P COMME PERIPHERIQUE – Rome

Sacro Gra. Film de Gianfranco Rosi. Italie, 2013,

            L’affiche du film indique « Conte du périphérique romain ». Le Gra (Grande Raccordo Anulare) est la plus longue autoroute urbaine d’Italie. Il entoure Rome sur 60 kilomètres, comme un anneau de Saturne, nous dit le carton introductif. Le film est ainsi placé sous le signe du temps, du temps nécessaire pour parcourir le Gra, le temps qui se perd dans les bouchons et celui qui passe souvent lentement pour ceux qui vivent dans sa proximité, pouvant percevoir de plus ou moins loin le flot ininterrompu des véhicules sans toutefois entendre toujours leur grondement.

            Gianfranco Rosi nous livre une série de portraits de ces habitants de la périphérie du périphérique, des romains sans être habitants de Rome, des portraits contrastés d’hommes et de femmes, toujours attachants, filmés dans leur travail ou leur oisiveté et que le cinéaste prend toujours le temps de connaître. Des rencontres qui contrastent fortement par leur tranquillité, leur calme, leur inertie presque, avec la vie automobile trépidante que représente le périphérique. L’immobilité pour échapper au mouvement, à la vitesse, à la frénésie. Mais sur le Gra aussi, les véhicules peuvent être à l’arrêt.

            En dehors d’une ambulance, on n’entre pas dans les véhicules. Ils sont souvent filmés de loin, l’autoroute traversant le paysage comme une cicatrice. Dans une première séquence, apparaît un troupeau de moutons que nous retrouverons en fin de film. Retour au point de départ ? Bien que nous ne montions jamais à bord d’un véhicule pour réaliser ce circuit. Les rencontres que nous allons faire tout au long du film nous font oublier pour un temps l’autoroute. Nous sommes pourtant toujours renvoyés à lui. Dans des plans d’ensemble, parfois réalisés en plongée, ou très près des véhicules, surtout lorsqu’ils sont bloqués dans les embouteillages, ou filmés la nuit, ce qui produit des effets lumineux saisissants, soit les ronds lumineux jeunes, bleus, rouges, soit de longues trainées, comme des serpents de feu.

            Les ambulances et autres véhicules de secours occupent une place importante dans le film, à l’image comme dans la bande son. Nous suivons à l’intérieure de l’une d’elle les premiers soins donnés aux blessés et nous retrouvons à plusieurs reprises un ambulancier solitaire, dans son appartement, ou chez sa vieille mère qui semble perdre un peu la tête. Une scène poignante montre la fin d’une visite, le moment où il doit la quitter, et son insistance à elle, les seuls mots presque qu’elle prononce, pour qu’il reste assis en face d’elle.

            Autre personnage récurrent dans le film, ce biologiste qui ausculte les palmiers faisant partie de la végétation environnante. Il écoute l’intérieur de l’arbre. Le silence est bon signe, signe de bonne santé. Par contre le bruit, que nous entendons amplifié par son appareil, signifie la présence d’insectes qui dévorent l’arbre de l’intérieur. De gros plans insistants montrent la bête et ses larves se nourrissant avidement. Les palmiers, visiblement ils les aiment, il fait tout pour les protéger. Le soir, chez lui, il consigne les données recueillies dans son ordinateur. Gagnera-t-il ce combat sans fin contre les insectes ?

            Des prostituées se remaquillent en discutant dans leur camping-car sur une aire de stationnement. Un pécheur d’anguilles est filmé sur sa barque et chez lui en train de repriser ses filets. Un homme fait de la gym en fumant son cigare. Il habite un vieux château dont il loue le grand salon pour des réunions ou des spectacles. Il le transforme même en studio de cinéma lorsque des réalisateurs ont besoin de ce décor baroque. Un vieil homme discute le soir avec sa fille qui travaille sur son ordinateur. La pièce où ils vivent est si petite que Rosi n’a pas pu s’y installer pour tourner. Il filme la pièce de l’extérieur, en plongée, ce qui donne une dimension plutôt voyeuriste à la séquence. Tous ces personnages ont leur pittoresque, leur humanité aussi. Tous nous disent quelque chose de Rome ou de l’Italie, mais surtout ils nous livrent une grande part de leur intimité, de leur vie secrète. Rosi est un cinéaste solitaire, qui travaille seul, ce qui lui laisse tout le temps nécessaire pour entrer véritablement en communication avec ceux qu’il filme. Sacro Gra repose sur la diversité, la profusion, des rencontres qui s’enchaînent sans lien apparents. Un désordre que le cinéaste ne cherche nullement à esquiver. La circulation sur le Gra n’est-elle pas la forme moderne du chaos ?

            Lion d’or au festival de Venise en 2013. C’est la première fois dans l’histoire de ce festival, que sa plus haute récompense est attribuée à un documentaire.

L COMME LIEUX – les lieux de Gianfranco Rosi.

Nombreux sont les cinéastes italiens voyageurs. Gianfranco Rosi est de ceux-là. De l’Inde aux États-Unis sans oublier l’Italie cependant.

L’Inde, c’est Bénarès, le Gange, fleuve sacré. Depuis la barque de son passeur, Rosi filme cette agitation incessante sur le fleuve, les cadavres flottants sur l’eau, une relation particulière à la mort toujours surprenante pour un Européen. (Le Passeur, 1993, 55 minutes).

Aux Etats-Unis, du côté de la Californie, un désert dont la caractéristique est de culminer à 35 mètres au-dessous du niveau de la mer. Un désert sans nom dans le film, mais un désert habité par une foule de marginaux, de solitaires, ayant fui la société, une société dont certains ont bel et bien été chassés. Un mode de vie relativement précaire, sans eau, sans relation sociale. Ou juste le minimum pour continuer de vivre, malgré tout (Sous le niveau de la mer, 2008, 119 minutes).

