A propos de Rashid, l’enfant de Sinjar
En mai 2019, à la fin de la guerre contre Daesh, je me suis retrouvée à la frontière entre la Syrie et l’Irak pour les repérages d’un film qui n’a finalement pas vu le jour. Étant à proximité de Sinjar, j’ai souhaité rendre visite aux Yézidis, ce peuple victime du génocide commis par Daesh en 2014. Il s’agissait pour moi de les rencontrer et de saluer leur courage ainsi que leur résilience — un geste que l’on pourrait comparer aujourd’hui à celui de rendre visite aux habitants de Gaza après un génocide. Dans une Sinjar en ruines, au cœur d’une population profondément meurtrie, j’ai fait la rencontre de Rashid. À elle seule, cette rencontre portait déjà les germes d’un film à venir. Rashid n’était encore qu’un enfant, mais il se souvenait de tout. J’ai été profondément touchée par la lumière qui émanait de lui, par sa dignité et sa détermination à vivre pleinement sa vie. J’ai eu envie de le suivre, et de raconter le génocide des Yézidis à travers son regard d’enfant.
Tous mes films sont des portraits, et j’ai souvent choisi un adolescent comme personnage principal (La chambre de Damien, Un été avec Anton, Rashid, l’enfant de Sinjar). Ce choix n’a rien d’un hasard : l’adolescence me fascine et m’interroge en tant que cinéaste, car c’est un moment de la vie où l’on commence à affirmer son propre espace de liberté. Rashid était encore un enfant lorsque j’ai commencé à le filmer. À travers ses mots et ses dessins, il est parvenu à raconter ce qu’il avait traversé. Mais à mesure qu’il grandissait, il lui devenait de plus en plus difficile d’exprimer le vide immense laissé par le génocide. Il devait vivre avec les images d’une enfance marquée par l’horreur, et une jeunesse au milieu des ruines, sans aucune promesse d’avenir. Filmer sa résilience m’a profondément émue : la manière dont il continuait, malgré tout, à sourire, à rêver d’un ailleurs, à imaginer un avenir, des échappatoires – et même à tomber amoureux. En le suivant tout au long de ses années d’adolescence, j’ai aussi vu évoluer le contexte géopolitique autour de lui. En 2020, la ville de Sinjar n’était habitée que par des combattants yézidis et l’armée irakienne. À la fin du tournage, en 2023, les combattants yézidis avaient quitté la ville, remplacés par d’autres factions armées, comme les Turkmènes ou les Brigades du Hezbollah. J’ai pu observer comment ces bouleversements venaient restreindre la liberté personnelle de Rashid, et comment la peur, peu à peu, s’infiltrait en lui.
Ce qui rendait l’histoire de Rashid si captivante, c’était aussi cet équilibre subtil entre l’intime et le politique. Pour le faire exister à l’écran, il me suffisait de capter ses instants de vie, son quotidien. Par exemple, ces moments partagés avec sa grand-mère, auprès de qui il a retrouvé sa culture yézidie et sa langue kurde. Ou plus tard, à l’adolescence, lorsqu’il prenait des selfies avec ses amis dans les ruines de Sinjar. Ces scènes témoignent d’une forme de réappropriation de leur histoire : malgré la douleur qu’elle renferme, des jeunes comme Rashid en tirent une certaine fierté, au point de se photographier devant les traces encore visibles de ce passé tragique. Il est vrai que je ne pouvais pas filmer directement le contexte militaire dans lequel Rashid évoluait. En revanche, j’ai pu filmer son visage — et ce visage disait tout : l’incompréhension, l’inquiétude, la peur face à ce qui se jouait autour de lui. Cela devient particulièrement perceptible dans la dernière partie du film, lorsque la situation devient intenable pour lui. Rashid se retrouve alors face à un dilemme déchirant. Il est profondément attaché à sa terre, à sa famille, à sa culture yézidie. Mais comment rester chez soi quand on n’y est plus en sécurité ? Il n’avait pas les mots pour l’exprimer, mais tout se lisait dans ses yeux.
Aujourd’hui, Rashid et une partie de sa famille vivent en sécurité. Mais malgré cette sécurité retrouvée, Rashid vit comme un déraciné. Coupé de sa culture et de sa langue, il rêve de retrouver son père, ou de revoir sa sœur Raishin, toujours captive de Daesh.
