A COMME ABECEDAIRE. -Nicolas Philibert

Ecole

Dans la montagne auvergnate, une classe unique. La vie scolaire au jour le jour, jusque dans les familles.

Infirmières, infirmiers

L’apprentissage de leur métier.

Jardin des plantes.

La modernisation. Faire comprendre l’évolution.

La Borde

La clinique fondée par Jean Oury, filmée lors de la préparation de la pièce de Théâtre que donneront les résidents lors de la fête de fin d’année.

Louvre

Une ville…Tout ce qui est mis en œuvre pour contempler La Joconde (S’il n’y avait pas tant de monde).

Normandie

Un retour sur les lieux de tournage de Moi Pierre Rivière…, le film de René Allio, pour y retrouver les acteurs, amateurs et professionnels.

Procès

Intenté par l’enseignant maître de la  classe filmée dans Etre et Avoir, demandant d’être considéré, et rémunéré, comme un acteur. Les parents des élèves lui emboitèrent le pas. Aucun n’obtiendra gain de cause. Le cinéma documentaire était sauvé.

Radio

Une maison dont pas un recoin ne nous sera caché, des studios aux couloirs et aux escaliers. Le plus Wisemanien de ses films.

Singe

Nénette pour les intimes, dans sa cage, faisant face aux visiteurs du Zoo.

Sourds

Un pays dont la communication est loin d’être absente

Succès

Etre et Avoir, un film plébiscité par le public.

A COMME ADOLESCENTES.

Adolescentes, Sébastien Lifshitz,  2019, 135 minutes.

Adolescentes présente un panorama quasi exhaustif de ce qu’est l’adolescence aujourd’hui, à travers deux adolescentes, Anaïs et Emma,  filmées sur cinq années, depuis le collège jusqu’à la fin de leur scolarité secondaire, sanctionnée par l’obtention du bac. Elles quittent alors Brive, ville où elles ont vécu jusque-là et où se passe donc l’ensemble du film. Elles quittent leur famille, elles quittent leurs ami.e.s. Elles commencent une nouvelle vie. Et nous pouvons avoir l’impression, au bout de ces deux heures 15 passées en leur compagnie, que nous pouvons comprendre dans quel état d’esprit elles abordent leur avenir respectif.

Leur vie pendant ces cinq années d’adolescence, nous l’avons suivie pas à pas. Nous l’avons suivie dans leur famille, où c’est surtout la relation avec la mère qui compte. Des mères omniprésentes, accaparantes, au point qu’elles en deviennent insupportables. Des relations souvent tendues donc, et les affrontements verbaux ne sont pas rares. A l’évidence, il est grand temps, à la fin du film, de rompre le lien qui les relient à leur mère, même si cette rupture ne sera bien évidemment pas total.

Nous suivons aussi les relations sociales d’Anaïs et Emma, ce qui veut dire surtout la relation d’amitié très forte qui existe entre Anaïs et Emma. Mais il y a aussi les camarades de classe, ceux qu’on retrouve après les cours et avec qui on communique avec son portable.

De l’école, le collège puis le lycée (le lycée d’enseignement général pour Emma, le Lycée professionnel pour Anaïs),  nous en suivons quelques fragments de cours, l’accueil en début d’année en particulier avec sa formule récurrente (Il faut travailler), les  séances de maths où Anaïs est des plus dissipée et un éclair philosophique sur la vérité. Le tout dominé par l’angoisse des examens – brevet et bac – avec  l’explosion de joie à l’annonce des résultats, séquence inévitable dans tout film sur les ados.

Et puis les adolescentes parlent des garçons, surtout de ceux qu’elles trouvent beaux. Anaïs fera une dépression après sa rupture avec son petit ami (on les aura près peu vus ensembles, son premier amour. Mais l’essentiel, la question fondamentale, concerne la première expérience sexuelle. Le faire ou pas ? A quel âge ? Mais on en parle plus avant qu’après, car une fois fait, comme il fallait le faire, c’est fait.

Ce film est un documentaire, dont on peut dire qu’il est filmé comme un teen-movie, mais sans les « tics » du genre, les effets spectaculaires ou les petites provocations qui sont censées, surtout dans les productions américaines, donner du sel au spectacle. Ici sincérité, authenticité, simplicité, une certaine pudeur même, sont les caractéristiques d’un filmage qui ne refuse pourtant aucunement la qualité, et même la beauté, des images. Ici rien n’est excessif. Tout semble couler de source. Et chaque événement, grand ou petit, dont le film fourmille trouve un écho chez chaque spectateur, quel que soit son âge.

C’est aussi un film sur le temps qui passe, lentement mais inexorablement. Tout le film prend le temps de suivre cette traversée des années d’adolescence, faite aussi de petits riens souvent presque imperceptibles, mais qui tous nous font vibrer, sourire et rire, pleurer presque, nous émeuvent  sûrement. Le temps de l’adolescence est là tout proche, si commun et en même temps toujours surprenant. Un temps que personne ne voudrait quitter.

Comment ne s’attacherait-on pas à ces deux adolescentes, filmées avec tant d’empathie, un regard presque paternel de la part du cinéaste, mais aucunement paternaliste.

Un film qui sait parfaitement tourner la page d’une vision romantique de l’adolescence. Ce qui ne veut pas dire qu’il renonce à l’émotion. Loin de là.

A COMME ALGÉRIE – École.

