de Paul Pirritano et Clara Teper
À l’origine, il y avait d’abord l’envie chez chacun de nous de faire un film dans le bassin minier du Pas-de-Calais. Paul parce que c’est sa région d’origine, à laquelle il est très attaché et qu’il avait envie de filmer, moi par intérêt profond pour ce territoire porteur d’une longue histoire ouvrière. Il y avait aussi un questionnement que nous partagions sur la place des femmes dans l’histoire de cette région, celles-ci ayant souvent été oubliées derrière la figure masculine du mineur de fond. À l’occasion de ces discussions, Paul m’a raconté qu’après la fermeture des mines, son grand-père, fondateur de nombreux centres sociaux dans le Nord de la France, avait estimé nécessaire d’ouvrir des foyers destinés spécifiquement à l’accueil des femmes et que c’était ce qu’il avait fait en créant le CHRS Accueil 9 de Coeur à Lens, trente ans plus tôt. On a voulu rencontrer les femmes qui y vivaient aujourd’hui, chercher à comprendre ce qui dans leurs histoires les avaient menées là. La majorité d’entre elles avaient dû fuir le domicile conjugal après les violences de leur compagnon.
On n’avait pas choisi dès le départ de faire un film sur le sujet des violences conjugales. On voulait avant tout raconter l’histoire de femmes cherchant à échapper à une condition imposée, à un rôle prescrit. On voulait interroger la possibilité de se dépêtrer du déterminisme et des injonctions sociales et psychiques. Chercher les lignes de fuite, les brèches, les possibles. En fait, on voulait raconter des parcours d’émancipation. On ne pensait pas non plus ne suivre qu’une seule protagoniste. On s’était rapprochés de plusieurs femmes, et on imaginait faire des portraits croisés, le temps de leur passage au foyer. Mais la complexité des histoires nous a convaincu de la nécessité d’aller vers plus de profondeur, sur un temps plus long, et c’est ce qui nous a décidé à faire le récit d’un parcours singulier.
Ce choix a aussi découlé de l’évidence qui s’est imposée à nous dès notre rencontre avec Chaylla. Ce jour-là, elle est arrivée près du banc où on fumait une cigarette avec d’autres femmes du foyer, et elle a fait une remarque moqueuse, qui a déclenché un rire général. On a tout de suite aimé ses airs de garçonne, sa gueule à la Jean Seberg, son panache. On l’a recroisée les jours qui ont suivi, et très vite, une complicité forte est née entre nous. Elle nous a raconté son adolescence, ses fugues, les familles d’accueil, et la rencontre avec William, le père de ses enfants. On a été marqués par la manière dont elle pouvait raconter des choses extrêmement dures avec une grande banalité, et saisis par la pulsion de vie immense qui se dégageait d’elle. Elle avait une manière particulière d’être ancrée dans le présent, d’appréhender le monde avec défi et insolence.

À cette époque, Chaylla affirmait que c’était fini pour de bon avec William, qu’elle voulait reconstruire autre chose. On imaginait alors retracer une évolution plus linéaire, vers l’indépendance amoureuse et l’autonomie financière. Mais quelques mois plus tard, elle se remettait avec lui et tombait de nouveau enceinte. On a voulu comprendre quels étaient les mécanismes qui l’amenaient à faire ce choix. On s’est confrontés à la complexité de l’emprise et on s’est rendu compte du chemin qu’elle avait à parcourir pour sortir de cette relation.
En parallèle de nos repérages, on a écrit un dossier afin de postuler aux aides à l’écriture et reçu les soutiens de la Scam et de la région Île-de-France. On ne connaissait pas vraiment de producteur.rices, donc on a aussi envoyé ce dossier à de nombreuses sociétés dont on aimait le catalogue et dont les lignes éditoriales nous semblaient correspondre au projet. Après quelques rencontres, on a choisi de travailler avec Marc Faye, de Novanima Production. Notre participation aux Rencontres d’Août à Lussas a été l’occasion d’une proposition de pré-achat de la chaîne BIP TV, qui nous a ensuite permis d’obtenir les financements en production du CNC, de Pictanovo (région Nord), d’Alca (Nouvelle-Aquitaine) et de la Procirep, puis de la région Île-de-France en post-production. Travailler avec une chaîne locale nous a donné une grande liberté dans nos choix de réalisation : ni imposition de durée, ni didactisme, ni formatage stylistique. Pascale Hannoyer, qui avait déjà à plusieurs reprises travaillé avec des duos de réalisateur.rices, nous a rejoint pour le montage, et apporté son regard et son savoir-faire.
