E comme entretien – Robin Hunzinger

Quels sont les éléments de votre biographie qui peuvent le mieux vous présenter ?

Né un an après mai 68.

Élevé à la fois dans les montagnes par mes parents, et en ville par ma grand-mère. De ce fait je suis bilingue.

 Pouvez-vous retracer votre itinéraire cinématographique.

À 14 ans je m’achète une caméra super-huit Beaulieu avec l’argent d’une mitraillette allemande trouvée dans le foin de la ferme que mes parents avaient achetée.

À 15 ans je filme en super-huit. Il fallait alors de la pellicule, la faire développer, la couper, la monter.

À 20 ans, fin des années 80, à la faculté de Strasbourg, je découvre le cinéma documentaire avec Claude Haffner.

  1. Maîtrise de cinéma à Paris 7. Beaucoup de théorie et des rencontres. Confirmation de ce qui sera ma passion, grâce à deux professeurs. Jean Rouch qui nous projette des films en amphi. Et Bernard Cuau qui nous initie au documentaire et à l’Histoire à travers de nombreux films liés la Shoah.

Bernard Cuau m’encourage à aller à Sarajevo.

  1. Premier voyage à Sarajevo. Je ne filme pas. Mais je rencontre Adimir Kenovic,
  2. Deuxième voyage à Sarajevo. Je rencontre un producteur français, Bruno Florentin.
  3. Je retourne à Sarajevo avec l’idée d’approfondir le thème des frontières. Je tourne mon premier film, Psychogéographie d’une frontière, celle de l’enclave de Gorazde.

Là, de retour en France, j’enchaîne tout naturellement avec Voyage dans l’Entre-deux, un film sur les frontières de ma propre enclave familiale et sur l’histoire de l’Alsace annexée par les nazis.

Mes deux premiers thèmes sont là.

L’Histoire, la guerre et ses post conflits, d’où sortira en 2005 Closing your eyes, un film documentaire sur la Palestine.

La famille en prise avec l’Histoire, d’où sortira en 2008 Où sont nos amoureuses qui raconte le destin de ma grand-mère dans l’Alsace annexée. Et Vers la forêt des nuages, qui suit l’itinéraire de ma compagne Aya, de retour en Côte d’ivoire, son pays natal.

Et c’est alors que, comme une respiration, se dessine le troisième thème de mes films : l’enfance et la nature, avec Eloge de la cabane en 2003,suivi par Le recours aux forêts en 2019.

eloge de la cabane

Parmi vos films documentaires quels sont ceux auxquels vous êtes le plus attaché ?

Où sont nos amoureuses, car c’est un film pour lequel je suis allé au bout du bout. Bravant toutes difficultés. Et il y en a eu.

C’est un film qui raconte le destin de deux jeunes provinciales, Emma et Thérèse, professeurs toutes les deux dans les années 30, qui tentent de construire ensemble une vie à la fois engagée et amoureuse. L’été 35, elles font « le voyage et URSS » et songent à adopter un enfant. Leur émancipation va se transformer en apprentissage douloureux puis en épreuve du feu. En 1940, après avoir brutalement rompu, elles se trouvent confrontées à la catastrophe : Emma, mariée vit dans une Alsace annexée par l’Allemagne nazie, et s’y renie dans la douleur. Thérèse s’engage dans la Résistance en Bretagne. Arrêtée par la Gestapo, elle meurt sous la torture en 43. Elle n’a pas parlé. L’enjeu du film est dans la trajectoire de ces deux femmes. Deux vies qui furent d’abord pensées et rêvées comme un tout libre et splendide et qui se séparent au moment même où l’Histoire les prend au piège. Dès lors, celle-ci, comme un révélateur tragique, les précipite chacune à sa perte.