La Chine est encore loin, Malek Bensmaïl, Algérie, 2008, 118 minutes

Il faut attendre le générique de fin pour que le cinéaste dévoile la signification du titre du film, une citation du prophète Mahomet : « Recherchez le savoir, et s’il le faut, jusqu’en Chine. » Pour le moins, le film ne tombe pas dans un optimisme béat. Le chemin du savoir est long et difficile. Le but fixé sera-t-il même atteint un jour ?

chine encore loin 9

Pour essayer d’éclairer cette problématique, Bensmaïl se tourne vers la jeune génération. Il va suivre la vie d’une école de campagne, quelque part dans les Aurès, pendant une année scolaire. Il rencontre là des écoliers comme il en existe pas seulement en Algérie, des garçons surtout et quelques filles, qui n’aiment pas particulièrement l’école, qui peuvent rencontrer des difficultés de compréhension dans la lecture des textes ou les mathématiques, qui n’ont pas toujours l’aide nécessaire à la maison pour faire leurs devoirs. Il va montrer le travail concret de leurs deux instituteurs, l’un étant spécialisé dans l’enseignement du français. Il va en contre-point filmer les paysages grandioses de ces montagnes désertiques et enregistrer l’appel du muezzine à la tombée de la nuit. Il s’attarde dans les rues des villages de la région filmés en long travellings. Il pénètrera aussi dans l’intimité de deux personnages particuliers. Le premier, filmé marchant sur une petite route dès l’incipit du film, est surnommé l’émigré par la population. Il s’occupe beaucoup d’objets d’antiquité et développe dans ses propos une critique sans concession de son pays. Le second, Azouz, est père de deux fillettes et représente ces parents d’élèves qui voudraient bien que leurs enfants réussissent à l’école mais qui n’ont pas beaucoup de moyens pour les aider. D’ailleurs beaucoup d’élèves font l’école buissonnière, parfois à l’insu de leurs parents, parfois à l’instigation de ces derniers qui ont besoin d’aide dans leurs travaux.

chine encore loin 10

Pour Bensmaïl, le problème du savoir est un problème politique. En Algérie, cela se traduit par la nécessaire référence à la lutte pour l’indépendance et la construction de l’identité nationale. Ce n’est pas un hasard si le film est tourné dans « le berceau de la révolution ». Le film évoque à plusieurs reprises la journée du 1er novembre 1954, où un instituteur français, sa femme et le caïd du village sont les premières victimes de cette guerre qui ne fait que commencer. À côté des cérémonies de commémoration, il recueille le récit des acteurs et témoins de cette opération et retrouve même les anciens élèves des deux enseignants français qui tous ont pleurés à l’annonce de la mort de leur maître d’école. Le film ne fait pourtant pas l’impasse sur « la barbarie de la colonisation », évoquant les tortures « à la gégène et à l’eau bouillante ».

chine encore loin 6

À la fin de leur journée de travail, les enseignants sont fatigués, mais visiblement satisfaits de la tâche accomplie. Ils ont donné les derniers conseils à leurs élèves avant l’examen de fin d’année. Ils ont pu constater que certains ne manquaient pas d’ambition pour leur avenir. Mais pour devenir médecin ou journaliste de télévision, il y a bien des obstacles à surmonter. Nous ne connaîtrons pas les résultats de l’examen, mais nous suivons l’excursion à la mer. Les garçons plongent avec entrain dans les vagues. Une fille ose rentrer pieds nus dans l’eau, quitte à mouiller le bas de sa robe. Une petite note qui fait écho à une séquence particulièrement émouvante du film, où la femme de ménage, que nous avons vu maintes fois laver le sol de la salle de classe, prend la parole en voix off. Elle évoque les difficultés de sa vie, une vie de souffrance morale où elle n’a pas connu, dit-elle, une seule journée heureuse. Pour que les femmes algériennes soient enfin reconnues dans leur dignité, la Chine aussi est encore bien loin.

Lire aussi A comme Alger : https://dicodoc.blog/2017/03/30/a-comme-alger

 

S COMME SNARK.

La Chasse au Snark, François-Xavier Drouet, France, 2013, 100 minutes.

Le Snark est un établissement privé qui accueille des adolescents en rupture avec le système scolaire traditionnel. Présentant des troubles du comportement graves, ils sont totalement inadaptés à l’école. En Belgique, il existe une autre voie pour ces adolescents, des établissements où ils vont pouvoir poursuivre leur formation dans un contexte différent, plus ouvert bien sûr, moins contraignant, ce qui ne veut pas dire que tout leur soit permis. Ce qui ne veut pas dire non plus que la réussite soit assurée, comme s’il suffisait de quitter l’école traditionnelle pour que les problèmes disparaissent. Même au Snark, les adolescents qui sont en pensionnat restent des adolescents souvent submergés par leurs difficultés. À l’école ils étaient en rupture avec le système, avec l’autorité. Au Snark, ils restent en rupture avec la société.

chasse au snark.jpg

Malgré leurs provocations incessantes, malgré leur agressivité envers les adultes et leurs camarades, malgré leur transgression systématique des règles de vie en commun, il n’en reste pas moins que ce sont des adolescents attachants, touchants dans leur souffrance. Cela bien sûr tient à la façon dont ils sont filmés. La cinéaste a passé une année au Snark. Le film porte d’ailleurs clairement l’inscription du passage du temps, de l’enchaînement des saisons depuis la bataille de boules de neige jusqu’aux flâneries les soirées de printemps.