Pendant les quatre ans de tournage, on a vécu entre Paris et Lens. On avait la chance d’avoir notre propre matériel et de pouvoir être hébergés sur place, ce qui nous a donné une grande souplesse. Au début, on venait très souvent et on restait sur des périodes assez longues, on observait encore. Dès que l’on a précisé nos intentions de réalisation, on est venus sur des temps plus définis : on savait ce qu’on venait filmer et pourquoi. On se parlait beaucoup au téléphone avec Chaylla, et elle nous prévenait lorsqu’elle avait des rendez-vous susceptibles de nous intéresser. Mais il y a aussi eu des périodes plus compliquées, par exemple lorsqu’elle s’est réinstallée avec son ex-compagnon. Pendant un temps, on n’a plus eu de nouvelles. On n’a pas lâché, et c’est finalement ce qui a permis de sceller l’engagement de Chaylla, et le nôtre, pour le film.
On a fait le choix très vite de nos places respectives sur le tournage, Paul à l’image, moi au son. Le fait qu’on occupe chacun un poste technique nous a permis de partager complètement la mise en scène. Pour le reste, tout s’est joué dans la relation à Chaylla. On a à la fois formé un vrai trio, et noué chacun une relation particulière avec elle. On s’est rendu compte que dans sa vie, Chaylla était souvent soumise à des entretiens avec des représentants de l’institution, des sortes d’interrogatoires où elle devait se justifier de ce qu’elle était ou vivait. On ne voulait pas reproduire cette forme-là, être nous aussi des questionnants, et on n’a donc pas créé de situations d’entretiens avec nous au sein du film. Mais je crois qu’elle s’est saisie au fur et à mesure de situations qui n’auraient pas existé sans la caméra pour livrer ce qu’elle avait à dire et ce qu’elle avait choisi de raconter. On voulait au maximum être avec elle, éviter toute forme de jugement, qu’il n’y ait rien de surplombant, ni dans la manière de filmer, ni dans le discours. C’est ce qui explique notre choix d’être très proches, toujours à côté, avec elle, à hauteur d’yeux, et de ne jamais faire de longues focales. Il me semble que cette proximité physique, en instaurant une grande transparence, a renforcé les liens de confiance et nos libertés respectives sur le tournage : tout en nous laissant accéder à une grande part de son intimité, Chaylla a toujours su nous signifier ce qu’elle n’était pas prête à offrir. De notre côté, on a toujours cherché à mesurer ce qui était de l’ordre de l’intrusif et ce qui était de l’ordre de l’intime.
Nous nous sommes longtemps demandé ce qui viendrait marquer la fin du tournage et du film. Ce que l’on espérait, c’était que Chaylla passe un cap, mais, quelque part, peu importe lequel. On voulait raconter une tentative, un chemin, avec ses hauts et ses bas, ses victoires et ses échecs. Cette bataille s’est finalement matérialisée dans le combat juridique, intrinsèquement lié à une évolution intime et à une forte prise de conscience. On a fait le choix de structurer notre narration autour de ce combat. Les rencontres avec les femmes qui entouraient Chaylla, notamment son ex belle-mère et son amie Pauline, qui ont des histoires similaires à la sienne, ont également été déterminantes : il était important pour nous de dépeindre un monde de femmes et de mettre en avant cette solidarité féminine. De manière générale, on voulait faire un film de lutte, porteur d’espoir, raconter les joies, la lumière, les amitiés et l’amour qui étaient aussi présents que le sombre et le triste dans la vie de Chaylla.
On nous demande souvent quelle a pu être l’influence de la fabrication du film sur sa vie et ses choix. Il est toujours difficile de répondre à cette question mais ce serait naïf de nier l’impact de la présence d’une caméra et surtout de notre relation, d’autant plus que nous sommes devenus amis. Elle nous a souvent répété que le fait d’être accompagnée dans ses démarches, physiquement et psychologiquement, lui avait donné du courage et de la force pour tenir. Son avocat nous a dit un jour que sur treize femmes venues le voir en ayant déjà déposé une plainte pour violences conjugales, elle était la seule à être allée au bout du processus… Il est possible que cela ait créé un engagement chez elle, au sens où elle aurait noué un pacte avec le film lui-même, avec une idée d’elle et une promesse qu’elle s’était faite et qu’elle ne voulait pas décevoir. Et passée l’émotion de se voir et de voir ses proches à l’écran, sa réaction en découvrant le film a été signifiante : « Mais j’étais folle ! Comment j’ai pu pensé que j’étais prête à mourir pour ce type ? » Nous a-t-elle dit. Je crois aussi que ça lui a permis de prendre conscience de la portée collective et politique de ce qu’elle vivait, et d’ailleurs, elle est toujours très partante pour accompagner les projections et discuter avec les spectateur.rices.
La première du film a eu lieu au festival Visions du réel à Nyon, où il a été présenté en Compétition Internationale. Le film n’a pas été distribué en salles, mais il a été sélectionné dans de nombreux festivals français et internationaux (Lussas, RIDM, FIDBA, FIpadoc, Jean Rouch, Punto de Vista…) et a reçu plusieurs prix, dont une Étoile de la Scam. De nombreuses projections uniques, dans des cinémas, des médiathèques ou divers lieux, notamment dans le cadre du Mois du film documentaire, ont aussi été organisées et ont permis au film de vivre auprès du public.
