O COMME ORPHELINS.

Les orphelins de Sankara, Géraldine Berger, 2018, 84 minutes.

Des enfants, au Burkina Faso. Les enfants de Sankara. 600 garçons et filles d’une dizaine d’années. Des enfants qui ont perdu leur père, ou leur mère, ou même les deux. Envoyés depuis leur Afrique natale, sur l’Île de la jeunesse à Cuba, pour apprendre, une culture, révolutionnaire, et aussi un métier. Et revenir chez eux, pour aider leur pays à sortir de la misère, à faire la révolution. Ces enfants qui deviendront à nouveau et définitivement orphelins à la mort de ce Président, qui les avait visités sur leur île lointaine un mois avant son assassinat et qui leur avait redonné confiance, en eux et en leur pays.

Ces enfants devenus adultes, Géraldine Berger les a retrouvés au Burkina et les a longuement écoutés parler de cette aventure hors du commun. Ils racontent donc avec force détails leur départ – ils ne savaient pas ce que c’était un avion, ni aussi un bateau – leur installation dans leur école – certains tenteront même de s’échapper et de revenir, à pied, chez eux. Et puis, petit à petit ils vont s’adapter, grandir, se former (à tous les sens du terme). Leur retour aussi sera difficile, dans ce Burkina de l’après Sankara, qui tente de les ignorer. Mais leur détermination est farouche, à l’image de cette gynécologue qui finit, après une longue bataille, par obtenir l’équivalence de son diplôme de médecin et le droit de travailler dans un hôpital où elle transformera radicalement les pratiques.

Les orphelins de Sankara propose donc aussi une vision de l’Afrique, une Afrique pauvre mais où beaucoup travaillent avec détermination pour faire bouger les choses, comme cette associations des anciens enfants partis à Cuba qui continuent à se réunir et à s’entraider. Un film finalement plutôt optimiste sur l’avenir de l’Afrique.

Enfin, dans sa dimension politique, le film esquisse un portrait de Sankara, grâce à des images  d’extraits de ses discours. « Tout ce qui vous manque, vous l’aurez » dit-il en présentant son projet « révolutionnaire ». On le verra aussi à Cuba, venus visiter « ses enfants », accueilli par Fidel Castro qui assurera la poursuite de leur éducation après sa disparition. Un hommage discret à ce président qui aurait pu infléchir le cours de l’histoire.

« Le ciel d’Afrique était si serein » dit la chanson chargée d’émotions qui ouvre le film. Si serein, avant que les hommes ne se fassent la guerre. Est-il possible de  retrouver la sérénité ?

Ce film a obtenu le prix lycéens, le prix du public et le prix du jury au festival du film d’histoire de Pessac en 2019. Trois prix dans un seul et même festival, chose rare, mais amplement méritée.

A COMME AMÉRIQUE LATINE – Filmographie.

La 30° édition du festival international du film d’histoire de Pessac est consacrée à l’Amérique Latine « Terre de feu ». Un continent où s’affronte révolution et dictature, du Chili à l’Argentine, sans oublier l’influence de Cuba. Un cinéma donc essentiellement politique, prenant position du côté des pauvres et des démunis, mettant souvent en exergue la figure du « Che » ou de Salvador Allende. Un cinéma de la violence, des gangs des favelas de Rio au cartel de la drogue en Colombie. Une dénonciation de la misère du peuple et de la répression sanglantes des oppositions. Et un événement qui hante tant de films : le coup d’état militaire de 1973 au Chili

À ciel ouvert, Inès Compan

         La lutte des Kollas contre une multinationale canadienne venue exploiter une des plus grosses mines d’argent à ciel ouvert du monde

À Valparaiso, Joris Ivens

Une ville mythique, par son nom (“la vallée paradis”), par son port, par ses collines. Commentaire de Chris Marker

Alma, une enfant de la violence, Miquel Dewever-Plana & Isabelle Fougère.

Le récit d’un itinéraire au sein d’un gang au Guatemala et la difficulté pour le quitter.

