C COMME COUPLE – heureux.

Tous nos vœux de bonheur. Céline Dréan, 2019, 52 minutes.

C’est un film sur l’amour. L’amour d’un couple. Un couple qui a dû se battre pour pouvoir s’aimer. Pour pouvoir se marier. Un mariage d’ailleurs qui eut lieu presque dans la clandestinité. Il y a 50 ans. A voir ce couple aujourd’hui – un couple qui s’aime toujours autant – on se dit que, malgré la difficulté, ils ont triomphé de l’adversité, surmonté tous les obstacles. Pour vivre heureux. Toute une vie de couple heureux.

Le prétexte du film – un film familial, réalisé par une des filles du couple – c’est un album de photos, où sont soigneusement rangées les clichés, en noir et blanc, de l’époque de leur rencontre et de leur mariage. Et de leur vie de jeunes mariés. Une vie de travail en usine, engagée auprès des travailleurs. Un album qu’ils n’ont pas regardé depuis longtemps. Qu’ils n’ont jamais montré à leurs filles. C’est que cet album dit tout de leur vie, de leur jeunesse, de leur mariage. Un album qui renferme le secret de leur vie. Un secret qu’ils n’ont pas révélé jusqu’à présent – même pas, surtout pas, à leurs filles. Mais ce secret n’est plus aujourd’hui quelque chose de dangereux. Il est devenu anodin. Comme leur vie de couple. Un couple tout ce qu’il y a de plus « normal » en somme. Même si cela n’a pas toujours été le cas.

L’album révèle donc ce qui a été caché pendant si longtemps. Les photos les montrent, lui en soutane et elle en robe de religieuse. Ils sont en effet rentrés dans les ordres, confiant leur vie à leur religion. Une vie qui se devait d’être une vie de célibataires.

Mais l’amour a été le plus fort. Même s’il leur a fallu se battre, lutter pour imposer leur rupture d’avec la religion, s’opposer à la hiérarchie religieuse, aux quant dira-t-on de leur entourage. Et s’opposer – ce fut le plus dur – à leurs propres parents.

Le film opère un incessant va et vient entre le présent apaisé et ce passé de lutte, d’opposition, de révolte. Devant les photos de l’album, le couple évoque ce passé. Il le fait sereinement, sans agressivité aucune, sans colère, sans critique. Ils ont renoncé à la religion, perdu la foi. Et ils n’on aucun remord. Et la cinéaste de proposer, en écho au récit de leur vie, des images d’époque, qui complètent les images familiales contenues dans l’album. Une construction simple, limpide, dans fausse route.

Un film familial donc, intimiste. Mais dont la portée universelle est tout à fait évidente.

V COMME VIOLON

Trio. Ana Dumitrescu,  2019, 82 minutes. 

Tout commence dans un tunnel, un passage souterrain pour piétons, sous une voie de circulation sans doute, une avenue ou peut-être même une voie ferrée. Il y a là des passant bien sûr, pressés. Quelques mendiants ou clochards ou SDF. Et un musicien, ou plutôt deux musiciens, un violon accompagné par un accordéon. C’est le violon qui attire l’attention de la cinéaste. Sa musique (la deuxième valse de Chostakovitch ou le boléro de Ravel) qui la fascine dès cette première rencontre, comme le dit le texte qui s’imprime sur l’écran, se confondant presque avec le générique de fin. Car cette séquence du tunnel est la séquence finale du film, sa fermeture paradoxale puisque c’est là que le projet du film prend naissance. Ce film qui va raconter la vie de ce joueur de violon, qui n’a pas toujours joué dans ce tunnel. Comment en est-il arrivé là ?

Trio est donc le récit d’une vie, celle d’un musicien roumain. Ou plutôt le récit de deux vies, car la vie du musicien ne peut se raconter qu’à l’intérieur de la vie d’un couple, de son couple, le couple de Gheorghe et Sorina. Une vie de deux amoureux, qui se rencontrèrent jeunes, qui tombèrent amoureux l’un de l’autre, qui se marièrent, qui eurent deux enfants. Ils vécurent (heureux ?) dans cette Roumanie marquée par la dictature de Ceausescu et de la révolution qui le chassa du pouvoir. Un contexte que le film ne peut pas ne pas évoquer.  Est-il un nostalgique de Ceausescu et du communisme, cette époque où le chômage n’existait pas ? Il s’en défend (peut-on l’avouer dans la Roumanie actuelle devant une caméra ?), mais il tient à souligner les « qualités » du dictateur.

La nostalgie, de toute façon, le film en est chargé du début à la fin. D’abord parce que la forme du récit, en voix off, l’inscrit nécessairement dans le passé, un passé nécessairement revalorisé – ou même survaloriser – puisque c’était celui de la jeunesse et de la vie plus vivante qu’aujourd’hui. Et puis le film est en noir et blanc – un noir et blanc d’une éclatante beauté – ce qui renforce, il faut bien le dire, la dimension passéiste de ce récit de vie, présenté comme un grand feed back par la dernière séquence, celle du tunnel.

