Octobre 2026
Le film à voir en salle
Écrire la vie – Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens.
Claire Simon, France, 2025, 90 minutes.
Le film à revoir (DVD ou VOD)
Afrique 50. René Vautier, 1950, 17 minutes.
Premier film anticolonialiste français, l’existence même d’Afrique 50 tient du miracle. D’abord parce que Vautier dû ruser avec l’interdiction, en vertu d’un décret de 1934 signé par Laval, de filmer en Afrique sans autorisation et sans surveillance. Le film ne pouvait être que clandestin. Après le tournage, il fallait rapatrier les bobines en France, ce qui ne put se faire que par des voies détournées avec l’aide d’étudiants africains. Les 50 bobines tournées arrivèrent à bon port, mais furent immédiatement saisies par la police. Le cinéaste ne pourra en sauver que 17. Enfin, une fois monté et sonorisé, le film dû essuyer les foudres de la censure. Il fut totalement interdit et son auteur condamné à un an de prison. Malgré tout, il fut pendant des années largement diffusé dans des projections militantes sans avoir jamais reçu de visa officiel.
Le film commence pourtant comme un banal récit de voyage. Le cinéaste découvre un village du Niger, sur le bord du fleuve. Après avoir tissé des liens avec la population et en particulier les enfants, il entreprend de découvrir leur vie quotidienne. Le pillage du mil par les femmes, la pèche par les hommes. Les jeux des enfants, attirent ainsi son attention. S’ils tirent la langue à la caméra, c’est pour lui souhaiter la bienvenue, c’est pour dire leur acceptation d’être filmés. C’est quasiment un signe de connivence.
Mais très vite, le ton change. Les enfants ne sont pas scolarisés et il n’y a pas de médecin dans le village. « Le pittoresque cache mal une grande misère » annonce le commentaire. La suite sera un réquisitoire implacable. Contre l’exploitation de la main d’œuvre peu payée, le travail des femmes et des enfants ; contre aussi les destructions de villages pour cause d’impôts non payés et des meurtres commis par « des balles françaises ». La voix du jeune cinéaste peine à cacher l’indignation et la colère. Pourtant le film s’achève sur une lueur d’espoir : des manifestations et des mouvements s’organisent, partout en Afrique, pour revendiquer l’indépendance.
Le festival
Aflam – Cinémas des mondes arabes
Du 10 au 18 octobre 2026 – Marseille
13° édition
« Que peut le cinéma dans un monde arabe bouleversé par les guerres d’effacement et régi par la loi du plus fort, au mépris des règles du droit international et des populations ? Permettre de rassembler, de rompre l’isolement, de créer la rencontre entre cinéastes et publics, et ainsi d’offrir l’espace où reprendre les fils, revisiter l’histoire et les histoires, et réparer les mémoires et les images.
C’est le sens de cette édition du festival, qui s’inscrit dans la Saison Méditerranée 2026.
Hommages
Vincent Dieutre. 1960 – 2026

Carte d’identité
La règle de trois : Homosexualité, Voyage, Musique
Les lieux : Allemagne, Berlin, Bologne, Buenos-Aires, Chicago, Florence, Naples, New York, Palerme, Paris – Bonne Nouvelle, Paris – Jaurès, Port-Royal, Rome.
Les protagonistes : Naomie Kawasé, Jean Eustache, Jean Cocteau, Roberto Rossellini, Alain Cavalier, Chantal Akerman (Les Exercices d’admiration)
Premier film : Rome désolé
Dernier film : Chantal A., Bruxelles
Ses récompenses (en festival) : 2012, Jaurès, Festival international du film de Berlin – Berlinale, Berlin (Allemagne), Teddy Award – Grand Prix du jury.