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Où sont nos amoureuses

Le second film auquel je suis très attaché, c’est Vers la forêt de nuages, car malgré le manque d’argent je l’ai porté, et seul, et ne me suis jamais découragé.  Ce film parle d’Aya ma compagne, qui a été élevée dans La Forêt des Nuages, à l’ouest de la Côte-d’Ivoire, par Jeanne, sa grand-mère maternelle, puis au centre du pays, par Denis, son père, instituteur. A 20 ans, elle a quitté Abidjan où des troubles ont éclaté pour venir en France. Elle a repris ses études, elle est devenue française, et depuis 2013 elle est infirmière.  Ce film raconte son retour au pays natal pour y retrouver sa famille en deuil et se recueillir sur la tombe de son père, enterré quelque part, loin, dans un village de la savane. Et pour revoir aussi sa grand-mère, Jeanne, la figure tutélaire de son enfance. Elle embarque avec elle ses deux enfants, Tim et Nine. Moi, son mari, réalisateur, je les suis. Tim, mon fils, est le deuxième personnage du film. Il est né en France. Dans le film,  il a huit ans. Il est en CE2. Il aime jouer au foot, aux petites voitures et dessiner. Il sait que Aya, sa maman, est noire et qu’elle vient d’un autre pays. Qu’éprouve-t-on quand on a huit ans et qu’on se prépare à partir en Côte-d’Ivoire ? Tim sait confusément qu’une moitié de lui en provient. Il sait situer sur le globe cette moitié inconnue où des cousines et des cousins l’attendent. Mais le pays de sa maman, La Forêt des Nuages, n’est encore qu’une fiction, une sorte de jungle tenue par les chasseurs Dozo, en Ray Ban et tenue léopard, bardés de cartouches et de gris-gris. Tim les a vus en photos. Ensuite, il les a dessinés. Sa maman lui a raconté que, petite fille, elle n’avait pas le droit d’entrer dans la forêt peuplée de serpents, de singes, de tigres et d’éléphants. Parfois, après s’être attardé sur la page des reptiles de son encyclopédie, Tim fait des cauchemars où des serpents monstrueux le poursuivent. Aya, elle, est le premier personnage de ce film. Alors qu’éprouve-t-on quand on a quitté son pays, jeune fille, et qu’on y revient à trente ans, métamorphosée en Française ? Le pays a changé. Gbagbo est en prison à La Haye, Ouattara a repris le pays en main. Aya est une Baoulé. Enfant, elle a été façonnée par ce mélange de christianisme et de sorcellerie qui ont fondés ses mythologies. Elle veut revenir au pays pour clore les tractations qui accompagnent un deuil. Mais aussi pour présenter son mari et ses enfants à sa famille dispersée entre plusieurs villages. Qu’aura-t-elle gardé en elle de son enfance, fables et mythes, face aux retrouvailles ? Face aux rites ? Face à cette culture toute autre qui est toujours la sienne ? C’est l’enjeu du film.

vers la foret de nuages

Et puis il y a Le recours aux forêts (Le choix d’Erik en version courte)  que je  viens de terminer et que j’ai envie de porter, lui aussi jusqu’au bout, sur mon dos, car j’ai fais un pacte avec mon personnage, et ce pacte je veux le respecter. Ce film cherche à comprendre pourquoi Erik Versantvoort a décidé de quitter son métier pour habiter une cabane  dans la forêt vosgienne ? Certains disent qu’il aurait voulu, dans un soudain besoin de liberté, tourner le dos à sa condition d’ouvrier pour vivre une aventure qui n’a duré qu’une année.  D’autres disent qu’il se savait malade de façon incurable, et qu’il était parti dans cet ermitage perdu au milieu des montagnes vosgiennes afin d’y mourir. J’ai rencontré Erik en avril 2017 et je l’ai filmé pendant six mois jusqu’à sa disparition le 16 septembre de la même année. Avec ce film, j’ai voulu pénétrer les mythologies d’un homme décidé à mener une forme de vie élémentaire, peut-être parce qu’il était condamné et qu’il était temps de vivre fort.

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Le recours aux forêts

 Lorsque j’ai entendu parlé d’Erik pour la première fois, j’ai tout de suite été fasciné de savoir qu’il existait, pas loin de chez moi, un homme qui avait choisi de vivre seul dans un abri caché en haut d’une vallée très sauvage, là-même où mes ancêtres calvinistes avaient émigré au 17 ème siècle, venant de Suisse. C’est bien par-là,  que quelques familles, parmi les plus pauvres, s’étaient réfugiées dans les immenses forêts de la baronnie de Sainte-Marie-aux-Mines pour y vivre clandestinement leur foi et leurs coutumes. Je reste songeur en pensant à la vie rude de ces hommes et de ces femmes, des fortes têtes, qui vécurent cachés, tel un clan de cerfs,  dans cette montagne difficile. En fait, cette montagne, j’y rêve depuis mon enfance. C’est un vrai territoire de fiction. Toutes les explorations que j’y ai entreprises ont pris la figure d’une enquête, physique et mentale, sur ceux qui sont passés avant moi, comme s’ils m’ouvraient une piste vers des vies  secrètes hautement porteuses de sens.  J’avais donc entendu parler d’Erik. En partant à la recherche de son ermitage, j’ai immédiatement pensé à ces premiers défricheurs, et aux communautés d’Anabaptistes de la vallée qui plus tard émigreront aux USA, lançant le mouvement Amish. Ainsi l’ermitage  d’Erik semblait s’élever sur des strates d’histoires de rebelles au cœur d’un massif montagneux retranché et mystérieux.