Une vie donc vécue à deux, et racontée à deux voix. Deux voix qui se répondent, se complètent, font écho l’une à l’autre. Il ne s’agit pourtant pas d’un dialogue, mais d’une connivence, une fusion, où chacun est indispensable l’un à l’autre. Une vie avec ses joies et ses peines, ses moments de bonheur (le voyage à la mer) et ses désillusions (la fin du travail musical à la radio).

Le récit de la vie d’un couple racontée par lui-même. Mais pourquoi donc trio ? Y a-t-il un troisième personnage, un personnage central qui serait le véritable héros du film ? On le comprend très vite dans le film. Son titre n’est donc pas une énigme. La dévoiler avant de voir le film ne détruit pas le plaisir de la découverte. Car Trio est bien un film musical – même si l’on voit très peu Gheorghe jouer avant la séquence finale- un film sur l’amour de la musique. Mais alors, c’est bien son instrument qui est filmé.

C COMME COUPLES HOMOSEXUELS.

 Les Invisibles, Sébastien Lifshitz, 2012, 115 minutes.

            Les Invisibles n’est pas un film sur l’homosexualité. C’est un film sur les homosexuels. Des homosexuels particuliers que le cinéaste nous propose de rencontrer personnellement. C’est eux, hommes et femmes de la génération des années 20-30, qui nous racontent leur vécu, les aléas de leur vie, leurs tourments, leurs souffrances, leurs espoirs, leurs joies, leurs désirs. Car jamais leur discours n’est monolithique. Le film, dont la durée approche deux heures, prend le temps de la nuance, parfois même de la contradiction. En tout cas il échappe à tout manichéisme. Dans la vie de ces couples, ou de ces personnes qui se retrouvent seules (oserait-on dire célibataires ?), rien n’est tout blanc ou tout noir. Mais tous semblent avoir conquis une forme de sérénité qui peut nous faire dire que tous ont, d’une façon ou d’une autre, connu le bonheur. Bonheur de vivre et bonheur d’aimer. Par là, le film est une grande leçon de savoir vivre.

            Les Invisibles n’est pas un film historique. Mais pourtant, à travers le récit de vie de ses personnages, il nous raconte aussi l’histoire non officielle de la place de l’homosexualité dans la société française sur presque un siècle. Depuis le temps où la vision religieuse (chrétienne) de la sexualité était dominante et considérait l’homosexualité comme un péché. Depuis le temps aussi où la psychiatrie et la psychanalyse l’analysait comme une déviation et la renvoyait peu ou prou du côté de la maladie. Tant d’homosexuels ont donc du lutter pour être simplement acceptés tels qu’ils étaient. Dans leurs familles, où dominait souvent l’image de l’anormalité. Dans leur profession, puisque nombreux sont ceux qui ont fait l’expérience de perdre leur emploi pour seule cause d’homosexualité. Le film montre bien la dureté de cette lutte, surtout lorsqu’elle restait individuelle. Il montre aussi les évolutions, lentes mais irréversibles, qui se sont dessinées à partir des années 70. Grâce aux actions contestatrices des femmes en lutte pour la légalisation de l’avortement, grâce aux appels à une action révolutionnaire en particulier du FAHR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire). Les images d’archives de manifestations parisiennes ponctuent le récit des ex-militantes et militants présents dans le film. Elles permettent de replacer les histoires personnelles dans la grande Histoire, celle de la conquête de leur reconnaissance sociale.

            Les Invisibles est un film humaniste. En donnant la parole aux homosexuels, en mettant en images cette parole, en les rendant visibles à ceux qui les ont jusqu’à présent ignorés et rejetés, il dit simplement que les homosexuels sont des êtres humains, des femmes et des hommes qui ont droit de vivre dans la paix et le bonheur et non plus dans la honte et la culpabilité.

H COMME HOMME

La place de l’homme de Coline Grando, Belgique, 2017, 60 minutes.

Un fauteuil en bois, vide, se détachant sur un fond gris-bleu sur lequel va venir s’inscrire le titre. Le cadre est donné dans ce premier plan. Il ne variera pas d’un iota. La caméra n’aura pas la moindre velléité de mouvement, d’un bout à l’autre du film.

 Des hommes vont successivement s’installer sur ce fauteuil (on ne verra jamais leur entrée ou leur sortie du champ). Et eux aussi ils ne bougeront pas. Ou alors seulement des expressions du visage (le cadre n’est pas vraiment un gros plan, même s’il est quand même assez rapproché). Ils sont là pour parler. Parler d’eux. Le plus souvent spontanément à partir de la problématique qui leur est proposé et qu’ils ont acceptée. Parfois seulement, la cinéaste leur pose une question. Pour faire préciser un point. Mais il n’y a jamais de blanc. Jamais de vide dans cette parole d’homme. Une parole toujours sincère donc. Une sincérité comme on en voit que rarement au cinéma.