2008, Exercice d’admiration EA2 Jean Eustache, Côté court – Festival du film court de Pantin, Pantin (France), Grand Prix Expérimental – Essai – Art vidéo
2000, Leçons de ténèbres, FID (Festival International du Documentaire), Marseille (France), Prix Fictions du Réel
Citation : « Je le sais aujourd’hui : ce sont des œuvres, des films, des musiques, des textes, qui m’ont fabriqué, autant que des êtres et des événements. ainsi, depuis quelques années, j’ai entrepris de faire en cinéma cette « archéologie frivole » (Derrida) et de donner une forme à cette quête des images qui m’ont nourri, et me nourrissent encore »
Patricio Guzman. 1941 – 2026

Carte d’identité
La règle de trois : Chii, Mémoire, Dictature
Les lieux. Chili, Sandiago, Cordillère des Andes, Désert d’Atacama
Les protagonistes. Allende, Pinochet
Premier film : La première année
Dernier film : Mon pays imaginaire
Ses récompenses (en festival). La cordillère des songes, 2019, Festival de Cannes, Cannes (France), L’Œil d’or
Le bouton de nacre, 2015, Festival international du film de Berlin – Berlinale, Berlin (Allemagne), Ours d’argent meilleur scénario
Nostalgie de la lumière, 2013, Scam, Paris (France), Étoile de la Scam & Documentaire de l’année
Le cas Pinochet, 2001, FID (Festival International du Documentaire), Marseille (France), Grand Prix de la Compétition Internationale
Au nom de Dieu, 1988 • Festival international du film de Figueira da Foz • Figueira (Portugal) • Prix Glauber Rocha
1988 • Festival international du film de Berlin – Berlinale • Berlin (Allemagne) • Prix pour la Paix et Prix Ocic
1987, Festival Internacional del Nuevo Cine Latinoamericano • La Havane (Cuba) • 2e Prix
1987, Festival dei Popoli • Florence (Italie) • Grand Prix
La bataille du Chili, 1976 • DOK Leipzig – International Leipzig Festival for Documentary and Animated Film • Leipzig (Allemagne) • Prix du jury
Citation
« Un pays sans cinéma documentaire est comme une famille sans album photo. »
Le fait du mois
René Vautier, Une censure posthume : le maire (RN) de Elne (66) débaptise le cinéma qui portait son nom !
La thématique
Censure
La censure n’a jamais épargné le cinéma, qu’il soit documentaire ou de fiction. On pourrait penser que la fiction a plus de moyens pour passer entre les mailles du filet. Des stratégies de diversion, de contournement des pouvoirs. Pourtant la liste des films qui furent interdits en France, que ce soit pour des raisons politiques ou en regard aux « bonnes mœurs », est longue, trop longue. Parmi les plus connus citons, Zéro de conduite de Jean Vigo, Le Rendez-vous des quais de Paul Carpita, Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, Le Petit soldat de Jean-Luc Godard, Suzanne Simonin la religieuse de Diderot de Jacques Rivette, La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo, Massacre à la tronçonneuse …
Avec le documentaire, les attaques contre les pouvoirs établis se font directes, frontales et d’autant plus inacceptables pour les autorités qu’elles jouent la carte de l’objectivité et savent apparaitre comme irréfutables. Interdire un documentaire, ou lui imposer des coupes ou des modifications, passe plus facilement inaperçu aux yeux du public. Du coup l’exercice de la censure s’est toujours fait brutal vis-à-vis du cinéma documentaire, qu’elle soit le fait d’une dictature qui musèle systématiquement la liberté d’expression comme en Iran, ou qu’elle soit la marque d’une démocratie qui tente coute que coute d’étouffer la montée d’idée qui remettent en cause des pans entiers de son fonctionnement, comme ce fut le cas en France à propos du colonialisme et de la guerre d’Algérie. L’histoire de l’exercice de la censure à propos du cinéma documentaire est toujours significative de l’état de la liberté d’expression dans une société donnée. En France, l’interdiction d’un film n’a que rarement entrainé l’emprisonnement de son auteur. Ce n’est pas une raison pour fermer les yeux. Il n’y a pas de liberté d’expression tant qu’il y a un film interdit.
Alain Resnais est un des cinéastes français ayant eu le plus de soucis avec la censure durant sa carrière de documentariste, de l’interdiction pure est simple d’un de ses films aux tracasseries administratives concernant Nuit et Brouillard. Tourné en 1953 en collaboration avec Chris Marker, Les Statues meurent aussi est consacré à « l’art nègre ». La première phrase du commentaire est restée justement célèbre : « Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture. ». Le film analyse la façon dont l’occident se penche avec condescendance sur l’art venu d’Afrique et constitue une dénonciation implacable du colonialisme. Le film reçu le prix Jean Vigo en 1954 et sera interdit pendant 8 ans !
