G COMME GARAGE automobile.

Garage, des moteurs et des hommes. Claire Simon, 2021, 71 minutes.

Dans l’incipit du film, la cinéaste marche dans les rues d’un petit village provençal, la nuit tombée. L’éclairage électrique donne une tonalité jaune-orangée aux images. Claire Simon a passé son enfance dans ce village. Elle y est revenue une première fois pour réaliser un film, 800 kilomètres de différence (2001), où elle filme l’adolescence de sa fille et ses premiers émois amoureux de vacances pour le fils du boulanger. Aujourd’hui la boulangerie a disparu. Il ne reste plus dans le village que le garage de Christophe. C’est ce dernier lieu vivant que la cinéaste va filmer.

Nous passons donc la totalité du film au milieu des voitures, ou plus exactement au milieu des moteurs. Dans les moteurs presque ou sous les moteurs. Dans la majorité des situations rencontrées, la panne est plus récalcitrante que le garagiste l’aurait souhaité. Du coup, Christophe a tendance à s’énerver. « Putain, je suis dans la merde » devient le refrain que nous entendons constamment. Assurément cela fait authentique, et couleur locale.

Garage…, comme son titre l’indique, est un film d’hommes, fait pour les hommes, même s’il est réalisé par une femme. La seule présence féminine, rn dehors d’une cliente qui ne fait que passer, est la petite amie de l’apprenti du garagiste. Elle s’installe dans un coin du garage et se plonge dans son téléphone portable. Pas vraiment le beau rôle.

Christophe lui est omniprésent. A l’image et dans la bande son. Très actif, il est aussi particulièrement bavard. Une voix qui porte. Le portrait que le film en dresse le rend incontestablement sympathique, tant il est dynamique, rayonnant de joie de vivre et d’amour de son métier. Une dimension du film qui fait penser aux portraits d’Alain Cavalier (Six portraits XL, 2017).

Le film de Claire Simon est réalisé avant la pandémie du coronavirus. Du coup il peut rester limité à l’intérieur de ce garage où les rumeurs et les soucis du monde ne rentent pas. Une dernière vision du « monde d’avant » ?

Cinéma du réel, Paris, 2021.

P COMME PERIPHERIQUE – Rome

Sacro Gra. Film de Gianfranco Rosi. Italie, 2013,

            L’affiche du film indique « Conte du périphérique romain ». Le Gra (Grande Raccordo Anulare) est la plus longue autoroute urbaine d’Italie. Il entoure Rome sur 60 kilomètres, comme un anneau de Saturne, nous dit le carton introductif. Le film est ainsi placé sous le signe du temps, du temps nécessaire pour parcourir le Gra, le temps qui se perd dans les bouchons et celui qui passe souvent lentement pour ceux qui vivent dans sa proximité, pouvant percevoir de plus ou moins loin le flot ininterrompu des véhicules sans toutefois entendre toujours leur grondement.

            Gianfranco Rosi nous livre une série de portraits de ces habitants de la périphérie du périphérique, des romains sans être habitants de Rome, des portraits contrastés d’hommes et de femmes, toujours attachants, filmés dans leur travail ou leur oisiveté et que le cinéaste prend toujours le temps de connaître. Des rencontres qui contrastent fortement par leur tranquillité, leur calme, leur inertie presque, avec la vie automobile trépidante que représente le périphérique. L’immobilité pour échapper au mouvement, à la vitesse, à la frénésie. Mais sur le Gra aussi, les véhicules peuvent être à l’arrêt.

            En dehors d’une ambulance, on n’entre pas dans les véhicules. Ils sont souvent filmés de loin, l’autoroute traversant le paysage comme une cicatrice. Dans une première séquence, apparaît un troupeau de moutons que nous retrouverons en fin de film. Retour au point de départ ? Bien que nous ne montions jamais à bord d’un véhicule pour réaliser ce circuit. Les rencontres que nous allons faire tout au long du film nous font oublier pour un temps l’autoroute. Nous sommes pourtant toujours renvoyés à lui. Dans des plans d’ensemble, parfois réalisés en plongée, ou très près des véhicules, surtout lorsqu’ils sont bloqués dans les embouteillages, ou filmés la nuit, ce qui produit des effets lumineux saisissants, soit les ronds lumineux jeunes, bleus, rouges, soit de longues trainées, comme des serpents de feu.

            Les ambulances et autres véhicules de secours occupent une place importante dans le film, à l’image comme dans la bande son. Nous suivons à l’intérieure de l’une d’elle les premiers soins donnés aux blessés et nous retrouvons à plusieurs reprises un ambulancier solitaire, dans son appartement, ou chez sa vieille mère qui semble perdre un peu la tête. Une scène poignante montre la fin d’une visite, le moment où il doit la quitter, et son insistance à elle, les seuls mots presque qu’elle prononce, pour qu’il reste assis en face d’elle.

            Autre personnage récurrent dans le film, ce biologiste qui ausculte les palmiers faisant partie de la végétation environnante. Il écoute l’intérieur de l’arbre. Le silence est bon signe, signe de bonne santé. Par contre le bruit, que nous entendons amplifié par son appareil, signifie la présence d’insectes qui dévorent l’arbre de l’intérieur. De gros plans insistants montrent la bête et ses larves se nourrissant avidement. Les palmiers, visiblement ils les aiment, il fait tout pour les protéger. Le soir, chez lui, il consigne les données recueillies dans son ordinateur. Gagnera-t-il ce combat sans fin contre les insectes ?

            Des prostituées se remaquillent en discutant dans leur camping-car sur une aire de stationnement. Un pécheur d’anguilles est filmé sur sa barque et chez lui en train de repriser ses filets. Un homme fait de la gym en fumant son cigare. Il habite un vieux château dont il loue le grand salon pour des réunions ou des spectacles. Il le transforme même en studio de cinéma lorsque des réalisateurs ont besoin de ce décor baroque. Un vieil homme discute le soir avec sa fille qui travaille sur son ordinateur. La pièce où ils vivent est si petite que Rosi n’a pas pu s’y installer pour tourner. Il filme la pièce de l’extérieur, en plongée, ce qui donne une dimension plutôt voyeuriste à la séquence. Tous ces personnages ont leur pittoresque, leur humanité aussi. Tous nous disent quelque chose de Rome ou de l’Italie, mais surtout ils nous livrent une grande part de leur intimité, de leur vie secrète. Rosi est un cinéaste solitaire, qui travaille seul, ce qui lui laisse tout le temps nécessaire pour entrer véritablement en communication avec ceux qu’il filme. Sacro Gra repose sur la diversité, la profusion, des rencontres qui s’enchaînent sans lien apparents. Un désordre que le cinéaste ne cherche nullement à esquiver. La circulation sur le Gra n’est-elle pas la forme moderne du chaos ?

            Lion d’or au festival de Venise en 2013. C’est la première fois dans l’histoire de ce festival, que sa plus haute récompense est attribuée à un documentaire.

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