La Arrancada, Aldemar Matias

Une mère avec sa fille et son fils. La vie d’une famille cubaine

Avenue Rivadavia, Christine Seghezzi

A Buenos Aires, la plus longue avenue du monde

La Bataille du Chili, Patricio Guzman

Une grande fresque historique, depuis l’élection de Salvador Allende à la présidence jusqu’au coup d’état de Pinochet.

Bienvenue en Colombie, Catalina Villar

         La réalité colombienne vue pendant la période électorale de 2002.

Bixa Travesty de Claudia Priscilla et Kiko Goifman

Le portrait de Linn Da Quebrada, la star queer qui combat le machisme sous toutes ses formes, au Brésil.

Bolivie Brésil, la frontière de tous les trafics, Patrick Fléouter

         Deux pays, deux villes, face à face.

Le Bouton de nacre, Patricio Guzman

Deuxième volet de la trilogie du travail de mémoire à travers une approche de l’océan.

Claves,  Atahualpa Lichy.

Le cinéma latino-américain des années 1960-70 et ses relations avec la critique européenne.

Le Cas Pinochet, Patricio Guzman

Le dictateur sera-t-il enfin jugé ou échappera-t-il aux poursuites engagées contre lui en Espagne et au Chili ?

Chili 1973, une ambassade face au coup d’Etat, Carmen Castillo

L’ambassade de France ouvre ses portes aux militants pourchassés par l’armée après le coup d’état.

Chili, la mémoire obstinée, Patricio Guzmán

Retour au Chili, après 22 ans d’exil, pour comprendre l’oubli.

La Cordillère des songes, Patricio Guzman.

Le troisième et dernier volet du triptyque : le survol des cimes enneigées de la montagne

Cortázar y Antín: Cartas iluminadas, Cinthia Rajschmir

La rencontre dans les années 60 du jeune cinéaste Manuel Antin et de Julio Cortazar

Después de la revolucíon, Vincent Dieutre

Buenos-Aires. Un carrefour, en bas de l’hôtel, le croisement de deux rues. Et faire un plan fixe.

La Dignité du peuple, Fernando Solanas.

         Défense de la cause des pauvres et des déshérités.

Edificio Master, Eduardo Coutinho

Les habitants de l’immeuble « Edifício Master » à Copacabana, Rio de Janeiro. Douze étages de 23 appartements chacun.

Etat de guerre, Nicaragua,  Carmen Castillo & Sylvie Blum.

La Contre-Révolution selon trois points de vue médiatiques : États-Unis, pays étrangers et Nicaragua.

 Les Enfants des mille jours, Claudia Soto Mandilla et Jaco Biderman .

         Inventaire des 1000 jours de la présidence de Savador Allende.

Ernesto Che Guevara. Le journal de Bolivie, Richard Dindo

         La dernière campagne et la mort du « CHE »

La Flaca Alejandra, Carmen Castillo et Guy Girard,

Une militante du MIR, puis membre (repenti) de la police politique de Pinochet.

Femmes du chaos venezuelien, Margarita Cadenas.

Portrait de cinq vénézuéliennes confrontées à un quotidien de plus en plus difficile.

La Fin et le Début, Eduardo Coutinho

         Dans le Nordeste du Brésil, des rencontres avec des paysans.

Le Grain et l’Ivraie, Fernando Solanas

Voyage à travers le Brésil à la rencontre des agriculteurs. L’utilisation intensive des pesticides a provoqué l’exode rural, la déforestation, la destruction des sols mais aussi la multiplication des cas de cancers et de malformations à la naissance.

Los Herederos, Eugenio Polgovsky.

La journée d’enfants dans un village du Mexique. Leur travail dans les grandes exploitations agricoles.

L’Heure des brasiers, Fernando Solanas.

Tourné clandestinement, en 16 mm et noir et blanc, une dénonciation du néocolonialisme. Seule issue possible : la révolution.

