelligence et la richesse risquent de l’entraîner à sa perte. Je travaille en collaboration avec le plasticien belge Mahieu et, en dehors du film, cela donnera sans doute des croisements intéressants entre les arts plastiques et l’image animée.

Le second est un film pour ARTE dans lequel je dresse le portrait d’un gigantesque centre commercial. Qui sont les gens qui travaillent ou qui passent une partie de leurs loisirs dans ces endroits emblématiques ?

Enfin, je prépare un long métrage dans la lignée de Cavalier sur la prison. Avec des anciens détenus, en studio avec quelques éléments scénographiques pour signifier le décor sans le reconstituer. Ce film très bon marché est actuellement en recherche de financements. La frontière entre fiction et documentaire est un repoussoir pour les institutions qui pour l’instant le refusent. Il va donc falloir ruser…