C COMME CAMPAGNE.

Paradisio, Hendrik Hegray, France, 2019, 54 minutes.

Bugeat en Corrèze. Une petite ville. Ou plutôt un village. Nous n’en verrons que quelques maisons. Mais il ne doit pas y en avoir beaucoup plus.

Nous verrons beaucoup plus les bois, sans doute à proximité du bourg. Des plans de sentiers, d’arbres, de troncs, de souches, de fougères. Une canette de bière jetée là ou même une vieille tondeuse rouillée. Quelques animaux, un taureau dans un pré. Et dans un plan particulièrement long, un tas de cailloux.

Sur une route, le passage d’un ou deux véhicules, comme sur la place du village. Des vues de quelques bâtiments nous serons aussi proposées. Parfois on aperçoit des silhouettes humaines, de loin. On ne s’approche jamais. Il y a quelques commerces, une banque et plusieurs pancartes portant la mention à vendre. Nous ne rentrons qu’une fois dans une maison. C’est pour cadrer une chaine Hifi. Dehors un cigare allumé, posé sur une pierre, constitue un des rares signes de vie.

Le principe du film est simple. Des plans, le plus souvent fixes, cadrant une portion d’espace, de paysage ou du village. Des plans photographiques. Comme des cartes postales. Mais des vues qui sont sans intérêt. Qui ne susciteraient l’attention d’aucun touriste. Un inventaire de la banalité ambiante. Sans aucune surprise. Sans aucune action. Des plans qui ne sont même pas descriptifs. Qui se contentent de montrer. Des plans qui renvoient au vide, au rien.

La succession de ces images ne semblent correspondre à aucune logique, aucune intention. Le film a-t-il fait l’objet d’un montage ? Il semble qu’il s’agisse simplement d’un tourné-monté. D’ailleurs beaucoup d’éléments de ce que nous voyons évoquent immanquablement l’amateurisme. Les images qui bougent, la caméra n’étant pas sur un pied. On entend les déclics du lancement ou de l’arrêt de la prise de vue. On entend la respiration du cinéaste et même dans un plan sa toux. Quelques décadrages aussi. La caméra comme échappée et qui continue de tournée. Un amateurisme assumé certes. Presque recherché. Mais justement, un peu trop systématiquement. Et si le titre peut être une référence à Alain Cavalier, auteur d’un Paradis, le film dans son ensemble n’a pas la dimension d’un hommage au cinéaste.

Et puis, sans prévenir, nous nous retrouvons brusquement dans des images télé, le clip d’une chanteuse, des images clinquantes, factices, du bruit, tout le contraire des images qui nous avaient été présentées jusque-là. Mais avait-on besoin d’un tel contraste pour comprendre que la campagne était du côté du calme, un calme nous permettant d’apprécier les chants des oiseaux.

Une des dernières séquences du film – un plan séquence en fait – nous montre la marche du cinéaste dans les bois, filmant le sol à ses pieds et le sentier devant lui, face au soleil. Une promenade solitaire dans une campagne bien triste.

E COMME ECLIPSE.

Les Terriens, Ariane Doublet, France, 1999, 81 minutes.

            Il va faire nuit en pleine jour. L’éclipse de soleil annoncée sera totale, bien visible sur la côte normande où les falaises d’Etretat et de ses environ promettent un spectacle grandiose. La préparation de l’événement occupe la petite communauté rurale de la commune de Valletot sur mer que film Ariane Doublet. Il faut prévoir la distribution des lunettes adaptées pour pouvoir observer la disparition du soleil. Les habitants du village seront prioritaires et s’il en reste, on en donnera aussi aux  touristes. « On va être envahi ». Il faut organiser les parkings et prévoir les emplacements pour ceux qui vont camper. Tout cela se passe dans la bonne humeur. Et puis, ce n’est pas négligeable, c’est l’occasion de gagner quelques sous. Le seul, problème, c’est la météo. Et si le ciel était couvert. S’il pleuvait, on ne verrait rien. Ce serait la catastrophe.

            Les Terriens nous plonge pendant quelques semaines dans la vie calme et paisible de ces paysans normands, éleveurs de vaches à lait et cultivateurs de céréales. D’ailleurs, ils ne veulent pas être appelés des paysans, terme qu’ils trouvent quelque peu péjoratif. Ils préfèrent qu’on parle d’agriculteurs, ce qui est plus professionnel. Le film a ce rythme lent caractéristique de la vie rurale d’avant l’industrialisation de l’agriculture. Si dans une ferme, la traite est électrifiée, dans celle d’à côté elle reste manuelle et on fait toujours le beurre à la main, sur la table de la cuisine. Le boulanger et le facteur font leurs tournées à heure fixe. Et en dehors des périodes de grands travaux (les semailles, la moisson…) on accomplit les tâches quotidiennes à son rythme. Si l’on pouvait partir en vacances plus souvent, ce serait parfait. On se console en regardant l’album photos du voyage à Paris. Il y a combien de temps déjà ? Plus de dix ans ? Il faut bien un événement aussi exceptionnel qu’un éclipse totale de soleil pour introduire de l’inédit dans la vie. On en a beaucoup parlé avant. Le lendemain on en parle encore. Mais très vite, la routine reprend le dessus.

            Le film d’Ariane Doublet n’est pas une approche de la vie rurale rendant compte du travail des paysans et des difficultés que peuvent rencontrer les exploitations. Il s’agit simplement d’instantanés de cette vie, sans prétention d’en tirer des leçons. Le choix de construire le film autour de l’événement-éclipse écarte toute possibilité de regard ethnographique sur les personnes filmées. Visiblement, la cinéaste les connait bien tutoyant la majorité d’entre eux. Elle fait partie de leur monde. Un monde qu’elle filme sans qu’il y ait pour elle la moindre surprise. Du coup, nous avons tout le temps d’admirer les paysages, des champs de blé aux falaises de la côte. Un film qui n’a d’autre prétention que d’être simplement un film rural.