Histoire de la plaine, Christine Seghezzi

En Argentine, les ravages de la culture intensive du soja et de l’emploi massif des pesticides.

Homo Botanicus, Guillermo Quintero.

La passion pour les plantes  du botaniste Julio Betancur dans la forêt colombienne. Biarritz 2019

El  Impenetrable , Daniela Incalcaterra et Fausta Quattrini.

L’héritage d’un terrain perdu dans la forêt amazonienne et transformé en « réserve naturelle ».

Jericó. Le Vol infini des jours, Catalina Mesa.

         Des femmes évoquent les joies et les peines de leur existence.

Jeu de scène, Eduardo Coutinho.

         Une mise en abime mélangeant documentaire et fiction.

Mémoires d’un saccage. Argentine, le hod-up de siècle, Fernando Solanas.

         Le destin de l’Argentine, pays en faillite, où la colère du peuple explose.

Le mystère des lagunes, fragments andains, Atahualpa Lichy

Les « villages du sud », dans les Andes vénézuéliennes, la tradition orale, la musique, les légendes.

Noël en Colombie, Lizette Lemoine, Aubin Hellot

         De village en village, des rencontres avec des paysans et des artisans.

Nostalgie de la lumière, Patricio Guzman

Le désert d’Atacama, au nord du Chili, l’exploration des étoiles, et la recherche des « disparus de Pinochet ».

La Nueva Medellin, Catalina Villar

         Les transformations de la ville la plus violente du monde.

Patricio Guzmán, une histoire chilienne, Catalina Villar

         Un film sur le cinéaste de la mémoire des années sombres du Chili.

Puisque nous sommes nés, Jean-Pierre Duret et Andréas Santana

Deux adolescents passent leurs nuits dans une station-service pour essayer de gagner quelques sous ou trouver quelques restes à manger

Rescapé des Andes, ARIJON Gonzalo

         Un exemple type de l’usage de la reconstitution.

Le Rêve de São Paulo, Jean-Pierre Duret et Andréas Santana

Ils ont quitté le Nordeste pour Sao Paulo. Le rêve de la grande ville.

Le Rideau de sucre, Camila Guzman Urzua.

Des premières années de la Révolution cubaine aux années de crise de la « période spéciale » des années 1990

Romance de terre et d’eau, Jean-Pierre Duret et Andréas Santana

         La pauvreté et la misère des paysans sans terre du Nordeste brésilien.

Rue Santa Fé, Carmen Castillo.

Le récit autobiographique d’une vie de militantisme et d’exil après le coup d’état de Pinochet

Sangre de Mi Sangre, Jérémie Reichenbach.

Un abattoir autogéré en Argentine. La vie quotidienne d’une famille qui y travaille.

Salvador Allende, Patricio Guzman

         Hommage au président élu en 1970.

Santiago Italia, Nanni Moretti

L’Italie terre d’asile pour les chiliens après le coup d’état.

Septembre chilien, Bruno Muel, Théodore Robichet, Valérie Mayoux.

         Le coup d’état au Chili et les victimes de la répression. 

El sicario. Chambre 164, Gianfranco Rosi.

Dans une chambre de motel, un homme cagoulé de noir raconte 20 ans de sa vie passés au service du cartel mexicain des narcotrafiquants.

Últimas Conversas, Eduardo Coutinho

         Des entretiens avec des élèves des écoles secondaires publiques de Rio de Janeiro.

Zona Franca, Georgi Lazarevski.

En Patagonie, une grève bloque les touristes.

Zona Oest, Olivier Zabat.

La violence des favelas de Rio, du côté des gangs et de celui de la police.

M COMME MAROC.

Le Chant des tortues, Jawad Rhalib, Belgique, 2013, 85 minutes.