Le premier jour de notre rencontre qui allait donc durer 6 mois, à la fin de l’hiver, je me souviens qu’Erik m’a parlé des cerfs mythiques qu’il aimerait tant apercevoir et dont il n’avait encore vu que les traces ou les galops de fuite. Dans cet ermitage Erik a puisé la possibilité d’une forme et d’une force de vie longuement rêvées. Un luxe aussi, celui de la beauté, du silence et de la solitude. Et une liberté telle qu’elle pouvait presque passer pour une provocation :  Ni famille, ni travail fixe, ni télévision, ni voiture, ni crédit à la banque. Tout ça, c’est fini.  Donc, peu d’argent, juste ce qu’il faut pour se nourrir, mais un ordinateur portable pour écrire et un téléphone pour envoyer des messages à ses amis. C’était un solitaire qui avait des  amis. Erik s’est révélé être un vrai Waldgänger, comme Jünger désigne, dans le Traité du Rebelle, « celui qui a recours aux  forêts ».

 La mémoire et la guerre sont des thèmes très présents dans votre œuvre…Vous considérez-vous comme un cinéaste engagé ?

Je me considère comme engagé par rapport aux personnes que je filme : il s’agit de respecter ce qu’ils me disent, de ne pas les trahir. Ce ne sont pas des personnages de fiction, mais pourtant, nous fictionnons toujours ensemble. Avec Erik, le personnage du recours aux forêts, nous aimions marcher en forêt, et  inévitablement, cela provoquait la puissance d’imaginer : derrière chaque arbre, on pouvait voir se dessiner des figures, des rêves, qui devenaient ensuite des séquences que nous construisions ensemble.

Dans ce sens, oui, je peux dire que je m’engage avec ma subjectivité quand je fais un film. J’y crois, j’y rêve beaucoup, je m’investis totalement dans l’histoire. En fait, je fictionne le réel avec les personnes que je filme. Nous faisons cela ensemble.  Nous nous engageons ensemble dans une aventure cinématographique.

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Vers la forêt de nuages

Avez-vous toujours trouvé les conditions de production et de diffusion de vos films satisfaisantes ?

La distribution d’un film documentaire est vrai combat. Il faut, alors qu’on est épuisé, alors qu’on vient tout juste de terminer un film, se battre encore pour trouver des stratégies, les bonnes personnes, c’est-à-dire de faire vivre le film. C’est un combat sans fin. Il faut plus que de la volonté. Il faut de l’entêtement. Il faut de la rage.

 Il est important que les films circulent. Certains de mes films comme Où sont nos amoureuses continuent à avoir une vraie vie, plus de 12 ans après leur réalisation. C’est cela qui me fait tenir, voir les films m’échapper, devenir autonomes.

J’ai compris, via le collectif « Paye ton auteur documentaire », puis via la future guilde des auteurs réalisateurs de reportages et documentaires, La GARRD, que nous sommes en train de créer avec d’autres réalisatrices et réalisateurs, que je suis très bien loti par rapport à certains collègues.

J’ai la chance de travailler avec une productrice avec qui je fais les budgets, dans un vrai dialogue. Nous prenons du temps pour définir ensemble la stratégie de développement de mes films.

Oui, je suis bien loti, car quand je vois les contrats qui sont proposés à mes collègues, particulièrement mes jeunes collègues, qui me demandent conseil,  alors oui je deviens engagé, enragé, je me mets en colère. Car faire des films documentaires, c’est prendre le temps de raconter des vies, de raconter notre monde, et cela peut prendre des années de s’approcher des autres, de comprendre leur vie.  Et puis c’est tout un regard, toute une éthique. C’est prendre des risques, oser la subjectivité d’un regard. Un auteur ne calcule pas son temps. Le désir de réaliser un film est souvent plus fort que le reste, plus fort que l’argent. Alors certains d’entre eux se lancent seuls, commencent à filmer en dehors de toute structure de production, vont à l’autre bout du monde, prennent des risques incroyables. Osent. Se mettent en danger. Pourtant notre métier d’auteur documentariste n’est pas du tout encadré, contrairement aux autres professions, que ce soient les journalistes ou les techniciens de l’audiovisuel qui ont des conventions collectives, des salaires minimums.
Combien de réalisateurs ont eu un rendu de compte annuel et un accès au budget et au plan de financement de leurs films ?
Grâce à la naissance de la GARRD, nous sommes enfin en train de nous unir, de défendre nos droits afin de faire respecter le droit du travail et les accords passés entre syndicats de producteurs et la SCAM. C’est pas simple de rassembler des auteurs de films de création à petits budgets, des documentaristes « Mainstream » et des reporters travaillant en agences de presse pour les chaines historiques. Mais ce n’est qu’ensemble, au coude à coude, liés, déterminés, que nous pouvons réussir. Nous devons encore apprendre à nous connaître, à nous faire confiance. Mais j‘y crois. Profondément.

