Hors service. Jean Boiron Lajous, 2024, 87 minutes
Ils ont démissionné de la fonction publique. Ils travaillaient à la poste, comme facteur, dans l’enseignement, comme professeur, dans la police, à l’hôpital, comme anesthésiste et, plus surprenant, dans la justice, une juge. Des services publics totalement sinistrés. Au point que les thèmes qu’ils abordent sont devenus courants. Et pas seulement dans les revendications syndicales.
Ils sont jeunes, loin de l’âge de la retraite dont ils ne parlent pas. Tous disent avoir aimé leur métier. Mais ils disent aussi qu’il est devenu impossible de l’exercer. Trop de réformes, trop de changements d’orientation. Le constat commun est la perte totale de l’esprit, du sens même, du service public, du service pour le public. Au profit de la rentabilité. Ils, elles, soulignent donc la disparition des valeurs. Le sens du public, du collectif dans le travail et la prise en compte des besoins particuliers de chacun. Des valeurs pour lesquels ils, elles, s’étaient engagé.e.s. Et puis les conditions de travail se sont considérablement dégradées. Au point que la souffrance au travail, les burn out se sont généralisés. Comme les dépressions, jusqu’au suicide. C’est la santé mentale qui est en jeu. Des thèmes bien connus. Omniprésents dans les médias. Pas besoin d’être sociologue pour dresser un portrait alarmant. Le démantèlement de service public est en cours.
Le film de Jean Boiron Lajus a le grand mérite d’éviter la forme classique, dans trop de documentaires, de la succession d’interviews des protagonistes. Des prises de parole qui se succèdent avec presque toujours le même cadrage, des gros plans en majorité, avec seulement quelques plans de coupe pour le décor. Ici, le documentaire se fait créatif, pas seulement par un dispositif plus ou moins original, mais en construisant une véritable mise en scène, c’est à dire un monde cinématographique autonome, créé pour l’occasion. On pourrait parler de théâtre, mais on est au cinéma, on reste au cinéma, avec ses différentes échelles de plan, ses cadrages et son montage.
Pour le film, donc, les protagonistes vont s’installer dans un hôpital désaffecté, un immense bâtiment entouré d’un ancien parc envahi par les herbes folles. D’où les plans sur les couloirs en enfilade avec leur série de portes donnant sur des pièces mises à la disposition des nouveaux occupants. Chacun s’efforce de s’approprier l’espace, de le personnaliser par des photos personnelles par exemple accrochées au mur. Il faut se sentir bien, ce qui ne peut que favoriser la parole. Car dans cette vie nouvelle en commun, on parle. Par deux, où tous ensemble, ils, elles évoquent leur vie. Leur entrée dans la vie active et surtout la décision de démissionner, une décision toujours difficile à prendre. Travailler dans la fonction publique, c’est profiter de la garantie de l’emploi. Peut-on la rejeter ? Mais aucun d’eux ne regrette de l’avoir prise, cette décision, même si elle est incompréhensible par la famille, les pères surtout. Il y a une dimension de deuil dans une démission ? D’où la nécessité de se reconstruire. Un long et difficile processus.
Un film qui porte une attention particulière aux souffrances humaines.
Une mise en scène, et en images, plutôt sombres. Ce qui permet de mieux pénétrer dans le psychisme des protagonistes et d’essayer de le comprendre.
