J’ai cherché quelques écoles, il y en avait eu une très intéressante à Montrouge, avec une directrice merveilleuse, connaissant bien le cinéma. J’y suis allée plusieurs fois mais je cherchais une plus grande mixité. J’ai prospecté à Paris aussi parce qu’il y a de nouvelles cours qui sont moins genrées, où le foot ne prend plus toute la place, etc. Dans ces repérages dans les écoles parisiennes je voyais aussi des enfants très concernés par la question du climat. J’avais gardé un très bon souvenir d’Ivry lors du tournage de mon film Premières solitudes. Le lycée où j’avais tourné présentait une grande mixité mais sous une forme apaisée, très sympathique, accueillante. Je me suis renseignée auprès d’un ami qui habite Ivry, puis je me suis adressée à la mairie. Il n’y a pas eu besoin de visiter toutes les écoles parce que j’ai eu un coup de cœur dès que j’ai découvert Makarenko. Comme j’avais d’abord l’intention de ne filmer que la cour, sa largeur me plaisait beaucoup. Puis la rencontre avec Bertrand Quinet, ce formidable directeur, a fini de me convaincre.
En général, dans les banlieues on filme « les racailles », les ados violents, alors que moi je voulais montrer l’école élémentaire comme un bastion républicain, comme une fabrique du citoyen et de la cité. L’école élémentaire est un lieu d’apprentissage – lire, écrire et compter – mais aussi un lieu où on se confronte au monde adulte. C’est l’opposé de la vision image d’Epinal de l’école élémentaire, qui transmet d’autres valeurs plus traditionnelles.
La grande différence avec Récréations, dès le départ, était que je voulais m’intéresser non pas qu’aux enfants mais à leur relation avec les adultes. Bien sûr, on ne peut pas retrouver l’invention pure, et la poésie des enfants de l’école maternelle que j’ai pu capter dans Récréations. Le primaire induit des conformités, on commence à se définir par rapport à autrui, aux regards autour. Autre différence, j’étais seule dans Récréations, ici on était deux, avec Pierre Bompy au son. Il a très bien compris comment je tournais, à savoir sans couper d’un plan à l’autre, il suivait, en étant très proche des scènes lui aussi. Ainsi, j’entendais ce que je filmais très clairement, c’était magnifique. C’est dans ces conditions qu’on saisit ce que pensent les enfants, ce qu’ils ressentent.
Après deux semaines de tournage, j’ai vu des élèves choisir leurs livres à la bibliothèque avec le professeur Mohammed. Je lui ai demandé s’il serait possible d’aller dans sa classe, ce qu’il a accepté facilement. J’ai ainsi découvert le quart d’heure lecture et ça m’a bouleversée : filmer des enfants en train de lire, je trouvais ça très beau : leur concentration, les lèvres qui bougent, les yeux qui suivent les lignes… Le professeur Mohammed me disait que pour certains c’est leur seul temps de lecture. Pendant ce cours, J’ai compris que la classe, les cours, ça pouvait se filmer, ce dont je n’étais pas forcément convaincue : il y a des émotions, des histoires, des enjeux, de la dramaturgie. Bref du cinéma. Je me suis rendu compte aussi que tous les enfants voulaient bien faire, réussir. Et bien sûr, l’exigence qui se dégage de l’enseignement, et la volonté de ne laisser personne sur le bord de la route. J’ai aussi constaté un amour pour la figure de l’enseignant de la part des élèves, et cet amour est réciproque. C’est aussi le lieu où on fait confiance dans la capacité des enfants à apprendre ; on rend les choses possibles même pour les enfants pour qui c’est difficile, comme Élisa, cette petite fille très paniquée par l’écriture. Cette relation aux maîtres constitue évidemment la clef pour que les enfants apprennent, mais aussi pour qu’ils deviennent des citoyens. Les maîtres ne sont pas ceux qui savent tout, par contre ils incarnent une majestueuse figure qui ouvre la porte entre le monde et les enfants, et leur donne les clefs du langage pour le comprendre et se faire entendre. Après avoir observé cet aspect-là, j’en ai parlé au directeur en lui disant que je changeais mon fusil d’épaule en voulant filmer aussi dans les classes. Cela n’a pas été simple avec tous les enseignants. Alors pour les convaincre j’ai monté les rushes des trois premières semaines de tournage, pour leur prouver que mon projet n’était pas celui d’une chaine d’info ou de reportage. Les professeurs dont j’avais filmé la classe ont donné leur accord pour que je continue, dans la mesure où les parents avaient donné leur autorisation, seule une professeure est restée sur une position de refus et a convaincu d’autres enseignants. Mais j’avais déjà fort à faire avec 5 classes.