Alors oui je m’engage pour cela, pour nous tous. Nos réunions sont passionnantes. Nous arrivons à nous entraider. Quelque chose de très important est en train de se passé. La parole se libère. Nous étions plus de 300 lors de notre première AG. J’espère que ce mouvement va grandir. Que les auteurs vont revenir au centre de la création des films.

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Le recours aux forêts

Parlez-nous aussi de votre travail radiophonique.

Dans mes documentaires, j’ai toujours beaucoup travaillé le son. Un jour Franck Smith me contacte pour faire un atelier de création radiophonique pour France Culture. J’aime le défi. Comment raconter une histoire sans images ? Juste avec du son… Cela rejoint la littérature et sa capacité à ouvrir l’imaginaire, juste avec des mots. C’est cela que j’aime dans la création radiophonique. Trouver des plans sonores et une construction sonore qui permettent d’entendre un film. Aujourd’hui, je travaille moins dans la création radiophonique pure, mais j’ai l’impression de continuer à faire de la création sonore dans la plupart de mes films dans lesquels je donne une part très importante à l’enregistrement de sons seuls, au montage son et au mix. Le son est un hors champ passionnant.

Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans le cinéma documentaire actuel ?

Sa force, son inventivité malgré sa précarité. Le cinéma documentaire me fait vraiment rêver car il bénéficie d’une grande liberté formelle, plastique. Pour commencer. Ensuite, le documentaire est le lieu où se raconte le monde dans sa dimension vécue, c’est de la vie vécue, passée par le feu, contrairement à la fiction. Il affronte le réel. Il est hanté par le réel. Il dit ce que nous y avons découvert qui nous ronge ou qui nous illumine et que nous questionnons.

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Où sont nos amoureuses

Quels sont vos projets ?

Je travaille sur un projet, Ultraviolette que j’ai co-écrit, comme Où sont nos amoureuses, avec Claudie Hunzinger qui est romancière : dans ce film, dans sa cavale, une adolescente défie l’école, la maladie, les médecins, la mort, embrasant de vie tous ceux qu’elle croise sur sa route. Elle se retrouve seule, épuisée mais pas vaincue, l’amour fou toujours en tête, de l’autre côté du monde.

En fait, à sa mort, Emma, ma grand-mère, nous avait laissé, à Claudie (ma mère et à moi qui vivais avec elle) ses cahiers intimes. En 2006, dans une coopération entre deux générations, mère et fils, nous avions réfléchi ensemble au roman familial qui avait surgi sous nos yeux, et nous en avions écrit un film documentaire, Où sont nos amoureuses, dont Emma était le personnage principal. Ce film racontait comment dans les années 30 et 40, des jeunes gens à la fois politisés et romanesques furent pris dans la grande Histoire du XXe siècle.

Ici, nous poursuivons le travail d’exploration de la vie d’Emma à partir des documents qu’elle avait laissés derrière elle. Cette fois, nous n’avons pas puisé dans ses cahiers personnels, mais dans les centaines de lettres qu’une très jeune fille, Marcelle, 16 ans, son premier amour, lui avait adressées, bien plus tôt, dans les années 20, et qu’Emma, 17 ans, avait conservées. Elles s’étaient rencontrées dans une Ecole normale à Dijon. Elles s’étaient alors follement aimées tout en haut de leur tour d’ivoire. Puis Marcelle, tombée malade, avait dû quitter Emma pour entrer au sanatorium.

Ce film est donc d’abord l’histoire d’un premier amour qui a marqué deux adolescentes à jamais. Il démarre au moment de leur séparation, au moment où le grand amour se mue en absolu d’amour, puisque la passion se nourrit d’absence.

Si nous avons toutes les lettres de Marcelle à Emma, en revanche, pas une lettre d’Emma à Marcelle ne nous est parvenue. Et comme toutes celles de Marcelle, adolescente absolue, étaient orientées par Emma comme par un aimant, tout dans cet autre film tourne encore autour d’Emma. Mais d’une Emma qui manque. Emma est le personnage qui emporte le film, le met sur orbite en un mouvement hors de lui, en une poursuite mystérieuse, une extase, comme dit Marcelle. C’est de la séparation et de l’absence que sont nées ces mille et une lettres qui brûlent encore, d’une grande puissance d’évocation. De leur désordre, émanait une voix frêle qui semblait impérieusement nous appeler en une sorte d’injonction à la sauver. À la sauver de l’oubli. À la sauver de la mort. Comme nous nous étions de plus en plus attachés à son personnage, nous nous faisions du souci pour elle dans sa bataille contre les épreuves que la vie plaçait devant elle, et nous espérions que la mort ne la rattraperait pas. Que Marcelle ne se laisserait pas faire. Que même exténuée, elle ne cèderait sur rien, armée de son courage. Ce qui nous a paru le plus étrange dans notre approche de Marcelle, est que cette voix engloutie semblait néanmoins nous parvenir de tout près. Que nous disait-elle de si près ? Qu’elle aimait la vie. La vie, voilà ce qui nous la rendait contemporaine dans sa leçon d’irrévérence radicale. Plus d’une fois, son énergie de survie nous a fait du bien.

