A propos de Maïdan
Je me suis rendu à Kiev à la mi-décembre. Je savais que c’était urgent. Je savais que je devais être sur place pour filmer. J’ai mis en attente tous mes autres projets et engagements et je suis allé filmer Maïdan.
L’atmosphère euphorique des premiers jours de Maïdan était si réconfortante et dynamisante qu’on se sentait comme dans le ventre maternel. Je n’avais jamais vu autant de solidarité, de camaraderie ni un tel esprit de liberté. C’était incroyable de voir autant de bénévoles travailler ensemble dans l’harmonie et mettre autant de cœur à l’ouvrage. Tout le monde était affairé : à protéger Maïdan, à aider en cuisine, à apporter une assistance médicale, à se produire sur la scène de Maïdan, à coordonner les bénévoles. La nuit du 19 décembre, fête de la Saint-Nicolas, on se serait cru à un carnaval folklorique médiéval – l’esprit libre d’une nation, s’éveillant après un long sommeil.
Pendant les premières semaines de Maïdan, on pouvait sentir le danger, mais aussi beaucoup d’humour et de rire : ce sens de l’humour particulier aux Ukrainiens, qui les a aidés à traverser les heures les plus sombres de l’histoire de ce pays. Ils se moquaient des politiciens incompétents et corrompus au lieu de les détester. L’énergie créative explosait, et des dizaines de chanteurs et de poètes amateurs interprétaient leurs ballades passionnées, certes un peu naïves mais incroyablement honnêtes et passionnées sur la scène de Maïdan. Il y avait aussi à manger en abondance… Ce sont peut-être les révolutionnaires les mieux nourris de l’histoire. Des cuisines de fortune fumaient 24h/24. Des bénévoles et des citoyens ordinaires de Kiev apportaient des tonnes de vivres et des plats faits maison afin de nourrir tout le monde – sans chercher à savoir si vous souteniez l’opposition ou le régime…
A la mi-janvier, l’ambiance a changé. Du sang a coulé. Ce n’était plus une manifestation pacifique contre un président corrompu mais un combat contre un régime malveillant. C’était une révolution… Avec « Maïdan », c’était la première fois dans ma carrière que je suivais les événements de la « vraie vie », au jour le jour. C’était une expérience étrange et stressante. En général, quand je débute un documentaire, je commence par établir la structure complète du film dans ma tête. Je sais exactement comment le film commence, comment la narration se développe et comment il se termine. Tourner « Maïdan » a été une expérience complètement différente. Je ne savais pas à quelle fin m’attendre. Mon objectif est de faire venir le spectateur à Maïdan et de lui faire vivre les quatre-vingt-dix jours de révolution, au jour le jour. Je voulais prendre du recul par rapport aux événements et laisser le spectateur face à eux, sans aucun commentaire ou narration. J’ai choisi de longues prises pour que le spectateur soit immergé dans la narration. J’ai essayé d’enregistrer autant de son direct que possible et j’en ai beaucoup utilisé dans le film.
« Maïdan » est une énigme qu’il me reste à résoudre.
Sergeï Loznitsa