En février 2011, dans la foulée du « printemps arabe », une partie de la population marocaine, surtout sa jeunesse, descend manifester dans la rue pour demander plus de liberté et de justice sociale. Pour éviter le sort de Ben Ali, Moubarak ou Kadhafi, le roi Mohamed VI lance une nouvelle constitution et promet des réformes. Les élections législatives de l’automne verront la victoire des islamistes. Pour les jeunes contestataires du « mouvement du 20 février », c’est une déception. Est-ce pour autant la fin de leurs espoirs de voir l’avènement d’un monde meilleur ?

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Vivant et travaillant en Belgique, Jawad Rhalib ne peut pas rester indifférent à la contestation qui secoue son pays d’origine. Il part donc au Maroc pour filmer sur le terrain les manifestations et rencontrer ces jeunes dont il partage ouvertement les aspirations. En historien, il présente rapidement dans le pré-générique de son film la situation du Maroc. Les « années de plomb » du règne d’Hassan II sont marquées par les arrestations arbitraires, la torture et une répression généralisée de toute tentative d’opposition. Avec les manifestations, la parole se libère et, peu à peu, la peur disparaît.

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Comme les films consacrés aux révolutions tunisiennes et égyptiennes, Rhalib place sa caméra au cœur des manifestations, cadrant en gros plans les visages de ces jeunes filles lançant leurs slogans jugées sur les épaules d’un de leurs camarades. Il suit la préparation puis la distribution des tracs, les explications données aux passants, le développement des revendications (le système de santé et l’école, « pourris »), il rencontre des artistes, plasticiens et chanteurs engagés. Les militants du « mouvement du 20 février » défendent des thèses pacifistes centrées sur la nécessité de la démocratie et de la laïcité. Le film montre en contre-point les manifestations de femmes voilées défendant la religion. Les aspirations de la jeunesse ne sont visiblement pas reprises par la majorité. Pourtant le film se veut optimiste. Il se termine par une note d’espoir : les changements dont la société marocaine a besoin sont inévitables, même s’ils ne sont mis en œuvre que très lentement, à la vitesse de la tortue.

E COMME EGYPTE- Révolution

Le Printemps d’Hana, Sophie Zarifian et Simon Desjobert, France, 2013, 55 minutes

Un film de plus sur la révolution égyptienne ? Un film qui nous introduit au cœur des manifestations, qui nous permet de rencontrer tout un peuple et d’écouter sa parole, ces longues diatribes, ces interminables confrontations d’opinions souvent contradictoires, ces revendications et ces manifestations d’espoir, mais aussi ces craintes vis-à-vis de l’avenir. Filmer la parole d’un peuple qui a retrouvé sa liberté d’expression après en avoir été longtemps privé a quelque chose d’exaltant, à l’instar de ceux qui sont filmés, tous ceux qui dans le mouvement d’une révolution veulent croire à la démocratie et à la justice sociale. Un film de plus donc, mais qui apporte un point de vue particulier, malgré une forme que l’on a déjà vue.

La première originalité de ce Printemps d’Hana est d’être situé après la révolution, après la chute du régime Moubarak. Mais est-ce pour autant la fin de la révolution ? Toutes les revendications des manifestants de la place Tahrir sont-elles satisfaites ? Personne dans le film ne le croit. La révolution est terminée et elle reste à faire. L’armée a pris le pouvoir et les manifestants se sentent dépossédés de leur victoire sur l’ancien régime. Occuper à nouveau la place Tahrir semble pour beaucoup la seule solution. Aller jusqu’au bout. Obtenir enfin une vraie liberté. Un film qui nous montre donc la marche d’une révolution et les immenses points d’interrogation qu’elle pose à la population égyptienne.