Nous avons donc cru à en elle. Nous avons cru à son importance, à ce qu’il pouvait nous apporter aujourd’hui. Voilà pourquoi nous voulons tant faire ce film. Sortir Marcelle des ombres où, depuis presque cent ans, elle irradiait, invisible, dans sa lumière ultraviolette. Cette lumière noire qui n’est donc pas visible à l’œil nu et dont le rayonnement radiographie le monde en le transperçant. Et voilà pourquoi nous avons décidé que, dans le titre du film, elle ne s’appellerait plus Marcelle, mais Ultraviolette, surnom qui lui avait été donné au sanatorium et qui brille ici de tout son éclat perturbateur.

Sur Le Choix d’Erik lire C COMME CANCER https://dicodoc.blog/2019/06/05/c-comme-cancer

Sur Où sont nos amoureuses lire A COMME AMOUREUSE  https://dicodoc.blog/2019/05/20/a-comme-amoureuses/

A COMME AMOUREUSES

Où sont nos amoureuses ? Robin Hunzinger, 2006, 52 minutes.

Le destin de deux femmes. Retracer le destin de deux femmes nées dans les premières années du XX° siècle. Raconter leur rencontre, leurs études, leur amour, leur séparation. Rechercher des documents, lettres et journaux intimes, des photos et films familiaux, des archives historiques aussi. Retrouver les faits, les commenter, les mettre en perspective, avec la grande Histoire.

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Deux jeunes femmes libres, modernes, cultivées, passionnées et passionnantes. Leur vie, pendant l’entre-deux guerres, auraient pu être une réussite exemplaire, exemplaire de liberté et de bonheur. Mais les difficultés professionnelles (enseignantes elles ne sont pas nommées dans la même ville et doivent attendre les vacances pour se retrouver). Mais les désirs aussi, différents (Emma a un amant, ce que Thérèse accepte tout à fait, mais lorsqu’elle se marie, c’est la rupture).

Pendant la guerre, la seconde, l’une s’engage, l’autre pas. Le film devient alors un hommage à Thérèse, cheffe d’un réseau de résistants en Bretagne. Arrêtée par la Gestapo, elle mourra sous la torture. Sans avoir parlé.

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Une grande partie du film, pourtant, faisait la plus grande place à Emma, le récit étant plutôt rédigé de son point de vue (puisque les lettres qui ont été retrouvées sont les siennes, et de même pour ses deux journaux intimes). Le récit, en voix off, est écrit en première personne (c’est celui de la propre fille d’Emma). Il comporte de longs extraits des lettres et des journaux où Emma parle de sa vie mais aussi de sa relation avec Thérèse. Une relation qui deviendra difficile. Mais qui restera comme illuminé par leur amour. Le film ne prononce pas le mot homosexualité, volonté sans doute de respecter le voile de pudeur que l’époque mettait sur cette relation. Mais tant de choses sont dites avec franchise, avec poésie aussi. Emma écrivait très bien.

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Les photos, les extraits de films de l’époque, en noir et blanc bien sûr, et souvent non restaurés (les striures sont bien présentes), contrastent avec les images en couleur montant les lieux actuels de cette histoire d’amour, la montagne, la mer, les champs, les petites villes où elles ont travaillé. Le tout est monté avec une grande rigueur, ce qui n’exclut pas une élégance très raffinée. On en oublierait presque le côté parfois un peu trop « commentaire de documentaire » de la voix off.

Un film où dominent les sentiments, mais sans effusion sentimentale.

Un film sur une banale histoire d’amour (quoique, resituée dans son époque, la banalité soit toute relative).

Un film sur la vie, des vies, souvent malmenées par l’Histoire. Mais des destins que le réalisateur rend exemplaires.

Un film centré sur la réflexion, mais particulièrement riche en émotions.

où sont nos amoureuses

A COMME AFRIQUE – Soleil

Mille soleils, Mati Diop, France-Sénégal. 2013, 45 minutes

Mille soleils est un film sur un film, un film qui prend prétexte, ou plutôt qui rend hommage à un autre film, et à son auteur, qui n’est autre que l’oncle de la cinéaste. La réalisatrice utilise des extraits du film de cet oncle dans son propre film,  et réactive ainsi l’intrigue de cette fiction tournée quelques 40 années plus tôt.