Le cas de Nuit et Brouillard est caractéristique de la façon dont un gouvernement peut voir dans le cinéma une source d’ennuis diplomatiques qu’il faut éviter à tout prix. Pressenti pour la sélection officielle au festival de Cannes 1955. le film en est exclu sur pression du ministère de la culture sur motif qu’il pourrait froisser la délégation Allemande et entraver le rapprochement avec les ennemis d’hier. Le film sera cependant projeté hors compétition. La commission de censure avait de son côté exigé la suppression d’une photo montant un gendarme français surveillant un convoi de déportés à Pithiviers. Cette allusion claire à la collaboration ne pouvait pas être acceptée par le pouvoir. Resnais refusa de couper le plan, mais il dut, pour obtenir l’autorisation de diffusion du film, supprimer le képi sur la tête du gendarme pour ne pas mettre en évidence le rôle peu glorieux de l’Etat français sous l’occupation.
Si Resnais du, comme Chris Marker, attendre trois ans après l’interdiction des Statues meurent aussi pour retrouver de travail dans le cinéma, il ne fut pas poursuivi par la justice. Ce ne fut pas le cas pour René Vautier, à propos de son premier film, Afrique 50, reconnu comme le premier film ouvertement anticolonialiste et qui valu à son auteur trois inculpations et une condamnation à un an de prison. Un cas de censure extrême pour un film exemplaire, qui a bien failli être à jamais perdu.
La censure sait aussi ne pas être aussi voyante, aussi directe. Mais se faisant économique, ou institutionnelle, elle est aussi efficace. Peut-être même plus. Un projet de documentaire qui ne trouve pas de financement parce qu’il apparaît trop dérangeant, a bien peu de chance de voir le jour, ou s’il est autofinancé, trouvera-t-il un distributeur ?
Refuser de distribuer un film, ou s’opposer lorsque l’on en a les moyens à sa sortie, est une entrave à la libre expression qui s’apparente clairement à de la censure. La télévision française n’est pas toute blanche à ce niveau. Qu’il suffise ici de rappeler un cas tout à fait significatif, le refus de la télévision de diffuser Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls, alors même qu’elle avait contribué à son financement. Le film sorti alors dans une seule salle parisienne, mais son succès public fit qu’aussitôt d’autres salles le mirent à l’affiche. Un camouflet sévère pour la télévision qui se vit alors dans l’obligation de diffuser le documentaire.
Autre cas Titicut folies, le premier film de frederik Wiseman. C’est l’exemple parfait d’une censure qui ne dit pas son nom, une censure qui n’est pas le fait du pouvoir politique mais qui, prenant la voie d’une attache juridique, est tout aussi efficace et constitue explicitement une atteinte à la liberté créatrice, beaucoup plus d’ailleurs qu’à la liberté d’expression. Cinq procès furent en effet intentés contre Wiseman. Il fut accusé d’avoir porté atteinte à la vie privée des prisonniers. Des gardiens le poursuivirent pour diffamation et il fut même accusé de pornographie. En 1967, un juge demande la destruction de la copie. Le procès en appel de 1969 autorise la diffusion du film, mais uniquement dans un cadre professionnel, médical ou juridique. En 1971, nouveau procès en dommages et intérêts intenté par le directeur de Bridgewater où est tourné le film, au nom des prisonniers. Il sera débouté. Mais toutes ces poursuites feront que le film ne sera pas visible par le grand public pendant 24 ans !
Plus grave encore, il y a encore des pays qui emprisonnent des cinéastes du fait de leur travail cinématographique, l’Iran par exemple. En décembre 2010 Jafar Panahi est condamné à 6 ans de prison, interdiction de tourner des films pendant 20 ans, de donner des interviews dans les médias et de quitter le territoire iranien. Sa faute : avoir voulu tourner un film sur les manifestants contre la réélection du président Abmadinejad en 2009. Assigné à résidence chez lui pendant le procès en appel de cette condamnation (elle sera confirmée), il tourne un film intitulé Ceci n’est pas un film. Il ne s’agit ni d’un documentaire ni d’une fiction, puisque ce n’est pas un film ! Il sera pourtant projeté au festival de cannes après être sorti d’Iran de façon clandestine, sur une clé USB cachée dans un gâteau selon ce qui est déjà devenu une légende. Panahi confie une caméra à un de ses amis chargé de le filmer tout au long d’une journée dans cet appartement qu’il ne peut quitter. Les seules actions, les seuls dialogues, seront des conversations téléphoniques et une rencontre avec un voisin dans l’ascenseur. Le cinéaste réalise ainsi un film sur l’interdiction de filmer, sur cette censure absolue qui veut l’empêcher de tourner. Sans qu’il se donne ouvertement comme un film de revendication, il s’agit bien d’un cri de révolte contre l’oppression. En même temps, preuve est faite que la dictature ne viendra pas si facilement que cela à bout de la soif de liberté des cinéastes.