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Aux jeunes, surtout. La place fondamentale de la jeunesse égyptienne dans la révolution est bien connue et a déjà été filmée. Ici, il s’agit d’une jeune fille, d’une vingtaine d’années, engagée dans la révolution de façon très personnelle, que certains adultes pourraient juger naïve ou pleine d’illusions, mais dont la fougue et la sincérité sont évidentes. La séquence introductive nous la montre longuement, distribuant un journal gratuit, la nuit. Surtout, elle dialogue avec ces passants anonymes, des adultes. Une femme en particulier, qui porte le voile et qui tient un discours qui se veut réaliste (il faut bien reprendre le travail et cesser les manifestations) que la jeune fille n’est pas loin de juger défaitiste. La poursuite de la révolution est aussi au cœur des discussions qu’Hana suscite avec les chauffeurs des taxis qu’elle emprunte pour se déplacer, et celles qui se développent de façon quasi ininterrompue avec ses amis. Eux, ils recherchent de nouvelles formes d’action, des moyens originaux pour populariser leurs idées et ils s’engagent dans une démarche résolument créative (des dessins et slogans bombés au pochoir sur les murs). Y a-t-il une fracture entre les jeunes et le reste de la population égyptienne ? Le film ne va pas explicitement dans ce sens, mais la question ne peut pas ne pas se poser.

Le Printemps d’Hana est un film sur la révolution égyptienne, mais c’est aussi un film sur l’adolescence. Ce n’est pas à proprement parler un portrait au sens traditionnel, qui donnerait à appréhender la vie familiale, affective ou sociale d’une jeune fille. Mais c’est un portrait d’une adolescente en militante, engagée politiquement. C’est sur cette dimension de l’engagement politique à l’adolescence qu’il nous invite à réfléchir.

Sur la révolution égyptienne, lire T COMME TAHRIR https://dicodoc.blog/2018/12/02/t-comme-tahrir/

A COMME ALLENDE

Salvador Allende, Patricio Guzmán, France-Belgique-Espagne-Mexique-Chili-Allemagne, 2004, 104 minutes

30 ans après le coup d’État qui mit fin tragiquement à sa présidence, Patricio Guzmán consacre un film hommage à Salvador Allende. Un hommage personnel, pour un homme qui a marqué toute la vie du cinéaste. Une vie marquée par l’immense espoir d’une vie plus juste et plus libre que fit naître son élection et que son gouvernement commença à réaliser. Par la souffrance de la terreur et de l’exil qui suivit le 11 septembre 1973 où le rêve s’écroula. Un hommage chaleureux, fervent, nécessaire dans un monde où les pouvoirs cultivent l’oubli. Pour Guzmán, au Chili, il ne devrait pas être possible d’oublier. Tout son travail cinématographique, depuis La Bataille du Chili, est une œuvre de mémoire, une lutte contre l’oubli qui banalise l’horreur de la dictature. Une œuvre de réhabilitation, aussi, d’un homme qui a mené une politique unique dans l’histoire en considérant que c’était uniquement par une voie démocratique qu’il était possible de construire une société où tous les hommes vivraient mieux et seraient plus heureux, à commencer par le plus démunis. « Le passé ne passe pas », dit Guzmán dès le début du film. Cette formule sera aussi sa conclusion.

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         Qui était l’homme Allende ? Guzmán part à la recherche des « poussières d’histoire » qui feront émerger le souvenir, comme ces rares objets personnels du président, ses lunettes, sa montre que le film nous fait découvrir en pré-générique. Puis ce sera les rencontres avec ceux qui l’ont connu, ceux qui ont vécu les trois années de l’expérience du pouvoir de l’Unité populaire. Un parcours biographique, de l’enfance à la mort. Une réflexion politique aussi sur le sens de l’engagement de l’homme et de l’action du président.

         Quel enfant est-il ? Bagarreur répond la fille de sa nourrice. La relation avec ses parents ? C’est surtout son grand-père, fondateur de la première école laïque au Chili et franc-maçon qui l’a marqué explique un de ses amis d’enfance. Son père comptait moins pour lui mais il avait une immense affection pour sa mère. Ses qualités ? Tous s’accordent sur son sens de l’humour, son côté bon vivant et la vitalité dont il débordait.