Cet autre film, le film de l’oncle, c’est Toubi Bouki tourné en 1973 par Djibril Diop Manbety. Il peut être résumé simplement de la façon suivante : deux jeunes habitants de Dakar, Mory et Anta, rêvent de partir en France, en Europe ou aux États-Unis, peu importe au fond. L’essentiel c’est de partir, de quitter cette Afrique qui ne leur offre plus vraiment de perspective d’avenir. Nous ne sommes pas encore à l’époque où l’immigration sera devenue une nécessité absolue pour les jeunes, la seule possibilité de survie. Pour notre couple d’amoureux, l’Europe, l’Amérique, le nord, c’est le rêve, l’illusion peut-être, d’une autre vie, autrement plus fascinante que celle qu’ils vivent. Ils s’organisent pour réunir l’argent nécessaire pour payer le bateau. Et le jour du départ, la jeune fille embarque, mais le garçon lui, reste à terre, incapable de quitter son pays, sa vie africaine.

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40 ans après, Mati Diop, réalisatrice de Mille soleils, retrouve Magaye Niang, le Mory de Toubi Bouki. Il vit toujours à Dakar, alors que l’actrice qui interprétait Anta est effectivement aux États-Unis. Une projection en plein air de Toubi Bouki est organisée à Dakar et Magaye en est l’invité vedette. C’est lui que la réalisatrice va suivre pendant tout son film. Vedette de Toubi Bouki, il l’est aussi de Mille soleils. Dans le premier film, il était l’acteur d’une fiction. Ici, il devient l’acteur de son propre personnage, dans un documentaire qui fait de la fiction un élément constitutif de sa démarche.

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Mille soleils est un documentaire sur l’Afrique d’aujourd’hui. Mati Diop filme Dakar. Elle nous propose des vues saisissantes de la ville, dès le pré-générique, où ce troupeau de bœufs traverse l’autoroute, interrompant la circulation sans que cela pose le moindre problème. Nous retrouvons les animaux à l’abattoir, dans des plans particulièrement sanglants, où ceux qui travaillent là semblent surtout satisfaits d’avoir un emploi quel que soit sa pénibilité. L’Afrique d’aujourd’hui a-t-elle encore des points communs avec celle qu’a connue Magate dans sa jeunesse ?

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La fin du film pousse à l’extrême le mélange documentaire-fiction implicite depuis le début du film. Magaye retrouve le numéro de téléphone de Mareme, l’actrice de Toubi Bouki. Elle vit en Alaska où elle travaille sur une plateforme pétrolière. Si loin de l’Afrique. Mati Diop nous propose alors des vues de glaciers s’avançant dans la mer et une formidable séquence onirique où Magaye, habillé comme on l’a toujours vu à Dakar, marche silencieusement dans un immense champ de neige. Il n’a pas froid. Il reste Africain.

I COMME ITALIE – Marginalité.

La Bocca del Lupo, Pietro Marcello Italie, 2009, 76 minutes

Enzo et Mary, un couple hors normes. Enzo a passé la plus grande partie de sa vie en prison. Mary est travestie, toxicomane. Depuis plus de vingt ans, ils s’aiment. Ils vivent ensemble lorsqu’ils ne sont pas derrière les barreaux. Une fois même, ils ont été incarcérés en même temps, dans deux cellules se faisant face. Il pouvait la protéger. Quand il est dedans et elle dehors, il sait qu’elle l’attend. C’est ce qui le fait tenir, savoir qu’il la retrouvera, qu’ils poursuivront leur vie commune. Ils s’écrivent beaucoup. Des lettres lues en voix off, celles de Mary surtout. Elle le soutient pour qu’ils ne fassent plus de bêtises, qu’il sorte le plus vite possible. Elle raconte aussi sa vie, leur rencontre, comment elle s’est attachée à lui, un dur mais capable de pleurer en regardant Bambi. « Il a la douceur d’un enfant dans un corps de géant », dit-elle. A le voir déposer un cierge dans une église on veut bien la croire. Ils ont un rêve commun : avoir une maison à la campagne, avec leurs chiens et faire un potager. A la fin du film, ils l’auront réalisé.

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Le film de Pietro Marcello ne se réduit pas au portrait de ce couple dont l’histoire pourrait pourtant donner naissance à bien des fictions. D’ailleurs le film regorge d’éléments empruntés au cinéma de fiction. Enzo a effectivement l’apparence d’un gangster américain. Son long parcours dans les ruelles du quartier de Mille à Gènes pour rejoindre l’appartement où l’attend une assiette contenant son repas nous laisse tout le temps de nous interroger sur son identité qui ne sera révéler que peu à peu. D’ailleurs la construction du film introduit aussi un certain suspens en différant l’apparition de Mary à l’image, alors qu’on entend sa voix depuis presque le début du film. En même temps que nous pénétrons ainsi dans l’intimité sentimentale de ces deux êtres, nous parcourons ce quartier de Gênes, ses ruelles peu éclairées le soir, ses bistrots, ses prostituées, ses marginaux de toutes sortes, ses petits commerces de pastèque ou ses trafics de cigarettes. Le jour, on assiste à la démolition de vieilles maisons. Et puis surtout, il y a le port, les bateaux, la mer, l’appel du voyage jusqu’au bout du monde et le retour improbable. Une ville, un quartier, filmé avec une grande poésie, malgré la pauvreté et toute la laideur qui la manifeste.

