Parole de cinéaste : Emerance Dubas

A propos de Mauvaises filles

Mauvaises Filles s’est littéralement imposé à moi. Je devais faire ce film. À l’époque, je réalisais des portraits d’artistes dans la continuité de ma formation en Histoire de l’art. Je m’en suis détournée pour me consacrer à ce projet documentaire et le faire exister coûte que coûte. Mais je n’aurais jamais pensé qu’il me faudrait sept années pour y parvenir ! Long est le chemin pour raconter ce qui hante une société. En fait, tout a commencé grâce à ma rencontre avec l’historienne Véronique Blanchard. Elle rédigeait alors sa thèse de doctorat – « Mauvaises filles : portraits de la déviance féminine juvénile (1945-1958) » soutenue en 2016 et publiée en 2019 sous le titre Vagabondes, voleuses, vicieuses. En prenant connaissance de ses travaux, j’ai immédiatement cherché à mettre en lumière ces invisibles de l’Histoire sur grand écran.

 J’avais vu The Magdalene Sisters, le film de Peter Mullan qui traite d’un sujet similaire dans l’Irlande catholique des années 1960. Mais j’ignorais qu’en France, une multitude de filles de la génération de ma mère avaient connu le même sort. J’ai donc été sidérée lorsque j’ai découvert le calvaire des filles mises au ban de la société derrière les hauts murs de la congrégation du Bon Pasteur. Même si j’ai grandi à Angers, la ville où se trouve la maison-mère de cette congrégation religieuse, personne n’en parlait dans mon entourage. Il s’agissait d’une histoire collective taboue. Un secret bien gardé qui avait eu raison de ces adolescentes. Une double injustice en somme puisque, face à la honte, les femmes n’avaient eu d’autres choix que de se taire.

Mon film est un film de paroles. Sur la parole. Au début, le projet n’attirait pas grand monde et a reçu peu de soutiens financiers. Un membre de commission m’a même demandé : « Est-ce que ces femmes racontent toutes la vérité ? » C’est précisément cette remise en cause de la parole des femmes qui les a empêchées de parler si longtemps ! Après 2017, j’ai observé un changement du côté des institutions. Un regard intéressé. J’ai également senti que les protagonistes du film étaient prêtes. Elles ne se connaissaient pas, et aucune n’a évoqué le mouvement #MeToo explicitement, mais sans doute ont-elles perçu que la société allait enfin pouvoir les entendre. Je pense aussi qu’elles n’avaient plus rien à perdre. Elles savaient qu’au crépuscule de leur vie, c’était le moment ou jamais de rétablir la vérité et de faire elles-mêmes le récit de leur jeunesse. Durant tout le processus d’écriture, je me suis beaucoup interrogée sur la manière de mettre en scène leur parole de sorte que le spectateur soit en mesure d’écouter les violences subies au sein de la sphère familiale et institutionnelle. J’ai imaginé des situations propres à chacune. Par exemple, lorsque je demande aux petites-filles de Michèle de lire son texte, c’est la transmission aux générations futures qui est en jeu.

Ce qui m’intéressait, c’était de travailler avec des femmes qui avaient fait un chemin intérieur leur permettant d’échapper à la colère sans pour autant se résigner. J’avais à cœur de recueillir leur parole, souvent inédite, mais je ne voulais surtout pas les enfermer dans les traumatismes du passé. Au contraire, je souhaitais montrer leur incroyable force de vie. Toutes ont tracé leur route, tant bien que mal. C’est la raison pour laquelle chacune d’elles suit un arc narratif qui, le temps du film, symbolise ce parcours personnel.

La voix cristalline d’Édith m’a servi de guide, comme elle guide le spectateur. J’ai longtemps cherché un lieu pour incarner le vécu de ces femmes. Tout simplement parce que je voulais que le spectateur éprouve concrètement leurs récits. Mauvaises Filles est un film sur la mémoire et les traces émotionnelles. J’ai donc fait pas mal de recherches

pour trouver ce lieu emblématique. La maison-mère du Bon Pasteur, à Angers, ne m’a pas autorisé à tourner. Le Bon Pasteur du Puy-en-Velay abrite maintenant l’Aide Sociale à l’Enfance et, à l’exception de la chapelle, les bâtiments ont été complètement réaménagés. Cela avait peu d’intérêt…

Jusqu’au jour où j’ai entendu parler du Bon Pasteur de Bourges. Une maison hantée en quelque sorte ! L’ancien site du Bon Pasteur de Bourges a été laissé à l’abandon pendant une trentaine d’années et vient d’être vendu au profit d’un projet immobilier. Bientôt, les murs seront rasés et ce lieu qui s’étend sur plus d’un hectare en plein centre-ville aura complètement disparu.

En me rendant sur place, j’ai découvert un monde labyrinthique, aussi bien séparé de l’extérieur que divisé à l’intérieur. C’était un dédale de pièces et de couloirs aux peintures écaillées et aux portes entrouvertes, que je trouvais très cinématographique et que je désirais explorer. Aussitôt, j’ai ressenti le besoin qu’on me raconte ce lieu. J’ai donc mené une petite enquête qui m’a conduite à Édith ! Une femme très âgée à qui j’ai demandé de me décrire le chemin, depuis la porte d’entrée jusqu’à l’emplacement de son lit. Placée en 1933, Édith n’avait rien oublié de l’itinéraire qu’elle empruntait enfant. Tout était si précis dans sa mémoire qu’en traversant mentalement les espaces, elle m’a raconté la vie à l’intérieur de cet établissement.

Ça n’a pas toujours été simple. Au début de mes démarches, j’ai connu des rétractations. Certaines femmes ont renoncé à prendre la parole par peur du qu’en-dira-t-on. Puis le projet a été interrompu par le confinement. Durant cette période, je suis restée en contact téléphonique régulier avec les protagonistes du film et une relation forte s’est nouée entre nous. Je connaissais leur histoire au moment du tournage. Je savais où j’allais. Et même si les journées ont été très intenses, car tout se rejouait pour elles en présence de la caméra, elles m’ont fait confiance. J’ai une grande admiration pour ces femmes qui, à bien des égards, sont des survivantes. Il en faut du courage et de la détermination pour témoigner

Avec Nina Khada, la monteuse qui m’a accompagnée, nous souhaitions que le film soit le plus « droit » possible, sans fioriture et avec une certaine retenue. Je voulais atteindre une forme de simplicité, bien que le montage soit conçu comme un puzzle aux multiples résonances.

C’est un film extrêmement politique ! Ce qui m’intéressait ici, c’était de montrer – sans jamais passer par un discours théorique – en quoi l’intime est politique. La honte, l’enfermement, l’humiliation, la maltraitance avaient pour objectif de contrôler les corps féminins. Ce qui était visé chez ces adolescentes qui ne répondaient pas aux normes de genre, c’était avant tout leur sexualité. Au travers de la rééducation des filles jugées « déviantes », le film raconte en creux la place des femmes dans la société française depuis la Seconde guerre mondiale jusqu’aux années 1970.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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