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De l’énergie, il lui en a fallu dans sa carrière politique et il n’en manquait pas. Guzmán rencontre l’ancien maire de Valparaiso, la ville natale d’Allende, et qui fut son point de départ en politique. À 29 ans, il est élu député et, à 30 ans, il devient ministre de la Santé (il était médecin). Puis sa vie devient une interminable série de campagnes électorales que le film nous montre en détails à partir d’images d’époque. Comme toujours, Guzmán alterne les images actuelles (les rencontres avec les filles d’Allende qui l’accompagnaient dans ses déplacements) et les images d’archives. Parcourant le pays du nord au sud, Allende découvre le pays et surtout ses habitants. Dans ces rencontres il noue des liens forts avec les paysans et les ouvriers. Ces images montrent l’enthousiasme grandissant de toute une population jusqu’au triomphe, après trois tentatives, de l’élection à la présidence de 1970.

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À partir de ce moment, le film est moins centré sur la personne que sur le président et son action à la tête du pays. Si Guzmán évoque rapidement ses grandes réformes (nationalisations des grandes entreprises et réforme agraire principalement), il met beaucoup plus l’accent sur l’opposition de la droite et de la bourgeoisie, de la grève de camionneurs à l’aide financière des États-Unis et au soutien militaire de la CIA. Il filme l’ambassadeur américain de l’époque qui évoque clairement la volonté de Nixon d’en finir avec Allende, par tous les moyens, ce « fils de p… » comme il le désignait. Pour parler du coup d’État, il utilise les images de La Bataille du Chili. D’abord la première tentative avortée, avec cette séquence extraordinaire où un cinéaste argentin, tué par un militaire, filme sa propre mort. Puis ce sont les images du bombardement de la Moneda, que l’on voit en flammes à plusieurs reprises. Le suicide d’Allende est évoqué par un membre de l’Unité populaire présent dans le palais ce jour-là. Des images montrent les militaires évacuant le corps du président dans une ambulance et nous entendons le dernier message d’Allende aux Chiliens.

« Je suis certain que mon sacrifice ne sera pas vain. »

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         Le film dresse par petites touches un bilan de la politique menée par Allende pendant sa présidence. Etait-il marxiste ? L’ancien maire de Valparaiso montre que, s’il avait lu Marx et Lénine, il était plutôt du côté d’une pensée anarchiste, rejetant catégoriquement la notion de dictature du prolétariat et la domination d’un parti unique pour conduire la révolution. Le film multiplie les passages de ses discours  où il réaffirme sa volonté de mener à bien le programme sur lequel il a été élu. Ou dénonçant l’action des multinationales, échappant à tout contrôle des Etats, lors de son discours aux Nations Unis où il fut longuement applaudi. Les images de la visite à Santiago de Castro et un extrait du discours qu’il prononça lors d’un meeting dans le stade démontrent son influence en Amérique latine. Mais pouvait-il éviter le coup d’État ? Armer le peuple, le préparer à se défendre alors que l’armée était de plus en plus préparée à intervenir par la CIA ? Sur ce dernier point, Guzmán propose une discussion organisée entre d’anciens militants de l’Unité Populaire. Tous ne sont pas d’accord sur la réponse à apporter à ce douloureux problème. La question reste ouverte.

Film biographique et historique, Salvador Allende inscrit le destin d’un homme hors du commun dans celui de son pays. C’est une pièce importante dans la lutte contre l’oubli que mène, en utilisant les moyens du cinéma, Patricio Guzmán.

M COMME MAI 68.

Les Révoltés, Michel Andrieu et Jacques Kebadian, 2018, 80 minutes.

L’histoire de mai 68 – mais il ne faut pas oublier juin – racontée à partir d’images d’archives.

Pour fonctionner de façon efficace, le genre implique qu’un certain nombre d’exigences soient prises en compte.