chasse au snark 4

Parmi la trentaine de pensionnaires du Snark, le film suit plus particulièrement certains d’entre eux, comme Angèle, une adolescente qui a beaucoup d’atouts pour elle mais qui dépense souvent plus d’énergie à les gâcher plutôt qu’à les faire fructifier. Angèle se comporte souvent comme un garçon, n’affirmant pas vraiment sa féminité. Elle s’habille comme un garçon, elle se bagarre comme un garçon, elle parle comme un garçon. De toute façon, au Snark, le langage est toujours direct et cru. On a souvent l’impression que les adolescents ne peuvent pas se parler sans proférer des insultes. C’est bien ce que dit Angèle : « sans insulte, il n’y a pas de communication. » Son cas divise les éducateurs du Snark. Est-il utile de lui donner une seconde chance ? L’assemblée générale de fin d’année votera à mains levées dans ce sens. Même s’il a semblé à beaucoup qu’il y avait très peu de possibilités de réussite si, pour beaucoup, les chances de réussite étaient minces, le sentiment qu’il n’était pas possible de ne pas lui offrir une dernière chance a fini par l’emporter. Telle est bien la philosophie du Snark : tant qu’il reste un espoir de faire vaciller la chape de fatalité qui pèse sur ces adolescents, on n’a pas le droit de renoncer.

Le film rend compte du travail si particulier des éducateurs du Snark, soit dans les « cours », soit dans les entretiens qu’ils mènent individuellement avec un pensionnaire s’étant mis en infraction avec les règles de l’institution. Dans de telles situations, la communication n’est jamais facile. Mis face à leurs responsabilités, les adolescents le plus souvent se ferment, se replient sur eux-mêmes, réfractaires à la moindre intervention de l’adulte.

chasse au snark 5

Il y a pourtant des actes inadmissibles, comme celui-là qui a frappé un éducateur avec une béquille. Son exclusion n’est pas prononcée de gaité de cœur. Même dans les cas extrêmes, la volonté de dialogue ne doit jamais passer au second plan.

            La Chasse au Snark, le poème de Levis Carroll, est devenu le modèle de l’absurdité et du non-sens britannique. Les pensionnaires du Snark en Belgique ne sont pourtant aucunement des êtres « fantastiques », hors du monde. Le film a le grand mérite de montrer leur profonde humanité.

A COMME ADOLESCENT – Portrait

17 ans, Didier Nion, 2003, 80 minutes.

C’est l’année d’avant la majorité, l’année d’avant le permis de conduire. Jean-Benoît est en apprentissage dans un garage, pour passer le BEP. La mécanique, c’est son truc : mettre les mains dans un moteur, il aime. Mais il faut aussi apprendre les maths, le français, l’anglais, l’histoire. Et là, c’est difficile. Il n’a pas envie de faire des efforts pour ce qui ne l’intéresse pas. Et pourtant, il veut l’avoir son BEP. Il veut s’en sortir, réussir quelque chose dans sa vie. Enfin.

 Le film suit pendant ces deux années d’apprentissage cet adolescent qui ressemble à tant d’autres, mais qui est aussi unique. On le suit dans l’atelier, au travail, dans ses loisirs aussi, sur la plage avec sa copine. Helena, visiblement il l’aime bien. Elle aussi, même si tout n’est pas toujours facile entre eux. La passion de Jean-Benoît, c’est son aquarium et ses poissons. En dehors des voitures, bien sûr.

Il évoque le passé de cet adolescent par petites touches. D’abord, les années au foyer dans lequel Jean-Benoît a été placé par la justice avant de rentrer en apprentissage. Des années difficiles, comme étaient difficile la vie familiale, la violence familiale, les disputes incessantes entre les parents, leurs séparations, leurs réconciliations, leur incapacité à éduquer correctement leur fils.

17 ans 2

 Son enfance, il en parle en regardant des photos de lui petit, une enfance qui aurait pu être heureuse, qui devait être malgré tout heureuse. Mais la vie est toujours faite de problèmes, auxquels il faut faire face, auxquels il n’est toujours possible de faire face.

Le passé, Jean-Benoît l’évoque aussi en revenant sur les lieux qui l’ont marqué, le foyer et la maison acheté par son père et où il a vécu sans doute les meilleurs moments de sa vie. Six ans qu’il ne l’avait pas revue, depuis la disparition du père, évoquée devant sa tombe. Son père, c’était la violence, l’alcoolisme, pour finir par le suicide. Jean-Benoît évoque tout cela rapidement. Comme sa relation avec sa mère. Une mère qui n’en a pas vraiment été une.