Première chose fondamentale : j’aime vraiment les enfants. Et les filmer. Leurs sentiments sont tellement transparents, leur conviction a quelque chose d’éclatant. Cette question du « à hauteur d’enfant » est aussi une affaire technique. : on avait une caméra grande comme un appareil photo. On peut avec ce matériel filmer concrètement à hauteur, en tenant l’appareil à bout de bras, contre la taille. Je crois que la scène d’ouverture où Amadou est accueilli par le directeur est très parlante, elle se fait de son point de vue. On a très vite intégré les classes, on y circulait avec l’ingénieur du son très librement, il y a bien quelques regards, mais les enfants s’en fichaient parce qu’ils étaient tenus par l’exigence de l’enseignement, c’était plus important pour eux. J’étais heureuse d’arriver à être proche d’eux comme si j’étais en classe à côté d’eux, avec la même ignorance de ce qui allait arriver. Comme on le voit lors de la séquence du jeu de dames, ils sont complètement accaparés par ce qu’ils font. Si on ne se met pas à cette hauteur, on ne comprend pas ce qui les traverse, ce qui les occupent. Plus simplement, la clef pour être à hauteur d’enfant est de retrouver sa propre enfance. Et je retrouvais des souvenirs de moi écolière, ce que j’ai beaucoup aimé être dans mon village du Var.
Au montage, on a commencé par essayer de raconter d’abord l’apprentissage : le calcul, la lecture, puis la récréation, la question de la règle avec cet élève réprimandé, et ainsi de suite. C’est le premier mouvement, puis vient le rapport avec la cité, au sens de la polis, avec le carnaval qui parade en dehors des murs de l’école, avec la fierté des parents, la beauté de ces masques. On a impulsé une logique d’élargissement du cadre, du rapport au monde, avec les élèves de l’école alsacienne qui viennent, de Paris, puis le voyage à Paris en bateau mouche. Ce qui relie tout, c’est que l’école est vraiment le creuset de la cité, les enseignants et le directeur sont des civilisateurs ! Pour caricaturer, je venais filmer la récréation et donc des bastons. Mais quand je suis arrivée, le directeur m’a dit : « Pas de chance, on a baissé la violence de 80 % dans la cour par la médiation. » Il y a dans cette école une insistance formidable sur la parole, les vertus du langage, l’expression verbale des colères, des frustrations. Ce qui fait que les enfants sont devenus eux-mêmes des médiateurs. Quelque chose d’extrêmement collectif se dégage, les enfants sont toujours reliés aux autres, toujours invités à inclure l’autre, à discuter entre eux de ce qu’ils pensent, à apporter de la nuance. C’est évidemment un rempart contre la violence. Par contre, quand la professeure de sport Morgane fait ce cours de lutte, on se trouve dans une dimension plus compétitive, physique, et aussi symbolique quand s’opposent des filles et des garçons. La lutte de genre devient un sport, se technicise et se dédramatise. On a choisi de tourner lorsque les rapports entre enfants, et avec les maîtres sont bien en place, plutôt vers le 3-ème trimestre puis avec la nouvelle rentrée. C’est pour cela que le film est assez solaire.
Les professeurs de l’école qui ont vu le film m’ont dit que c’est un portrait juste de l’école. Montrer cet accueil de l’école est vraiment fondamental ; j’ai été éblouie par l’attention, la pertinence des enseignants, qui offrent un cadre ouvert à la singularité, aux rythmes d’apprentissage extrêmement divers. Il faut se rendre compte de la patience, de l’exigence que cela suppose de leur part, de la faculté d’adaptation entre ceux qui pigent tout et ceux qui ont besoin de faire de la trottinette toutes les heures.