  • Le récit se doit d’être complet, d’où la recherche du plus grand nombre d’archives possible pour ne pas risquer de laisser de côté un événement, si minime soit-il au regard du déroulement historique.révoltés 2
  • Corolaire, le récit doit être ordonné dans un ordre chronologique strict. Les dates des événements s’inscrivent en surimpression sur les images. Par exemple, les nuits des barricades ou les différentes manifestations.
  • Les images doivent être immédiatement identifiables par les spectateurs, même les plus jeunes, ceux qui n’ont pas vécu eux-mêmes les événements. Cela ne pose guère de problème pour les affrontements étudiants-crs. C’est moins évident pour les occupations d’usines et les débats qui s’y sont déroulés entre ouvriers et syndicats.révoltés 3
  • Les images doivent être sinon inédites, du moins ne pas en rester à la vision la plus connue, ayant déjà fait maintes fois l’objet de montage à prétention historique. Néanmoins, les images les plus célèbres, devenues des icônes de l’époque, ne peuvent pas être systématiquement écartées, au risque d’être accusé de parti-pris, voire de censure. C’est le cas, évident, des images des prises de parole de Cohn-Bendit en particulier. L’équilibre entre images connues et inédites ou rares doit donc faire l’objet d’un savant dosage qui implique de ne négliger aucune source, mais aussi de résister autant que faire se peut aux facilités dictées par l’air du temps (les idées reçues véhiculées par l’époque de réalisation du film).
  • Le recours à un commentaire surajouté aux images doit être limité au strict minimum ou même être systématiquement écarté. Les images sonores peuvent d’ailleurs le plus souvent s’en passer, une fois le repérage du jour et du lieu effectué.
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  • De même donner la parole à des témoins ou des acteurs de l’époque n’a pas de légitimité dans un film d’archives. Le faire conduirait à un autre film et réduirait la pertinence des images. Si l’on fait le choix de considérer que les archives possèdent une véracité intrinsèque, il faut leur faire confiance jusqu’au bout. Néanmoins, comme les images ne peuvent guère questionner par elles-mêmes leur propre valeur de vérité, le film d’archives se voit immanquablement limité qu’à n’être qu’une reconstitution vivante (dans le cas d’archives sonores filmées, ce qui est le cas ici) des événements.révoltés 4
  • Et c’est bien ainsi que fonctionne ce Révoltés. Il nous plonge au cœur des événements. Nous y sommes. Nous y participons. Nous en sommes des acteurs. Ce que renforce d’ailleurs la bande son dans laquelle les éclatements de grenade sont systématiquement renforcés ou du moins placés au premier plan. Voir le film ne laisse donc aucune place à la distanciation ou à la réflexion dans le cours de la projection. Reste à savoir si le temps de l’analyse après-coup peut profiter pleinement de la richesse des images.

T COMME TAHRIR.

Tahrir, place de la libération, Stefano Savona, France-Italie, 2012, 91 mn

 Peut-on filmer une révolution, l’insurrection de tout un peuple, son aspiration à la liberté, ses revendications de justice sociale, sa lutte contre un régime jugé tyrannique et corrompu ? Le cinéma ne nous a pas vraiment fourni de documentaires sur la chute du mur de Berlin ou la fin de l’URSS, ni même sur la chute de Ceausescu. Le printemps arabe de 2011 fait exception. Grâce essentiellement au film de Stefano Savonia, Tahrir, place de la libération, consacré à la révolution égyptienne qui viendra à bout du régime de Moubarak. La difficulté, c’est de réaliser un document qui ait une véritable portée historique, mais qui soit en même temps un film personnel, c’est-à-dire adoptant un point de vue particulier à partir duquel le spectateur pourra construire le sien propre. Pour y arriver il est indispensable d’éviter deux écueils : la propagande et le reportage télévisé.

Ne pas faire un film de propagande dans le cas de l’Égypte peut paraître facile dans la mesure où il s’agit d’un mouvement populaire spontané, sans leader et qui n’est pas mené par un parti, même si les Frères musulmans en particulier sont bien présents. Mais le cinéaste a su ne pas construire son film autour des déclarations des représentants des forces en présence. Il ne soutient pas de thèse, ne prend pas lui-même explicitement position. Il se contente de filmer, ce qui est déjà beaucoup.