Dans l’image de ces hommes il n’y a pas de hors-champ. Visuellement parlant. Où cette parole est-elle filmée. Peu importe. Le dispositif filmique ne met en jeu que les rares interventions de la réalisatrice. De petites remarques, ou questions, qui nous feront comprendre quelle est la relation qu’elle entretien avec les hommes qu’elle filme. Unr relation d’amitié sans doute. De confiance donc. Ces hommes qui parlent, qui parlent d’eux, vont se mettre à nue, ne rien cacher de leurs actes, de leurs pensées, de leurs sentiments. Des portraits introspectifs qui pénètrent véritablement dans l’intimité la plus profonde, la plus cachée de la psyché masculine.

Des hommes donc, filmés par une femme. Une centration exclusive sur les hommes. Sans hors champ visuel. Et pourtant le film est tout entier construit sur une hors-champ. Il ne fonctionne que parce qu’il y a un hors champ qui lui donne tout son sens. Ce hors champ, c’est la femme. Les femmes. Les compagnes des hommes qui parlent devant la caméra. Des femmes qu’on ne verra pas, qu’on n’entendra pas, mais qui occupe toute la parole des hommes. Et leur présence est d’autant plus forte, évidente qu’elles sont absentes à l’image, évoquées seulement par la voix hors-champ de la réalisatrice.

Le film concerne les hommes, dès le titre, et on ne voit que des hommes à l’image. Pourtant le film concerne peut-être plus encore les femmes. Et surtout la relation qu’entretienne ces hommes avec une femme, une femme avec qui ils partagent, ou ont partagé, leur vie, un moment plus ou moins long de leur vie.

Tous ces hommes ont vécu une même expérience : la grossesse non voulue, non programmée, de leur compagne. Une grossesse qu’ils n’attendaient pas lorsqu’elle leur est annoncée. Comment ont-ils réagi à cette annonce ? Telle est l’amorce de leur parole. Mais le film ira bien plus loin que cet élément factuel.

place de l'homme

Qu’en est-il, du désir d’enfant de ces hommes ? Et qu’en est-il du désir d’enfant de ces femmes, leurs compagnes, dont ils sont bien obligés de parler.

Le film n’a de sens que parce que nous sommes à une époque où la contraception est efficace, peut-être efficace. Une époque où un couple peut décider d’avoir ou de ne pas avoir d’enfant. Et pourtant. Aucun des hommes du film n’a anticipé la grossesse de leur compagne. Aucun n’a eu l’idée de la simple possibilité de cette grossesse. Tous l’apprendront avec étonnement, comme un événement non prévue (et pourtant absolument pas imprévisible) qui vient bousculer leur vie, et leur relation avec leur compagne).

Depuis l’annonce du « je suis enceinte » par la compagne, jusqu’au récit de l’avortement, en passant par la décision de ne pas garder l’enfant (en insistant sur la prise de décision – la question faut-il le garder ou pas est inévitable puisqu’il n’y a pas eu pour ces couples de décision commune préalable d’avoir un enfant), le film propose le récit de ce moment fondamental dans la vie d’un couple et qui concerne la possibilité d’avoir un enfant, qui renvoie donc chaque membre du couple à son propre désir d’enfant. Un désir qui est d’abord individuel donc, et qui pour la majorité des cas présents dans le film le restera.

Pour la quasi-totalité des couples filmés (par la présence et la parole de l’homme uniquement) la décision sera prise de l’avortement. Une décision qui peut ne pas être immédiate, qui peut ne pas être prise facilement. Mais une fois qu’elle est prise, tout pourrait être simple, tout devrait être simple. Pour l’homme en tout cas. Et pourtant. Même, pour lui rien n’est vraiment simple. Même, s’il lui paraît évident que l’arrivée d’un enfant n’est, matériellement, ou même psychologiquement, pas possible – une arrivée non prévue, non préparée, non voulue – l’avortement n’est jamais un acte anodin, même si techniquement il ne pose pas problème (avaler deux cachets dans une journée est à la portée de tous, de toutes). Et c’est le grand intérêt du film de montrer comment la possibilité de l’enfant, qui était pour ces couples le grand non-dit de leur vie, en surgissant brusquement au grand jour, devant leurs yeux, avec une évidence qu’ils ne peuvent nier, révèle le sens même de leur couple (peuvent-ils continuer à vivre ensemble). Fondamentalement donc, un couple humain n’a de sens que par la possibilité d’avoir des enfants, même s’il décide de ne pas en avoir, de ne pas le garder lorsque la grossesse est là. La place de l’homme dans le couple c’est toujours celle du père.

Festival International du Film d’Education, Evreux, 2017

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