I COMME ITINERAIRE – d’un film : Sinjar, Naissance des fantômes de Alex Liebert.

Une idée comme point de départ. Doù vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Choisir que filmer et comment le filmer. Des images qui ne prendront souvent sens qu’au montage, lorsqu’elles rencontreront d’autres images.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

1 Conception

Le 13 novembre 2015 ont lieu les attentats à Paris. Une semaine après, Parisiennes et Parisiens décident de descendre dans les rues, dans les bars, et de célébrer la vie qui est la leur, affronter cette peur qu’on leur somme de ressentir mais qu’ils réfutent.

Ce soir-là me prend l’envie de sortir avec ma caméra, sans savoir quoi filmer, ni vraiment pourquoi, et je rencontre au détour d’un bar Michel Slomka, dont je ne connaissais à l’époque que le travail de photographe documentariste. Il me confirme avoir ressenti le même besoin de sortir avec son appareil photo, sans savoir quoi photographier, ni vraiment pourquoi. Nous passons un bout de la soirée ensemble, à discuter et à capturer les moments de vie qui nous enveloppent.

Nous apprécions nos travaux respectifs car nous travaillons depuis longtemps sur les mêmes thématiques, avec les mêmes questionnements, et une même sensibilité. Il a lui-même entendu parler des Yézidis quelques mois auparavant, lors d’un séjour qu’il effectuait en Syrie. Il m’apprend que le 13 novembre 2015 est également la date à laquelle Daesh est mis aux portes de la ville de Sinjar par les forces alliées présentes sur place. Une première victoire, opposée émotionnellement, pour nous, à la « défaite » de Paris face à Daesh.

Nous décidons au départ de partir sur deux documentaires parallèles (en vidéo et en photo) sur Paris et les Parisiens, et sur Sinjar et les Yézidis. Mais après un premier séjour au Kurdistan irakien, en février 2016, nous comprenons que ce sujet sur les Yézidis est vaste et extrêmement complexe, et nous décidons donc de nous concentrer sur ce projet.

2 Production

C’est le 3 août 2014 que l’Etat Islamique commence son invasion de la région de Sinjar, ainsi que ce massacre systématique et systémique de la communauté yézidie. De notre côté, nous commençons à réfléchir sur ce projet en novembre 2015, et il s’est donc déjà déroulé plus d’une année. Nous décidons alors de partir sur nos propres deniers, en auto-production, ne sachant pas encore comment ce projet se construira ; nous n’avons pas le temps d’attendre, de remplir des dossiers, de faire appel à une boîte de production, de patienter pour d’éventuelles aides ou subventions. Nous partons, et nous verrons bien.

Quatre voyages sur deux ans, un livre édité par les Editions Sometimes, quatre courts-métrages réalisés et diffusés sur France 2, une exposition à Paris, tout cela en auto-production, avec quelques aides substantielles ici et là, financièrement et humainement. Ce projet devient notre vie, remplit nos journées, nos pensées, nos cauchemars ; l’engagement est tel que nous nous dévouons complètement aux Yézidis.

3 Réalisation

Nous avons accumulé, au cours de nos quatre voyages, des milliers de photographies, des centaines d’heures de rushs et d’entretiens.

Commence alors la réelle écriture du film : le montage commence. Le sujet est encore plus vaste et complexe que nous l’anticipions, l’ayant creusé au maximum, voyage après voyage, nous voulant le plus exhaustif possible.

Étant toujours en auto-production, le montage prend du temps, et je peine à trouver le fil rouge narratif qui me permettra de raconter ce sujet complexe tout en gardant le maximum d’éléments. Jusqu’au déclic : respecter la tradition orale de cette communauté, et donc utiliser, comme eux, la parole comme conducteur narratif, comme conducteur d’émotions. Traduire leur histoire en conte, pour qu’elle s’universalise, pour qu’elle devienne intemporelle, car ce qu’ils vivent depuis 2014, ils le vivent régulièrement, tous les cent ans.

Et qui serait la plus évidente conteuse de leur Histoire ? La Montagne de Sinjar elle-même, terre sacrée, berceau et forteresse des Yézidis. Le fil rouge est trouvé, il se tend peu à peu, et s’écoulent alors de nombreux mois de montage, compliqués et douloureux.

Finir le montage de ce film devient un défi personnel. On me conseille de faire appel – enfin – à une aide de production, qui me permettrait de m’alléger, en trouvant une aide financière ou en me proposant une assistance au montage. Mais cela devient presque personnel. Je refuse. Je finirai seul, ou je ne finirai pas.

Bien évidemment, je reste accompagné de Michel qui garde un regard critique, patient et bienveillant sur mon travail ; il participe également à la fabrication du film puisque c’est lui qui écrit la voix de la montagne. M’accompagnent également dans cette aventure Laurie Bellanca, qui incarne la montagne de sa voix, et Benjamin Chaval, qui réalise toutes les créations sonores du film.

Je souhaitais monter un film de moins d’une heure ; la première version fait plus de quatre heures. La deuxième fait deux heures et demie. La troisième tombe à deux heures, et j’accepte alors de la montrer à un public averti, restreint, de confiance. Ce public s’attend à voir un « ours », ils s’étonnent de voir un film terminé ; pour eux, il n’y a presque rien à retoucher.

La dernière version, fin 2019, fait 1h45. Il reste encore quelques détails à régler, une version shingali du film à terminer, une version en anglais à réaliser. Mais je laisse tomber, épuisé, car pour moi, j’ai remporté le défi, et je ne peux plus aller plus loin. Ce film m’a épuisé, tant physiquement que psychiquement, et j’en garde aujourd’hui quelques séquelles.

C’est avec cette dernière version presque terminée que je décide d’approcher des productrices et producteurs, et rapidement, la Vingt-Cinquième Heure répond positivement à mes attentes. Ils prennent le film sous leurs ailes. Je peux me reposer.

Je ne sais pas si le film fonctionne. Je l’ai voulu le plus proche d’une réalité, celle que les Yézidis nous ont montrée. Je l’ai voulu le plus honnête possible, égal à la confiance transmise par leurs paroles. Certes, ce film est un conte documentaire, une mise en forme peu conventionnelle, mais reste sur une écriture strictement documentaire, qui ne répond à aucune autre école que celle qui s’est construite pour coller au plus près du sujet, au plus près des Yézidis et de leur réalité.

Mon but a été, en premier, et depuis le début, de tenter de faire ressentir à celles et ceux qui regardent ce film, ce que nous-mêmes nous avions ressenti sur place. De n’être qu’un passeur.

4 Diffusion

Notre ambition avec Michel est évidemment de diffuser largement ce film, voire ce projet, sous différentes formes. Un premier livre, une exposition, un long-métrage documentaire, et bientôt un second livre, édité à nouveau par les Editions Sometimes. Ce n’est pas notre travail que nous souhaitons partager, mais une histoire, celle des Yézidis. Une sélection en festival est une mise en lumière supplémentaire ; un prix est une mise en lumière supplémentaire. Toutes ces lumières agrandissent le champ de diffusion, du moins ses potentialités d’agrandissement.

S’astreindre à des logiques de diffusion et de distribution (primauté des festivals, projections limitées, patience d’un éventuel public) me frustre, mais nous permettra à plus long terme, je l’espère, que cette histoire soit contée au plus grand nombre. Je fais pour cela entièrement confiance à la Vingt-Cinquième Heure !

L’article sur le film : Y COMME YEZIDIS