Autre rencontre à la marge de la société. Un motel près de la frontière américano-mexicaine. Une chambre portant le numéro 164. A l’intérieur un homme, vêtu de noir, une sorte de cagoule sur la tête le dissimule au regard de la caméra. Une chambre que le film ne quitte pas. Un lieu confiné où le récit de la vie de son occupant -El Sicario, l’exécutant des basses besognes – nous ouvre les portes de l’enfer. Le récit de vie de cet anonyme égrène les meurtres, les enlèvements, les séquestrations, les tortures, les pires atrocités. Un récit qui espère ouvrir la porte de la rédemption ? (El Sicario, chambre 164, 2010, 84 minutes)

Au moyen -orient, les lieux de Rosi ce sont des frontières, entourées de violence et de destruction. Celles de l’Irak, du Kurdistan, de Syrie, du Liban. Des lieux à la géographie incertaine, fluctuante. (Nocturne, 219, 100 minutes).

En Italie, c’est d’abord un lieu périphérique par excellence que Rosi nous fait découvrir : le GRA, ce boulevard extérieur qui entoure Rome de son ruban de béthume. Le film nous plonge dans la circulation intense mais sait aussi nous surprendre avec ces lieux improbables qui entourent le GRA et donc Rome. Les aires de stationnement nous semblent au premier abord plutôt tranquilles et semblables à celles qui se trouvent sur toutes les autoroutes d’Europe. Sauf que Rosi y rencontre des prostituées qui en ont fait leur domaine personnel.

Le GRA compte quelques 60 kilomètres de route. Les lieux qui constituent sa proximité sont donc extrêmement variés. On y élève des moutons, on y ausculte les palmiers de la végétation environnante. Des paysages presque bucoliques. Mais nous retournons toujours aux embouteillages et aux sirènes des ambulances et autres véhicules de secours. ( Sacro GRA, 2013, 93 minutes).

L’Italie, c’est aussi la Méditerranée, et une île, Lampedusa, la pointe extrême, au sud , de l’Europe. Une île qui est devenue la porte d’entrée de milliers de migrants venus d’Afrique, le plus souvent sur des embarcations surchargées, recherchant au péril de leur vie, une situation meilleure. Une Méditerranée qui n’a plus rien d’un lieu de villégiature et de vacances. Mais sur Lampedusa, Rosi filme aussi Samuel, un enfant de 12 ans qui lui a droit à sa vie d’enfant. (Fuocoammare, par-delà Lampedusa, 2015, 107 minutes).

I COMME ITALIE – Idroscalo di Ostia.

Punta Sacra. Francesca Mazzoleni, Italie, 2020, 98 minutes.

Idroscalo, un quartier situé à l’embouchure du Tibre, tout près de Rome, entre le fleuve et la mer. Au milieu de l’eau donc. Une eau partout présente, surtout quand il pleut. Un petit quartier, mais si riche en histoires et en personnages surprenants – et inoubliables.

Un quartier populaire qui fait l’objet de bien des convoitises et des spéculations. Un port de plaisance a été construit à proximité. Une bonne partie des maisons ont été détruites. Celles qui restent n’entendent pas subir le même sort. Résistance et mobilisation. Les natifs du coin n’envisagent en aucun cas de pouvoir vivre ailleurs.

Le film s’attache plus particulièrement à une femme, figue incontestable du quartier, Franca, et à sa famille. Surtout ses petites filles, des adolescentes plaines de joie de vivre, dont nous suivons les jeux, mais aussi les moments de pause dans le flot incessant de la vie, des moments de réflexion, d’échange entre amies, pour se tourner sur son passé mais surtout se projeter, un tant soit peu, dans l’avenir.

A ce portrait familial s’ajoute un portrait de toute une communauté, dont la vie humble mais truculente a fait la joie de bien des cinéastes et de tant de cinéphiles. Une communauté de comédie italienne, filmée avec tous les ingrédients du genre. Et ce n’est pas triste. Même si le dramatique affleure plus souvent qu’on ne le souhaiterait

Et on en redemande. Ces grandes réunions familiales – et amicales- où tout le monde parle à la fois, et où les discussions animées finissent presque toujours en dispute. Mais on parle aussi de façon sérieuse de problèmes sérieux. L’avenir du quartier et la façon de se défendre contre les requins des finances à l’affut. Mais on sait aussi évoquer les situations nationales et internationales. La personnalité de Pasolini fait problème mais Franca sait défendre son œuvre. « Je suis Victor Jara » déclare-t-on en dénonçant la dictature chilienne. Les adultes parlent beaucoup de politique, de la situation de la gauche et du parti communiste. Le sujet est particulièrement chaud, on s’en serait douté. Les adolescentes elles parlent de garçons bien sûr, mais aussi de leur foi religieuse, ou plutôt de leurs raisons de s’éloigner de la religion.

Et puis il faut préparer les fêtes, ce sont des moments si importants pour tous. Noël bien sûr, mais surtout le carnaval. Car ici, on sait s’amuser. Pour oublier les vicissitudes de la vie. Mais aussi pour ces moments où on se sent si bien ensemble.

Le film est organisé en chapitres, sept au total, dont les titres, simples, s’inscrivent sur de magnifiques images prises par des drones. De La Mer à Fête, en passant par Noël, Père, Mère, Enfants, et Foi. On pourrait presque parler de cosmogonie. Pourquoi le monde n’aurait-il pas pris naissance dans l’embouchure du Tibre.

C’est sans doute ce que nous dit le dernier plan du film. Ce long travelling qui survole, au ras de l’eau, le cours du Tibre au moment où il se jette dans la mer, où il en vient à se confondre avec la mer. Une vision de l’Infini.