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Quant à la distinction avec le reportage télévisé, il est tout aussi clair que le cinéaste ne peut ici, comme ailleurs, se transformer en journaliste, quel que soit le côté fort honorable et souvent indispensable de son travail. Le cinéma quant à lui, ne peut se limiter à produire le même type d’images dont les chaînes de télévision abreuvent le téléspectateur au fil de l’actualité. Tahrir est un bon exemple de la façon dont un projet cinématographique peut se démarquer de la télévision.

Tahrir ne vise pas à rendre compte de façon plus ou moins exhaustive de l’occupation de la place du Caire. Il aurait fallu pour cela disposer d’un nombre important de caméras placées aux quatre coins de la place, tourner des heures et des heures de rushs et passer par des mois de montage. Ce n’est pas l’orientation qu’a prise Savonia. Son film correspond à ce que le numérique permet aujourd’hui. Filmer seul. S’immerger dans cette foule impressionnante et si hétérogène. Il capte bien les principaux événements de ces journées de révolution, du discours de Moubarak à sa démission. Le discours de Moubarak annonçant qu’il ne partira pas et la réponse sans équivoque de la place : « Dégage, Dégage » et les chaussures tendues au bout des poings. Les affrontements avec les « vandales » du pouvoir, ces condamnés sortis de leur prison et que l’on paye pour combattre les insurgés. Dans beaucoup de plans ultérieurs, on croisera des blessés, pansements sur la tête ou sur le visage. Et bien sûr l’annonce de la démission  de Moubarak et l’explosion de joie qu’elle suscite. Tout cela est bien présent dans le film. Mais ce n’est pas l’essentiel. Ce que filme avant tout Savona, c’est la foule des manifestants. Il marche parmi eux avec sa petite caméra numérique, filmant au passage leur visage. La prise de vue se fait toujours au niveau des visages, ce qui souligne cette priorité donné à l’humain plutôt qu’aux grands enjeux historiques. Du coup, le film nous propose une expérience unique : vivre cette révolution égyptienne avec ceux qui l’ont faite.

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Tahrir, place de la libération. Cette libération, c’est d’abord celle de la parole. Après 30 ans d’oppression, les manifestants ont un besoin viscéral de crier leur haine du régime et leur soif de liberté. D’où ces slogans lancés et interminablement repris en rythme. « Nous ne partirons pas d’ici. C’est Moubarak qui doit partir ». « Repose toi tu es vieux ». « La place Tahrir est notre patrie ». « Moubarak game over ». « Dieu est grand, la révolution continue ». « Voilà les égyptiens ». Cette libération de la parole, c’est aussi l’utilisation du film comme tribune personnelle. Puisqu’il y a une caméra et qu’elle est prête à écouter, des hommes, des femmes, en profitent pour dire tout ce qu’ils ont sur le cœur. Les espoirs aussi. Campés face à la caméra, filmés en gros plan, ces orateurs improvisés en disent plus sur l’Égypte que n’importe quel discours officiel. Leur flot de parole semble intarissable. Le cinéaste aurait pu leur consacrer tout un film tant on sent que cette impérieuse nécessité d’expression personnelle ne peut être contenue.

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Dans l’évident désordre de la place, Savona trouve un fil conducteur à son film en suivant régulièrement un petit groupe de quatre manifestants, deux femmes et deux hommes, qui se retrouvent à divers moments de la journée et de la nuit pour échanger leur impressions, confronter leurs idées, essayer ensemble de prendre le pouls de la situation et envisager son issue. Ces moments de réflexion sont calmes, beaucoup plus calmes que le reste du film, comme une respiration dans la tourmente de la place. Ils permettent au cinéaste, et au spectateur, de faire une petite pause, pour recharger l’énergie nécessaire pour se avant de se replonger au cœur de la révolution.

Aujourd’hui, à l’étranger, dans le reste du monde arabe, on n’a plus honte de dire qu’on est égyptien. Cette remarque reprise par plusieurs manifestants synthétise parfaitement ce qui ressort du film : une extraordinaire confiance en la vie.

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