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Car si l’on peut parler de poésie à propos de ce film qui nous propose une intrusion dans des bas-fonds, c’est qu’il effectue un travail systématique sur les images. Pas un plan où n’apparaisse la volonté de montrer la ville autrement que sous l’aspect où elle pourrait nous apparaître lors d’une visite touristique. Pas un plan où les images ne soient travaillées, retravaillées, le plus souvent numériquement, pour atteindre une teneur plastique tout à fait originale. Certains effets peuvent bien paraître quelque peu esthétisants, comme ces couchers de soleil sur la mer virant du doré au rouge. Mais, dans l’ensemble, cette dimension visuelle est parfaitement cohérente avec le propos du film qui, en définitive, décrit plus une rédemption qu’une descente aux enfers, dans la gueule du loup.

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Et puis le réalisateur multiplie les sources, convoque des images d’archives, en noir et blanc ou sépia, des extraits de films, des images anonymes, des images d’amateurs, sous toutes sortes de formats. Une profusion qui tranche avec le long plan séquence constituant le cœur du film. Enzo et Mary sont assis côte à côte face à la caméra. Le plan est fixe. Elle fait le récit de leur vie, sans effet oratoire. Il écoute sans intervenir. Dans le film il est particulièrement peu bavard. Mais sa voix intérieure, voix off qui nous suit tout au long de l’exploration de la vieille ville, nous bouscule beaucoup plus que n’importe quel dialogue.

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La Bocca del Lupo est un film réellement à part dans la production cinématographique actuelle, que ce soit dans le domaine du documentaire ou dans celui de la fiction. Un film collage, un film qui construit une poétique de l’image, un film de création.

R COMME RENCONTRE.

La Rencontre, Alain Cavalier, France, 1996, 74 minutes.

Et si l’amour, c’était faire un film à deux ? Tantôt c’est elle qui tient la caméra, tantôt c’est lui ; on les entend dialoguer en voix off, ou bien c’est lui qui monologue et dans d’autres séquences, c’est elle qui a la parole. On ne les voit jamais, ou simplement parfois un fragment d’une main, en amorce. Il n’y a qu’un plan où, filmant un tableau protégé par une vitre, son reflet apparaît, l’œil visé dans l’objectif d’une petite caméra. Et une photo d’elle souriante. On ne les voit pas, mais ils sont constamment présents dans le film puisque celui-ci est constitué de leur vie commune, au quotidien, filmée à travers les petits riens de ce quotidien, des objets surtout, ou quelques photographies souvenirs, où des vues des lieux qu’ils ont fréquentés, ensemble ou séparément, ce qui ne veut pas dire dans la solitude, car la pensée de l’autre, l’attente de son retour, est toujours présente. Un film à deux, c’est cette présence commune dans chaque plan, dans tous les plans. Chaque image est une image du bonheur.

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Le film de Cavalier n’est pas le récit d’une rencontre. Elle a déjà en lieu, et quelques mots suffisent pour l’évoquer. Il n’y a pas de début, comme il n’y aura pas de fin. Chaque instant de la vie amoureuse est éternel. Il n’y a aucune dramatisation non plus, en dehors de l’inquiétude d’une attente un peu longue peut-être. La Rencontre n’est d’ailleurs pas un récit. Il est la description des instants de la vie commune. Des instants qui concentrent en eux tout le bonheur du monde.

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Cette vision du bonheur s’incarne d’abord dans des images d’objets, souvent d’une grande banalité, comme un bol de café au lait, mais toujours chargés de sentiments, comme ces cailloux, ou cette feuille, offerts en cadeau. Ces objets sont filmés en plans fixes, souvent posés sur une table sur laquelle une main peut les déplacer ou les faire entrer et sortir du champ. Les pièces de l’appartement, le lit ou les fauteuils, sont eux aussi filmés dans cette fixité toute simple. Et tous les plans sont montés cut, sans transition. Les voyages sont évoqués le plus souvent par des plans sur le lit d’une chambre d’hôtel. Et si la mer est filmée quand même c’est à travers le cadre de la fenêtre d’une pièce. Il faudra attendre presque la fin du film pour avoir droit à la vision d’un paysage, mais il s’agit d’un travelling réalisé depuis l’intérieur de la voiture, un lieu clos aussi.

