Parole de cinéaste : MASSOUD BAKHSHI

A propos de Toutes mes sœurs

L’idée du film est née juste après la naissance des deux sœurs, en 2005 et 2006. L’objectif principal était de faire un film sur elles grandissant et sur l’impact que les principes familiaux, culturels, éducatifs et traditionnels auraient sur elles. Au départ, je prévoyais de les filmer dès leur plus jeune âge jusqu’à leurs 7 ans, moment où elles commencent l’école primaire. Mais au fil du tournage, je me suis rendu compte que cette démarche ne pouvait pas s’arrêter à leurs 7 ans, et que ce qui venait ensuite était encore plus intéressant. C’est pourquoi j’ai continué à filmer, en remodelant les idées du scénario en fonction de la réalité qui évoluait. Le film contient donc des images tournées sur 18 ans (de 2007 à 2025) et suit la croissance des sœurs à travers les grandes phases de l’enfance (jeux, maternelle, école primaire), de l’adolescence (lycée, puberté, fin d’études) et du début de l’âge adulte (entrée à l’université, obtention du permis de conduire, engagement social…)

Je savais dès le départ que le scénario écrit pour ce film ne serait qu’un « plan directeur » destiné à capter certains moments-clés de la vie comme le premier jour d’école, les anniversaires, etc. Je pense que les séquences les plus instructives ont été filmées pendant les jeux simples de l’enfance, dans la vie quotidienne, quand les sœurs découvraient le monde avec leur curiosité passionnée et innocente. Pour cela, j’ai passé des semaines et des mois avec elles, avant même qu’elles ne commencent l’école. Pendant ces années, elles ont appris à m’accepter en permanence avec une caméra à la main ; elles ont même appris à jouer avec la caméra et l’enregistreur, à regarder et à filmer et à se filmer elles-mêmes. Par la suite, je les ai filmées chaque année à différentes occasions, suivant de près le processus lent et progressif de leur croissance.

Entre-temps, je faisais régulièrement des sélections, des regroupements et des montages bruts du matériel que j’avais emmagasiné. Le montage s’est fait en trois grandes phases, sur un total de neuf mois. L’élément essentiel de cette production a été la patience.

Je pense que tout film iranien est, d’une certaine manière, un film social. Il est vrai que dans les années 1970, 80 et 90, les films « sur » et « avec » des enfants ont constitué un courant célébré du cinéma iranien. Ce genre a été reconnu et salué internationalement, avec des réalisateurs comme Abbas Kiarostami, Amir Naderi, Bahram Beyzaie. Mon film est, avant tout, un film humain, sur le fait de grandir. Mais plus encore, c’est un film sur les femmes, accessible à tous les pays et toutes les cultures, car les personnages sont des filles et des mères de différentes générations. Les hommes, eux, sont absents du film. D’ailleurs, pendant des années, le projet s’intitulait Filles et Mères, avant d’être renommé Sœurs, puis Trois Sœurs (titre iranien), et enfin Toutes mes sœurs (titre international).

Au début du tournage, les filles étaient très jeunes et pensaient que tout cela n’était qu’un jeu d’enfant. Leurs parents étaient d’accord, mais j’ai voulu obtenir leur propre consentement pour finaliser le film. Plus tard, lorsqu’elles ont grandi, nous avons discuté de la notion de consentement, et je leur ai demandé de me donner leur autorisation et me faire leurs commentaires après leur avoir montré la version finale. C’était une question morale pour moi, parce que le film dévoile des discussions intimes où elles s’expriment librement. Je voulais que cette autorisation fasse naturellement partie de la structure du film, sans être trop directe, ni forcée. C’est pourquoi je les ai invitées à découvrir — et commenter — le montage final, tout en les filmant.

Je pense que les limites et les restrictions existent partout, sous différentes formes, pour chaque projet créatif. Ici, dans cette partie du monde où la culture est ancienne et riche, mais où la modernité est encore jeune et en lutte permanente, les restrictions semblent plus lourdes, devenant parfois complexes à des moments-clés de l’histoire, comme des marées. Cela crée un environnement extrêmement stimulant mais aussi très vivant pour la création artistique, où certaines œuvres critiques voient le jour presque miraculeusement, malgré tous les obstacles, à condition bien sûr, que leurs auteurs aient la force de persévérer. Ayant réalisé seulement trois longs-métrages en 30 ans, je pense avoir appris quelques leçons sur la survie !