17 ans 7

Le film comporte de longs moments d’entretien avec Jean-Benoît, seul face à la caméra, ou parfois en présence d’Helena à ses côtés. Des entretiens menés par le cinéaste, qui pose les questions, qui pousse Jean-Benoît à aller plus loin dans sa confession.  Car ces entretiens où l’on sent toujours la présence du cinéaste derrière la caméra, où l’on sent toujours qu’il s’agit d’un dialogue même si Jean-Benoît ne regarde jamais la caméra, ces entretiens sont bien de véritables confessions. Jean-Benoît essaie de dire sincèrement non pas simplement ce qu’il ressent au moment où il est filmé, mais comment il vit sa vie et la place qu’y occupe l’apprentissage et le BEP. La perspective de l’examen qui se rapproche de plus en plus est l’horizon temporel qui structure le film, avec ses moments de doute, avec l’évocation par les formateurs des difficultés de comportement de Jean-Benoît, surtout dans les matières théoriques. Des formateurs qui n’ont pas l’air très optimistes quant à l’avenir de cet élève qui manque singulièrement de confiance en lui. Pourtant, tout au long du film, Jean-Benoît répète sa volonté de l’avoir ce BEP, de l’avoir coûte que coûte, même s’il ne montre pas toujours qu’il fait tout pour cela, jusqu’à oublier la date de la première épreuve.


17 ans 3Le projet du film et sa réalisation dans la durée contribuent-ils à la réussite de Jean-Benoît au BEP ? Le cinéaste n’est pas pour lui un filmeur anonyme, un reporter qui chercherait de la matière pour son enquête. Le cinéaste, c’est Didier, et le film n’occulte pas la relation forte, au moins de sympathie qui unit les deux êtres de chaque côté de la caméra. Didier pousse Jean-Benoît à aller de l’avant, à ne pas renoncer, à vaincre ses vieux démons. On a parfois l’impression qu’il joue le rôle du père absent, même si leur relation n’est pas toujours très facile, comme le montre cette séquence où le cinéaste reproche à Jean-Benoît de ne pas lui accorder assez de temps, assez d’attention, alors qu’il a parcouru 700 kms pour venir le rejoindre. Pour fuir les reproches de Didier ; Jean-Benoît part seul sur les rochers bordant la mer. Didier n’a plus qu’à faire parler Helena, jusqu’alors témoin muette de la scène, et qui ne peut qu’évoquer les difficultés de sa relation avec Jean-Benoît. Elle est parfaitement consciente de l’importance qu’elle a pour lui, ce qu’il reconnaîtra aussi plus tard dans le film. Elle aussi joue en somme le rôle de la mère défaillante. Mais elle a aussi fait découvrir l’amour à Jean-Benoît. Ce qui est tout aussi fondamental.

Le film se termine bien. Mais reste le sentiment que tout aurait pu mal tourner pour Jean-Benoît. Sans la présence, tout au long de ces deux années, du cinéaste ?

 

E COMME ENTRETIEN – JEAN PAUL JULLIAND.

Une première question pour mieux vous connaître : comment êtes-vous devenu cinéaste ?

Je suis venu au cinéma par la télévision (France 3 Auvergne Rhône Alpes) où j’ai sévi entre 1982 et 1995. Je suis entré à France 3 via le syndicalisme enseignant et je me suis impliqué dans ce syndicalisme (SNEP-FSU aujourd’hui) à partir du militantisme pédagogique. Si on rembobine, cela donne, au début des années soixante-dix, un jeune prof d’EPS qui s’implique dans la formation continue de sa profession. Comme à cette époque, les militants pédagogiques et les leaders syndicaux sont les mêmes, la conclusion s’impose d’elle-même. Au sein du SNEP Lyonnais, je suis chargé de médiatiser notre métier et nos actions. Une copine d’enfance, monteuse film à France 3, me présente un journaliste qui s’intéresse à nos messages… Plusieurs tournages se succèdent. Petit à petit, je découvre les « entrées possibles » au sein d’une maison alors très fermée.

Je dépose donc des projets d’émissions pour la jeunesse. En 1982, ils sont acceptés… et je me retrouve « producteur/animateur » de magazines de télévision… sans aucune formation, si ce n’est quelques observations réalisées au fil des tournages sur l’EPS.

Après avoir produit une bonne centaine d’heures de télé sur l’adolescence et le showbiz, je bascule sur des magazines de 52’ centrés sur l’Ecole de la maternelle à l’Université. Je filme ainsi plus de cinq cent situations d’enseignement ; ce que je continue à faire, à partir de 1995, une fois devenu prof à l’Université Lyon 1, mais désormais pour des usages pédagogiques ou didactiques.

Sur les thématiques de vos films, l’école maternelle et la guerre d’Algérie, il semble ne pas y avoir de rapport évident. Comment êtes-vous passé de l’un à l’autre ?

Techniquement et structurellement, les deux films sont, en effet, très différents.

« Dis Maîtresse ! » est le produit d’une immersion de trente-cinq demi-journées dans une école maternelle, débouchant sur trente heures de rushes utiles dans une classe de tout petits.

« Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! » est construit à partir de quinze interviews, réalisés dans un lieu unique  – une salle de cinéma désaffectée – soit six heures de rushes utiles, plus une iconographie – des photos et des images super 8 – offerte par les interviewés. Cinq jours de tournage – intenses et super émouvants – ont suffi.

Mais, sur le fond, il y a un lien. Les enfants filmés dans « Dis Maîtresse ! » sont pour un grand nombre des descendants de la décolonisation de « l’empire Français », dont la guerre d’Algérie est l’une des étapes les plus violentes, avec celles de l’Indochine, de Madagascar et du Cameroun.

Parmi les films qui « entrent » dans l’école, pour filmer le travail de l’enseignant et les élèves, un certain nombre font le choix des courants pédagogiques et s’appuient sur des noms célèbres, Montessori qui semble revenir à la mode, ou même Freinet. Dis Maîtresse par contre ne se réclame pas d’une pédagogie spécifique. Votre choix semble plutôt  être celui d’une classe « ordinaire », comme il doit y en avoir beaucoup ! Pouvez-vous nous préciser comment vous avez effectué ce choix ?