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Montrer, comme le fait le film, l’intimité d’un couple, une intimité pouvant aller jusqu’à l’évocation de son « trou de balle », n’est-ce pas un peu indécent ? Et surtout n’y a-t-il pas une perte de soi dans le fait de se montrer ainsi aux autres, à tout le monde. Elle s’inquiète : « Si les gens voient ça, ce ne sera plus à nous. » Faut-il arrêter ? Il est tenté de le faire. Mais le cinéma n’épuisera jamais l’intimité. « C’est le cent millième de toi et de moi qui est filmé. »

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La Rencontre est placé sous le signe du chiffre sept. Elle compte jusqu’à sept. « Sept est mon chiffre », dit-elle. Il compte jusqu’à sept. « Sept est aussi mon chiffre » dit-il. Ce chiffre  lui permet d’évoquer son grand-père, qu’il dit avoir beaucoup aimé. La seule période heureuse de son enfance. Devenu adulte, ce bonheur retrouvé vaut bien un film.

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S COMME SOLITUDES ADOLESCENTES.

Premières solitudes, Claire Simon, 2018, 93 minutes.

Ils sont tous habillés sur le même modèle (Jeans et baskets), ils ont tous des écouteurs dans les oreilles et leur smartphone à la main, ils écoutent sans doute la même musique et aime la danse. Ils ont les mêmes interrogations, les mêmes inquiétudes, les mêmes envies, les mêmes désirs. Ils sont lycéens dans le même établissement, la même classe. Ils ont 17 ou 18 ans. Ils vivent en Seine et Marne. Pas très loin de Paris…

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Les rencontres que nous offre Claire Simon avec cette petite dizaine de jeunes filles et garçons, sont systématiquement mises en scène –  en dehors de la première séquence où une jeune fille d’origine asiatique se rend chez l’infirmière de l’établissement à la place du cours de maths parce qu’elle a mal au ventre. Pour tous les autres moments de discussions à deux ou à trois, nous ne sommes pas dans des situations prises sur le vif. Le lieu est visiblement choisi à l’avance (une salle de classe, le muret qui permet de voir de haut une bonne partie de la ville et le collège voisin …). De même pour celui qui lance l’échange. Car il s’agit non pas d’entretiens libres, mais de véritables interviews (on pose des questions et on attend des réponses). Ce qui d’ailleurs n’enlève rien à la sincérité des propos tenus et donc à leur authenticité. Ils sont camarades de classe, ils sont amis aussi en dehors du lycée. Pour eux, être devant une caméra pour s’entretenir sur le sens de la vie a quelque chose de naturel. D’ailleurs ils sont élèves d’une section cinéma. Et répéter quelques mouvements de danse collective est une petite chorégraphie parfaitement cohérente avec l’ensemble du film.

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La solitude dont il est question dans le titre, ces jeunes l’éprouvent sans doute dans le lycée, mais c’est surtout de celle qu’ils vivent dans leur famille dont il est question. En dehors de leur besoin d’écouter de la musique, ils ont en commun d’avoir des parents divorcés, séparés ou indifférents l’un à l’autre au point de ne même plus prendre leurs repas ensemble. La vie familiale est pour eux un grand vide (« je n’ai jamais connu mon père, il est parti lorsque j’avais deux mois ») que les relations amicales au lycée ont du mal à combler totalement. Visiblement ils en souffrent. Il y ont connu plus de conflits que de manifestation d’amour. Hugo  a l’impression de ne pas avoir de père puisqu’il n’a jamais eu de véritable contact avec lui. Et lorsqu’il est interrogé à ce propos, il ne peut retenir ses larmes. Une séquence particulièrement émouvante. Pleurer pour un garçon devant deux camarades filles – et une caméra – n’a rien de déshonorant ou de honteux. L’accent est d’ailleurs plus mis sur les mains des filles frottant l’épaule du garçon pour le réconforter. Un geste de tendresse tout en pudeur.

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Pour le reste de ces vies adolescentes, il n’y a pas grand-chose de vraiment original. Ils ont tous plus ou moins peur de l’avenir. La scolarité n’est pas toujours une réussite et le collège en particulier est si mal vécu qu’on essaie de le fuir systématiquement. Le film ne s’attarde pas non plus sur la vie de la banlieue. Et les rues de Paris ne suscitent de la nostalgie que pour celle qui y a passé sa petite enfance (sur l’île saint Louis…) avant que la séparation de ses parents n’aboutisse à son départ en banlieue. Un garçon et une fille ont un.e petit.e ami.e. Une relation importante dont l’évocation débouche inévitablement sur une vision de l’avenir. Lorsqu’ils auront des enfants, veilleront-ils surtout à éviter les erreurs de leurs parents vis-à-vis d’eux ? Sans doute. « Les laisser devenir ce qu’ils veulent être. » Un beau mot d’ordre éducatif.