Recensement des films documentaires qui ont eu affaire, d’une façon ou d’une autre, à la censure française – des obstacles mis à la sortie du film, à l’interdiction pure et simple.
1974, une partie de campagne. Raymond Depardon
Afrique 50. René Vautier
Baise moi. Virginie Despentes
Le Chagrin et la Pitié. Marcel Ophuls
Histoire d’A. Charles Belmont et Marielle Issartel
Histoire du soldat inconnu. Henri Stork
J’ai huit ans. Yann Le Masson
Nuit et Brouillard. Alain Resnais
Route 181 – Fragments d’un voyage en Palestine-Israël. Eyal Sivan et Michel Khleifi,
Les statues meurent aussi. Alain Resnais, Chris Marker.
Sucre amer. Yann Le Masson
La valise ou le cercueil. Charly Cassan

Le portrait

René Vautier. Cinéaste français (1928- 2015)
Plus qu’un cinéaste engagé, Vautier est un cinéaste combattant. Toute sa vie et dans tous ses films il garda intact cet enthousiasme de la jeunesse qui le fit se révolter contre le colonialisme français lors de son premier voyage en Afrique. Un combat sans concession malgré les poursuites, les condamnations, le harcèlement incessant dont il fut l’objet. Dans les années 50, montrer ce qu’était vraiment la présence française sur le continent noir, l’exploitation de ses richesses au seul bénéfice des blancs et surtout le fait de considérer les africains comme de sauvages, des sous-hommes, tout juste bon à donner leur force de travail, montrer par le cinéma tout cela était d’un nécessité absolu pour Vautier. C’était inacceptable pour l’Etat colonial, car ces idées ne pouvaient que finir par être majoritaire, même s’il fallait du temps pour cela. La même foi combattante ne pouvait que se manifester aussi à propos de l’Algérie et sa « sale guerre ». Vautier s’engagea sans réserve auprès des combattants pour l’indépendance, et par seulement par les moyens du cinéma.
Dès 15 ans, il s’engage dans la résistance et est décoré de la Croix de guerre à 16 ans ! Après des études secondaires à Quimper (il est né en Bretagne) il entre à l’HIDEC dont il sort diplômé de la section réalisation. Son premier film sera déterminant pour la suite de sa carrière. L’histoire de ce film, Afrique 50, est à elle seule caractéristique des rapports du cinéma engagé avec les pouvoirs en place. S’il s’agit d’une commande de la Ligue de l’enseignement, Vautier en détourne vite le projet et tourne clandestinement puisqu’il n’obtient pas d’autorisations. Il sera l’objet de 13 inculpations et d’une condamnation à la prison. Mais le film connaîtra malgré tout une diffusion militante importante.
Après avoir rejoint le maquis algérien, il sera directeur du Centre Audiovisuel d’Alger de 1961 à 1965. En France, il fonde en 1970 l’Unité de Production Cinématographique Bretagne (UPCB). En 1968 il participe aux Groupes Medvedkine avec Chris Marker et Jean-Luc Godard entre autres. En 1973, il entame une grève de la faim de 31 jours pour protester contre la censure politique vis-à-vis du cinéma Il fonde en 1984 une société de production indépendante : « Images sans chaînes », pour pouvoir donner des moyens à ceux qui comme lui veulent développer un « cinéma d’intervention sociale ».
Son œuvre mêle fictions et documentaires, souvent des courts métrages ou des coréalisations. Le plus connu, Avoir vingt ans dans les Aurès (1972) poursuit sa lutte anticolonialisme.
René Vautier a fait l’objet de plusieurs films hommage dont Le Petit Blanc à la caméra rouge, de Richard Hamon (2007), mêlant des extraits d’Afrique 50 et des entretiens avec le cinéaste, chez lui en Bretagne. Nous le suivons aussi en Afrique, dans les villages où il est accueilli en ami. Une longue amitié.