Lors de la campagne présidentielle de 2012, je suis mis au courant, par des membres de l’équipe de François Hollande, que la scolarisation des enfants de moins de trois ans sera remise à l’ordre du jour si… J’interroge donc ma fille sur l’intérêt de cette mesure… et je découvre, en l’écoutant, que ce qu’elle me raconte de sa vie d’enseignante en « toute petite section » (TPS) mérite un film.

Mon passé de spécialiste télévisuel de l’éducation facilite l’obtention des autorisations administratives signées le 4 mai 2012… alors que les sondages sont clairs : Hollande sera président. Mais il nous faut faire très vite pour être présents le jour de la rentrée des classes, car je sais que ce moment est stratégique… Effectivement, ce jour-là, nous ne sommes pas  déçus.

Comment avez-vous travaillé dans la classe, avec les enfants, pour ne pas les déranger, les intimider…Pouvez-vous nous parler des conditions de tournage. Car filmer de très jeunes enfants ne va pas toujours de soi.

J’avoue que j’étais un peu lassé des effets caméras lors de mes tournages précédents, notamment en collège… Parfois, je trichais et lançais de façon très sonore un « Moteur ! » totalement bidon, puis un encore plus sonore « Couper ! »… qui signifiait, au contraire  que l’on commençait à tourner tout en donnant l’impression de ne pas le faire.  Autrement dit, on volait des images, sauf dans les rares cas de semi-immersion où nous tournions une semaine avec la même classe… En général, je m’appuyais alors sur une de mes propres classes, en tant que prof d’EPS. Je n’ai jamais cessé d’enseigner jusqu’à ma retraite de l’EN en 2006. Nous montions donc des projets pédagogiques dont le tournage télévisuel faisait partie intégrante et qui pouvaient concerner l’enseignement des mathématiques, celui de l’anglais, etc. Dans ce cas, je pratiquais ce que je nomme de la « pédagogie fiction »… qui a ses avantages et ses limites.

Rien de tel dans « Dis Maitresse ! ». Nous sommes présents lors de l’arrivée à l’école des enfants. Plongé au cœur de plein de nouveautés, ils trouvent sans doute normal la présence d’une caméra sur pieds, d’un cadreur (moi) et d’un preneur de son qui, certes, manipule une grande perche munie d’un micro enveloppé dans une bonnette impressionnante. En réalité, seule cette perche son, les intrigue parfois, surtout quand elle s’approche d’eux. Sachant que la maîtresse et l’ATSEM sont chacune équipées d’un micro HF, les deux canaux de la perche servent à attraper les sons d’ambiance, mais aussi les paroles des enfants… qui apprennent à parler et donc parlent peu et discrètement.

julliand 4

Sans la grande technicité et la super gentillesse de Simon Gattegno, le preneur de son mis à notre disposition par le CRDP de Lyon – aujourd’hui CANOPE –, le film ne serait pas ce qu’il est. Avec le recul, je peux affirmer que je n’ai jamais filmé une situation scolaire avec autant de facilité.

En amont, nous rencontrons les parents en juin ; donc deux mois avant la rentrée. Ma fille annonce clairement que le film passera à la télé et peut-être au cinéma et que… je suis son père. Elle enseigne dans cette école depuis douze ans. Les parents lui font confiance depuis longtemps et donc nous font confiance. Je ne suis pas du tout certain que cela se serait passé de la même façon dans l’école d’un quartier aisé de Lyon. Le maître mot de toute cette aventure sera « confiance ».

Pensez-vous que votre film puisse être considéré comme un « outil pédagogique », qu’il puisse servir à la formation des enseignants par exemple. Avez-vous eu des retours dans ce sens ?

Tout dépend de la conception que l’on se fait de la formation. Certains décideurs pensent encore, consciemment ou insciemment, qu’il faut montrer aux futur(e)s enseignant(e)s ou aux collègues en formation continue uniquement des situations modèles. Autrement dit montrer ce qu’il faut faire pour que les formés le reproduisent. Résultat : on filme une séance ou une situation « hors sol », souvent, un peu aménagée, voire frictionné. Si besoin, on filme l’enseignant le meilleur sur tel séquence, puis un autre sur une autre séquence… et l’on monte le tout pour fabriquer un prof modèle qui n’a qu’un inconvénient : il n’existe pas. Bref, on filme ce qui n’existe pas encore, du moins massivement. Au nom de cette conception, CANOPE et la direction nationale du SNUipp-FSU ne se sont pas appuyés sur le film, contrairement au SE-UNSA, qui a décidé d’être partenaire, comme la MAIF, les CEMEA et la Ligue de l’enseignement.

Si en revanche – comme j’en suis convaincu à l’issue de trente années de formation de formateurs – il s’agit de partir de situations réelles (avec le moins d’effets caméras possibles) pour les analyser, les décortiquer, en débattre, puis que les formés proposent ce qu’ils pensent être le pas en avant souhaitable et… possible, alors là, oui, « Dis Maîtresse ! » est un super outil de formation.

