Parole de cinéaste : François Zabaleta

A Propos de Le dernier vivant

LE DERNIER VIVANT nous raconte l’histoire de deux hommes, Jean-Claude et François, qui vivent ensemble depuis presque cinquante ans. Jean-Claude, l’aîné, va mourir bientôt. François tient une sorte de journal tendre et mélancolique de la lente dégradation psychique de son mari. Il porte aussi un regard lucide parfois implacable sur leur relation au long cours. Comment deux êtres aussi disparates, aussi peu assortis l’un à l’autre, ont pu passer ensemble presque un demi-siècle ? Comment leur rencontre, qui au début n’avait rien d’une histoire d’amour, a pu au fil des années se transformer en cette chose mystérieuse, imprévisible et rare : un couple ? Telles sont quelques-unes des questions sans réponse que pose ce journal intime mais aussi, par bien des aspects, universel. 

LE DANGER EST UN ENNEMI QUI VOUS VEUT DU BIEN

À mes yeux c’est une expérience limite du cinéma. Mais les expériences limites appartiennent depuis toujours au cinéma. C’est même un genre cinématographique en soi. LE DERNIER VIVANT est un film que surtout je ne voulais pas faire. Un film que je ne croyais pas possible d’écrire et encore moins de réaliser. LE DERNIER VIVANT n’est pas un énième film sur le deuil. C’est un film sur une matière vivante, humaine, qui est et se sait en train de mourir. Cette matière humaine c’est Jean-Claude, mon mari. Ce qui se passe avant la mort me paraissait plus trouble, moins prévisible, en deux mots plus cinématographiques, que tout ce qui peut se passer après et dont chaque étape est largement balisée, que ce soit en littérature ou au cinéma. LE DERNIER VIVANT ne filme pas l’irrévocable mais son antichambre. Pendant le tournage j’ai souvent pensé à Sophie Calle en train de filmer l’agonie de sa mère. Mon mari ici avait parfaitement conscience de ce que nous étions en train de faire. Il sait sa mort proche et, avec courage et même enthousiasme, il a accepté d’être l’un des sujets de mon film, de notre film plutôt. On pourrait voir dans LE DERNIER VIVANT la suite de mon précédent long métrage documentaire DEVENIR. J’y verrais plutôt un post-scriptum. Mieux un repentir, au sens pictural du terme. Ou un palimpseste (palimpseste, du grec ancien παλίμψηστος / palímpsêstos, « gratté de nouveau ») est un manuscrit constitué d’un parchemin déjà utilisé, dont on a fait disparaître les inscriptions pour pouvoir y écrire de nouveau).  J’ai voulu regarder en face, sans détourner les yeux, ce qui était le plus risqué à ce moment-là de ma vie. Et le plus risqué pour moi à ce moment-là c’était de raconter l’histoire d’un cinéaste qui sans l’avoir voulu, sans l’avoir rêvé, a finalement passé presque cinquante ans de sa vie avec quelqu’un d’autre. Former un couple ne faisait pas partie de mes choix de vie. Je me voyais vivre une vie solitaire, studieuse et mélancolique. Mais le hasard ou le destin a, pour le meilleur et parfois pour le pire, bouleversé mes plans. Ce n’est pas un film confortable j’en ai conscience. C’est un film expérience dont le dernier quart d’heure risque, par sa frontalité implacable, sans issue de secours, sa crudité sans fard, pudiquement impudique, de troubler ou de déranger certains spectateurs. J’espère qu’ils ne m’en tiendront pas rigueur. Mais je ne pouvais pas faire l’économie de ce dernier quart d’heure. Rendre à un tabou, à mes yeux le tabou des tabous, (je vous laisse découvrir lequel) la visibilité qu’il mérite, le nommer, le contextualiser, l’incarner dans une vie humaine, lui donner une forme inédite, un visage, une légitimité, loin d’être une option m’a semblé la justification même de l’existence de ce film. Chacun a sa propre conception de l’honnêteté. Chacun met le curseur où il veut. Où il peut. Développer une histoire, un sujet, un thème, jusqu’à lui faire rendre gorge. Tel était, avec mon propre curseur de cinéaste qui depuis toujours nourrit l’obsession quasi maladive de finir en beauté (comme Jean-Paul Belmondo à la fin de Pierrot le fou de Jean-Luc Godard), tel était le niveau que j’ambitionnais d’atteindre. Ces dernières minutes, ces minutes ultimes, je le sais sont un aller simple. Un voyage sans retour. C’est comme ça que je les ai voulues. C’est là que je place ma probité d’artiste. Et c’est peu dire que je ne regrette rien. Un cinéaste, un artiste, qui n’en passe pas par l’expérience de la brûlure, de la brûlure froide, à mes yeux n’en pas un.

François Zabaleta, Gien, 11 avril 2026

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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