Depuis quelques décennies, de manière générale, la situation socioculturelle de la jeune génération a connu une évolution progressive, malgré des hauts et des bas. Cela concerne surtout les femmes, non seulement en raison de leurs fortes attentes, exprimées avec courage, mais aussi de leur conscience et de leur lucidité. Ce qui est important, c’est que cette conscience — qui naît souvent dès l’adolescence — influence les femmes et les hommes plus âgés, plus traditionnels. Cette influence conflictuelle secoue la société iranienne et la pousse à avancer. C’est ce qui en fait l’une des sociétés les plus intéressantes en mutation dans le monde.

La vie privée et la vie publique peuvent être très différentes partout, mais ici, en Iran, elles peuvent parfois être opposées. Elles ont toutes deux une importance égale dans le film. Même si mon principal intérêt est pour l’intime, le spectateur découvre qu’il y a une forme de réflexion, voire de réponse ou de défi, envers l’extérieur, comme dans un miroir. Alors que le poids des traditions pèse sur les deux sphères, la manière dont les filles y font face est différente.

Ce qui est fascinant, c’est l’énorme curiosité, la soif de connaissance chez les jeunes, et leur forte volonté de choisir et de construire un avenir meilleur, malgré les difficultés, et pas forcément par l’émigration. Même si beaucoup choisissent cette voie. Ceux et celles qui font le choix de rester en Iran pour revendiquer leurs droits m’intéressent particulièrement.

Les autorités iraniennes aiment beaucoup le cinéma ! Du moins, c’est ce qu’elles disent… Nous avons la chance d’avoir des règlements clairs et des autorisations officielles dans l’industrie cinématographique mais comme partout ailleurs, les films commerciaux prennent plus de place et attirent plus d’investissements, parfois trop. Ces dernières années, les comédies populaires ont eu beaucoup de succès, ce qui a laissé peu de place et peu de financement pour les films indépendants ou artistiques. Mais l’été dernier, étrangement, alors que l’ombre des guerres planait sur la région, des films sociaux et critiques, avec des histoires amères, ont attiré un large public en salle.

C’est difficile pour moi d’avoir un regard extérieur, car c’est un film très personnel, et j’ai été impliqué pendant si longtemps. J’ai du mal à le considérer comme un film achevé et j’aurais envie de poursuivre le travail ! La vie de ces deux jeunes femmes — et de millions d’autres de leur génération — continue. Tandis que je vois l’indifférence, la froideur, voire le désespoir chez nombre de gens de ma génération, les jeunes femmes, elles, sont motivées, courageuses, pleines de vie, et veulent vivre en apportant de la joie et de l’espoir. C’est cela qui les maintient (et maintient la société) en vie.

Je pense que toute forme d’art est, d’une certaine manière, métaphorique. Toutes les œuvres qui m’ont marqué contiennent une forme de métaphore. Je ne sais pas si les spectateurs verront des métaphores dans ce film, mais moi, j’en perçois dans chaque scène. Sans elles, il serait plus difficile de comprendre ou de supporter la réalité brute. Mais bien sûr, chaque spectateur est libre d’interpréter le film à sa manière.

Je pense que ce que je tente de faire, que ce soit en fiction ou en documentaire, c’est de travailler avec le réel et de regarder la réalité pour y trouver la vérité. En Iran, la réalité est souvent plus inspirante que la fiction. L’usage de personnages réels, d’acteurs non professionnels, de décors authentiques dans de nombreux films de fiction, montre l’influence forte du documentaire dans notre cinéma. Finalement, je ne pense pas qu’il existe une définition unique de la fiction ou du documentaire. Ce qui compte le plus, c’est le langage cinématographique en lui-même. Et d’avoir une vision.

Avatar de jean pierre Carrier

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Laisser un commentaire