Dans cette démarche se sont situés le CNED (Centre National d’Enseignement à Distance) et l’IFE (Institut Français d’Education) à l’initiative de Patrick Piccard, qui ont acquis certains rushes du film. Des sections syndicales du SNUipp-FSU – par exemple en Savoie ou à Marseille – se sont servies du film pour animer des activités pédagogiques et une vingtaine d’autres comme outil de réflexions syndicales. Quelques Inspecteurs de l’Education Nationale (IEN) aussi.

Mais tout reste possible. J’ai personnellement pré-monté une grande partie des trente heures de rushes (non utilisés ou utilisés) en de courtes séquences de « vraie vie » : autrement dit sans commentaires et sans interviews. Peut-être seront-elles utiles un jour à quelqu’un…

Sur la guerre d’Algérie maintenant, avez-vous une relation particulière avec cette époque historique et avec ce pays ? Pouvez-vous nous parler de la genèse du film.

J’avais huit ans quand cette guerre a commencé et seize quand elle s’est terminée. Le titre du film correspond donc à mon vécu et à celui d’un grand nombre de mes concitoyens d’alors. Nous ne savions pas vraiment qu’il s’agissait d’une guerre. On parlait « d’évènements d’Algérie » et de maintien de l’ordre. Je garde deux souvenirs de cette période : l’enterrement d’un gars de mon village tué dans les Aurès et l’attitude de zombies qu’affichaient nombre d’appelés permissionnaires ou libérés, les yeux dans le vague, accoudés aux bars des bals populaires…

La télévision n’est arrivée dans mon village – Bourg-Argental dans la Loire – que fin 1961. Nous avons donc vu la guerre d’Algérie au cinéma, dans les actualités de l’époque, placées juste avant l’entracte ; ce qui explique que nous ayons choisi de réaliser les interviews dans l’ancien cinéma « Le Foyer », fermé depuis plus de vingt ans.

Au départ, ce film n’était destiné qu’aux habitants de ce village dans le cadre d’un travail sur le patrimoine local. Il se situait dans la suite logique de quatre documentaires locaux réalisés à partir des images super 8 disponibles. En 2012, nous avons décidé de mettre en boite des « mémoires locales de cette guerre »… avant qu’il ne soit trop tard. Une fois le film monté et projeté, j’ai proposé une version 52’ à France 3 Auvergne Rhône Alpes, qui en a acheté les droits pour deux diffusions… tout en nous aidant en matière de corrections colorimétriques, montage et mixage son. En mars 2017, pour le 55° anniversaire du cessez le feu, notre association s’est organisée pour le distribuer en salles… avec un certain succès puisque déjà  plus de cent salles l’ont  – ou vont le –programmer.

En dehors de la commémoration des 50 ans de l’indépendance de l’Algérie, cette guerre  ne semble pas vraiment préoccuper les français et n’occuper qu’une faible place dans la mémoire collective. Pensez-vous que votre film puisse jouer un rôle à ce niveau. D’une façon plus générale comment définiriez-vous la fonction sociale et historique du cinéma ?

J’ai rêvé d’un « effet Bernadette » pour « Dis Maîtresse ! »… Autrement dit, j’espérais que ce film rende les décideurs un peu plus responsables vis-à-vis de la scolarisation des enfants de moins de trois ans en quartier populaire, un peu comme le film « Indigènes » avait convaincu Jacques Chirac – poussé par Bernadette – à améliorer un peu le statut des anciens combattants issus des ex-colonies Françaises. Sauf que 15 000 ou 20 000 entrées ne font pas le même effet que deux millions de spectateurs, sans parler des prix obtenus au festival de Cannes. Ce n’était qu’un rêve puisque l’actuel ministre de l’Education Nationale détricote tout ce que ses prédécesseurs ont mis en route, y compris sur ce point.

Je suis donc beaucoup plus circonspect sur un éventuel impact du film « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! ». De plus, la direction nationale de la principale organisation d’anciens combattants d’Algérie – la FNACA – fait tout pour « casser » la carrière de ce film. Tout ça parce qu’un des interviewés raconte avoir été témoin d’un viol par certains membres d’une patrouille et n’avoir pas pu s’y opposer. Comme justification, un dirigeant national de cette organisation a écrit que lui, qui avait fait la guerre d’Algérie, n’avait jamais vu de viol… Sous-entendu, il n’y en a pas eu… ou pas beaucoup… ou donc il ne faut pas en parler. Heureusement, des sections locales de la FNACA n’obéissent pas aux ordres et mettent en place des projections qui rassemblent parfois plus deux cents spectateurs. Pourtant, ce film aide les anciens d’Algérie à parler en constatant que d’autres appelés ont osé le faire. Un véritable tabou règne encore, autour d’eux et entre eux, sur cette période. Beaucoup ont, à la fois, un peu honte de ce que fût cette guerre, même si eux-mêmes ne se sont pas comportés en bourreaux. Mais surtout ils sont révoltés d’avoir été ignorés et laissés seuls face à leur désarroi lors d’un  retour effectué dans l’anonymat et l’indifférence totale. Aucun n’a été suivi pour « choc post traumatique » dont, pourtant, nombre d’entre eux sont victimes.

