L’amitié. Alain Cavalier, 2023, 124 minutes.
Boris Bergman, parolier de Bashung ; Maurice Bernart, producteur de cinéma, dont Thérèse ; Thierry Labelle, coursier, qui a joué dans Libera Me.
Trois amis, parmi tant d’autres, en nombre si impressionnant sans doute qu’on n’ose proposer un décompte. Des amis de longue date, comme disait Agnès Varda, même s’ils ne sont plus très jeunes. Des amis de cinéma, ou du moins issus du monde du spectacle. Des amis bien différents les uns des autres, ce qui souligne l’étendue de la vie relationnelle de Cavalier. Mais tous les trois ils contribuent à ce film unique, tant il est personnel, comme Cavalier en a le secret.
Un film fait d’intimité, de petits récits qui semblent sans lien entre eux, de petits rien qui sont loin de n’être pas grand-chose. Des portraits qui ne visent pas au premier abord à dévoiler l’être profond d’un personnage, mais qui savent si bien les rendre inoubliables. Et puis on se dit, à la fin du film, qu’il n’y a vraiment rien d’autres à raconter d’eux.
Alain Cavalier, le génie du portrait filmé. Des portraits, il en a réalisé tant et plus, dans la deuxième partie de son œuvre cinématographique, celle où il renonce aux grandes productions, aux acteurs et récits fictionnels ; celle où il s’éloigne consciemment et sans regret du monde du cinéma traditionnel pour créer une œuvre documentaire à nulle autre pareille.
Et pour commencer, cette série de 24 portraits courts consacrés à ces petits métiers en voie de disparition, la Dame lavabo, la Relieuse, la Bistrote, la Canneuse, la Repasseuse, la Rémouleuse, la Maître-verrier. Dès les titres, on plonge dans la poésie ! Et puis il change de format, avec des portraits XL comme il les dénomme.
Si ces premiers portraits concernent des personnages qu’on peut dire communs, qui en tout cas n’ont rien de vraiment exceptionnels, qui sont loin d’être des personnes remarquables au sens du personnage « médiatique », comme ceux qu’on retrouve souvent sur les plateaux de télévision, Cavalier va consacrer un film à trois personnes qui ont été des héros, qui ont eu des comportements exemplaires, pendant la seconde guerre mondiale ou la guerre d’Algérie. Des portraits de ces « Braves » qui pourtant restent à dimension humaine. Des personnages dont la modestie finirait presque à faire oublier la dimension héroïque.
Et comment ne pas mentionner ce portrait exceptionnel, celui d’un cheval ! Il faut dire qu’il ne s’agit pas de n’importe quel cheval. Puisque même avant le film de Cavalier qui porte son nom, il est déjà célèbre. Il s’agit en effet du cheval préféré de Bartabas, Caravage.

Comment définir l’amitié selon Cavalier ? Bien sûr il ne se hasarde pas à donner ne serait-ce qu’une bribe de définition. Mais la fréquentation de ses films permet quand même de proposer quelques pistes.
L’amitié pour Cavalier, surtout dans le film qui lui est consacrée, c’est d’abord de la connivence. Une proximité qui ne supprime pas les différences, mais qui permet le rapprochement, le contact qui est fait d’échange et de partage (le souvenir et l’admiration de Bashung avec Boris Bergman par exemple).
Cette connivence est mise en image par une grande proximité. Quelle que soit l’exiguïté des lieus, Cavalier, seul avec sa caméra, filme ses amis toujours au plus près, ce qui lui permet, bien sûr, de dialoguer avec eux, mais aussi de les toucher, de leur donner un objet ou d’en recevoir de leur part.
Et puis l’ami c’est celui à qui on peut tout demander, comme d’interpréter la chanson de Bashung, Vertige de l’amour, pour Boris Bergman. C’est celui pour qui, être filmé par Cavalier, n’a rien de contraignant, ce serait même un grand plaisir, et c’est bien pour cela qu’ils sont tous si naturels.
Les modalités de tournage changent au cours du film. Pour les deux premiers portraits on reconnait facilement la méthode Cavalier. Seul à l’image et au son, il nous immerge dans l’espace de vie de la personne filmée. Par exemple l’appartement de la rue Soufflot à Paris où vivent Maurice Bernart et Florence Delay dont on s’échappera par deux fois pour voir depuis le balcon le Panthéon et le jardin du Luxembourg. Pour le portrait de Thierry Labelle, Cavalier revient au filmage classique de l’interview : cadrage frontal unique, donnant une apparence de plan séquence centré sur celui qui parle. Il faut dire qu’ici, Thierry est particulièrement bavard !
Et puis il y a les compagnes des « amis » filmés. Personnages qui restent malgré tout secondaires, malgré la place grandissante de Florence dans le portrait de Maurice Bernart. Dans l’ensemble de ses portraits, Cavalier a surtout filmé des hommes. Et pourtant, les représentants des petits métiers qu’il filme dans ses premiers portraits étaient uniquement des femmes.