Je mets beaucoup plus d’espoir dans les mouvements progressistes (Ligue des droits de l’Homme, Mouvement pour la Paix, etc…) comme partenaires dynamiques. Par ailleurs, nous commençons à contacter les enseignants d’histoire et géographie. La guerre d’Algérie est au programme des classes de troisième et de première. Mais surtout les « Mémoires de la guerre d’Algérie » peuvent être au programme des classes de terminales ; au choix avec celles de la guerre de 39/45. Nous avons publié un livre de 190 pages tiré du film ainsi qu’un cahier pédagogique de 48 pages, mais aussi une clé USB qui contient le film en intégralité ainsi que film « découpé » en neuf séquences plus courtes (de 5 à 9 minutes) selon les grandes thématiques qui structurent ce documentaire.

Je viens d’apprendre que le film est programmé à Vénissieux, dans le Rhône, à la demande d’une association Franco-Algérienne « Mémoire et réconciliation ». Si ce phénomène se confirmait, le rêve que je n’ai pas fait deviendrait alors une réalité.

Vous faites partie de ces cinéastes documentaristes qui accompagnent le plus possible leurs films, dans des séances spéciales qui permettent de rencontrer un public. Que retirez-vous personnellement de cette expérience ? Et comment voyez-vous l’évolution à court terme de la distribution des documentaires ?

Venant de la télévision, j’ai la confirmation, à chaque projection-débats, que le cinéma rajoute l’émotion à l’information, grâce à la force du son, mais aussi du fait de la concentration du spectateur qui est toute autre. A l’issue de cent quarante projections-débats avec « Dis Maîtresse ! » et déjà plus de quarante avec « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! », j’ai découvert le monde des exploitants, qui sont, très majoritairement, des passionnés adorant recevoir les réalisateurs et dialoguer avec eux. Sans parler des réactions du public à l’issue de la projection, voire surtout à l’occasion des conciliabules en tête à tête qui suivent toujours les débats. Contrairement à l’anonymat de la télévision, en salles de cinéma le réalisateur voit « le bout de ses actes », même s’il ne faut surtout pas oublier que « les chèques » viennent en général de la télévision.

julliand2

En effet, sauf exception comme « Demain » ou « Merci Patron ! », c’est la télévision qui permet au film d’exister et, donc, au réalisateur d’être rémunéré. Même en cas de production associative et bénévole, comme c’est le cas pour le film sur l’Algérie, si son documentaire est diffusé sur une chaine les droits d’auteurs (SCAM) apportent un minimum de revenu au réalisateur… mais qui ne lui permet pas de vivre.

De plus, pendant qu’un réalisateur accompagne son film en salles, il ne travaille pas ou peu. Il n’est donc pas payé. Je ne sais pas comment font mes collègues pour obtenir ou conserver le statut d’intermittent du spectacle, mais je suis inquiet pour eux… Pour ma part, si je n’étais pas retraité de l’Education Nationale, je ne pourrais pas m’investir autant… et les  films ne marcheraient pas. En effet, la présence du réalisateur est souvent la condition nécessaire (mais pas suffisante) pour que le film soit programmé par une salle ; d’où l’importance de partenaires qui acceptent de prendre en charge une partie des frais de déplacement ou d’hébergement… Mais on ne parle pas ici de salaire.

Il y a donc un vrai « trou noir économique » autour de la question de l’accompagnement des documentaires par les réalisateurs.

Quels sont vos projets cinématographiques ?

J’ai quatre projets en « projet», mais il est possible que je réalise un cinquième projet que je ne connais pas encore. A priori, je creuse autour des questions de colonisation – décolonisation – immigration – mondialisation, mais rien n’est encore calé. En fait, je suis « bouffé » par la distribution et l’accompagnement du film « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! »… car, à 71 ans, j’ai découvert un nouveau métier : distributeur. Je sais maintenant que pour des documentaires comme les miens, soit on tape dans l’œil d’un très gros distributeur qui met le paquet lors de la mise en place initiale, soit on fait tout soi-même. Et ça ne marche pas trop mal car le courant passe bien avec un certain nombre d’exploitants qui connaissent mon travail.

Dis maîtresse

Ils ne savaient pas que c’était une guerre

A COMME ADOLESCENCE ET BANLIEUE

Grands comme le monde, Denis Gheerbrant, 1998.

Voir et revoir ce film où il est question de la vie des ados dans un collège de banlieue, tout simplement.

Ils ont entre 12 et 14 ans. Ce ne sont plus des enfants, mais ils n’ont pas l’impression d’être entrés dans l’adolescence. Ils sont élèves en cinquième, une classe où il n’y a pas encore d’enjeu d’orientation. Ils sont des jeunes comme les autres, même s’ils vivent dans une cité de banlieue. La vie de la cité a bien de l’influence sur leur vie personnelle, essentiellement par la violence qui y règne, mais pour l’instant ils arrivent à faire face. Ils ne sont pas encore entrés dans la vraie vie. Leur âge les protège. Le collège les protège aussi, du moins lorsqu’ils sont à l’intérieur de ses murs.

Pendant plus d’un an, Denis Gheerbrant a filmé la vie d’un collège de Gennevilliers, montrant le quotidien de l’établissement par des vues d’ensemble des entrées et sorties ou les déplacements dans les couloirs. Il suit plus particulièrement une classe de cinquième et, parmi elle, un petit groupe d’élèves qu’il interroge dans une salle de classe, soit individuellement, soit en petit groupe. Visiblement, il a tissé des liens forts avec eux. Il ne se positionne pas comme un père, il est plutôt dans la posture d’un grand frère, il est en tout cas un adulte qui cherche à les connaître, à les comprendre, mais qui ne les juge pas et qui n’intervient pas dans la conduite de leur vie. Une méthode particulière, caractéristique du cinéaste. Il établit d’abord une relation forte par un filmage seul, caméra à l’épaule et il dialogue de façon ininterrompue, sans ajouter le moindre commentaire. Le résultat est ici un film d’une grande sérénité, d’une grande douceur, malgré l’évocation des bagarres et l’existence de la violence que l’on sent poindre à l’horizon de la vie de ces presque adolescents. Malgré aussi les incertitudes sur leur avenir.

grands comme le monde2

Mais le travail de Gheerbrant en tant que cinéaste n’est évidemment pas de servir de preuve ou de démonstration du déterminisme social ou autre handicap socioculturel. Il regarde vivre ces garçons et ces filles. Il discute avec eux tout simplement. Et ce qu’ils nous disent, au-delà de la banalité apparente, nous éclaire plus que bien des thèses de sociologie.

Parmi les élèves de cette cinquième du collège Le Luth à Gennevilliers, Gheerbrant nous présente ceux qui sont sans doute les plus caractéristiques de leur classe d’âge et de leur milieu social. Il y a d’abord ce duo, un vrai couple de cinéma, l’un petit, bon élève, toujours gai, chahuteur ; l’autre beaucoup plus grand (de taille), plus placide et s’il ne dit pas qu’il est un cancre, on sent bien que le scolaire n’est pas vraiment son truc. Il y a aussi ce noir, qui passe en conseil de discipline et qui sera renvoyé du collège. Que devient-il dans l’immédiat ? Que va-t-il devenir à plus long terme ? Il semble ne pas vraiment s’en soucier, malgré l’insistance du cinéaste. Mais il est tout sauf naïf. Bien sûr qu’il est lucide sur sa situation. Mais il préfère faire comme si…comme si tout allait finir par s’arranger. Côté filles, la séquence que Gheerbrant consacre à l’une d’elle commence d’une façon plutôt surprenante. Elle montre comment elle peut jeter des sorts à ses camarades si elle le décide. « Si je veux qu’elle redouble, elle redoublera. » Croit-elle vraiment à cette magie de pacotille ? Elle évoque son arrivée plutôt problématique dans le collège. « Je faisais que des bêtises…je répondais aux profs…je faisais n’importe quoi. » Maintenant, en cinquième, elle s’est assagie. « J’ai changé…heureusement. »

Dans les échanges que le cinéaste a avec ces préados, ce sont les conditions de leur vie quotidienne qui sont abordées successivement. La scolarité d’abord. Le bon élève croit à la vertu du travail et des diplômes. « Sans diplôme, t’as rien, pas de travail, pas d’argent. » Il sait que s’il travaille, il réussira. Ce n’est pourtant pas le cas de tous. Autre question posée par Gheerbrant, qu’est-ce que l’adolescence ? Les réponses qu’il obtient montrent leur incertitude. S’ils ne sont plus des enfants, ils ne sont pas encore des adultes. Ils ne savent pas très bien définir leur situation actuelle. La question de la religion est abordée de façon plus claire, plus évidente. « Je crois tout ce qu’il y a dans le Coran » dit celui qui fait déjà le Ramadan parce qu’il l’a choisi, même si ce n’est pas pour lui obligatoire. Reste le problème le plus important, la violence, quasiment omniprésente et pas seulement dans les bousculades et les chahuts habituels des garçons de cet âge. La violence, c’est la nécessité de se battre, pour se défendre comme le dit l’un d’eux, car si on ne répond pas, c’est pire. Tout ceci se passe de commentaire.

La vie des collégiens, c’est aussi la vie en classe. Gheerbrant nous ouvre la porte de quelques cours, sans vouloir faire de la pédagogie, simplement parce que la vie des collégiens c’est aussi de suivre des cours. Nous assistons à une séance d’anglais particulièrement vivante, à plusieurs cours de français avec une jeune et jolie professeure particulièrement dynamique mais qui n’hésite pas à rappeler à l’ordre avec fermeté celui qui répond à tort et à travers. La classe étudie Faust, l’occasion de se rendre le soir, en car, à une représentation à l’Opéra, ce qui suscite quelques surprises (sur le prix du champagne affiché au bar par exemple) à ces banlieusards qui découvrent le lieu. Tout n’est pourtant pas toujours aussi idyllique dans la classe. En cours de maths un élève a utilisé une boule puante. Le professeur principal menace de coller toute la classe si le coupable ne se dénonce pas. On ne sait pas s’il a été entendu.

L’année scolaire se termine par un conseil de classe qui décide des passages dans la classe supérieure. Pas de surprise, ceux qui redoublent sont parfaitement résignés. Pendant que les profs égrènent les notes et délivrent encouragement et félicitations, Gheerbrant filme par la fenêtre la cour du collège où les pompiers amènent un corps sur une civière. Là aussi on ne saura rien de ce qui s’est passé. La vie du collège ne semble pas perturbée. Tout doit être normal.

grands comme le monde4

Grands comme le monde est un film qui traite du mythe, le mythe de la banlieue et le mythe de l’adolescence. Mythe ici doit être pris au sens que lui donne l’enseignante dans son cours sur Faust : le mythe, c’est ce qui pose les questions fondamentales. Poser ces questions, c’est ce que fait le film de Gheerbrant, sans en avoir l’air. Il se garde bien d’apporter des réponses.