D COMME DOLLAR

I Love $, Johan Van der Keuken, Pays-Bas, 1986, 140 minutes.

Un cours d’économie mondiale par cet inlassable voyageur qu’est Johan Van der Keuken. Quatre villes, quatre plaques tournantes de la finance, Amsterdam, New York, Hong Kong, Genève. Toute la fortune du monde. Partout la même frénésie dans les salles de marché, les mêmes mains qui s’agitent dans un langage incompréhensible pour le commun des mortels, les mêmes ordres criés au téléphone. Et partout des chiffres, sur de multiples écrans, des chiffres qui s’affichent, disparaissent, resurgissent dans un renouvellement incessant. De quoi faire tourner la tête !

Les banquiers, les financiers, les hommes d’affaire que Van der Keuken interrogent semblent bien loin de la frénésie et du vacarme des salles de marché, dans leurs grands bureaux feutrés, répondant calmement à leur interlocuteur. Ils essaient bien sûr de parler en spécialistes, expliquant l’état et les évolutions prévisibles de l’économie mondiale. Mais ce qui intéresse surtout le cinéaste, c’est leur relation personnelle à l’argent, la signification qu’il lui donne, la perception qu’ils ont de son rôle dans le monde. Les réponses varient très peu. Oui, ils sont fascinés par l’argent, son pouvoir de tout diriger sur la planète. Oui, ils feraient tout pour ce dieu, bien plus puissant que n’importe quelle divinité ancienne. De la Chine en passe de devenir elle aussi capitaliste à l’Amérique dirigeant le monde grâce au dollar, en passant par la vieille Europe, il n’y a plus qu’une seule religion, qu’une seule et même volonté humaine, celle de s’enrichir. Et les vœux maints fois répétés à l’occasion du Nouvel An par la télévision de Hong Kong résonnent bien au-delà de la mer de Chine. Richesse et Prospérité. En 1986, quand Johan Van der Keuken réalise son film, on parlait encore très peu de mondialisation, pourtant, en voyant le film aujourd’hui, on n’est absolument pas dépaysé.

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S’il filme les bourses et les banques du monde, Van der Keuken s’intéresse aux quatre villes qu’il a choisies et en dresse un portrait haut en couleurs jouant beaucoup sur les contrastes. Tout commence à Amsterdam, sa ville natale qu’il filmera bien plus profondément dans quelques années. Ici, il nous montre les jeux de dés dans un parc ce qui inaugure cet appât du gain facile que l’on retrouvera sur le champ de courses à Hong Kong. Il y a quand même quelques plans de canaux gelés et recouverts de neige. Un grand calme par opposition à la frénésie de la bourse.

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A New York, Van der Keuken s’intéresse au quartier portoricain. De longs travellings sur des façades d’immeubles en ruine ou ravagés par le feu nous montrent l’état de décrépitude de cette partie de la Grosse Pomme livrée à la spéculation immobilière. Dans un petit restaurant le fils de la cuisinière ne rêve que de pouvoir s’installer cinquième avenue pour faire découvrir la cuisine de son pays d’origine à ceux qui sont habitués au luxe. Il faut beaucoup d’argent pour cela. Mais en travaillant beaucoup, rien n’est impossible pour le rêve américain.

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La séquence sur Hong Kong est une véritable découverte en profondeur de la ville. Van der Keuken promène sa caméra sur les marchés, filme la profusion des légumes et de la viande. La nuit, ce sont les néons et les enseignes lumineuses de toutes sortes qui attirent son attention. Pour le repas traditionnel du Nouvel An, il filme une famille qui, des grands parents aux enfants, semblent apprécier vraiment beaucoup la variété des plats proposés. Comme l’explique le père de famille, plus on est riche, plus on mange car plus on achète de nourriture, plus on montre qu’on est riche. Hong Kong est une ville de plus en plus verticale où les immeubles de plus en plus hauts semblent pousser comme des champignons.

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Le retour en Europe, à Genève, est plus calme. Van der Keuken filme la chaire de Calvin et évoque les relations que l’on peut établir entre le capitalisme et la réforme, en référence aux théories de Max Weber qui n’est pourtant pas cité. Dans une école les enfants venant d’Italie, du Portugal, de Yougoslavie apprennent le français. Tous disent préférer Genève à leur pays dans lequel ils n’ont aucune envie de revenir. Et puis la Suisse, c’est le pays de l’horlogerie. D’où la visite d’une entreprise où le patron fait la louange de la compétence de son ouvrière qui travaille devant lui. A Genève, le luxe ce sont les voitures de course rouges et les montres en or avec bracelet de diamants dans les vitrines. Décidément, c’est bien la fascination de l’argent qui domine le monde.

 

 

E COMME ETATS-UNIS (2)

Episode 2 : regard sur l’économie

Capitalisme,  une histoire d’amour, Michael Moore, 2009.

Michael Moore part en croisade contre le capitalisme américain. Il le fait avec les moyens qui sont les siens, des moyens cinématographiques. Il essaie donc d’être spectaculaire. Par exemple, il arrive en camion devant des sièges de banques à Wall Street avec de grands sacs portant le signe $, et demande aux banquiers de descendre y verser l’argent pris au peuple américain. Ou bien il annonce réaliser des « arrestations citoyennes », toujours à Wall Street. Les vigiles imperturbables l’empêchent simplement de pénétrer dans les bâtiments. Les policiers ont plus de mal à lui interdire de filmer. Alors il dépliera sur les grilles de la rue un grand rouleau de collant jaune comme ceux qui délimitent les chantiers. Michael Moore est fidèle à son personnage de provocateur un peu bouffon avec son mégaphone, sans oublier son éternelle casquette.

Moore n’est pas économiste. Il se moque d’ailleurs pas mal des spécialistes qui ont du mal à expliquer les mécanismes de la finance. Alors il en reste aux idées générales, simplificatrices bien sûr, voire quelque peu simpliste.  Moore se garde bien de se lancer dans des théories politiques. Si tout va mal dans le système capitaliste, c’est la faute de quelques méchants, les banquiers, à qui Reagan, cet « homme sandwich », a tout simplement confié les commandes de l’Etat. Et puis, il y a  la détresse de ces Américains jetés à la rue, expulsés de leur maison par la police agissant au nom d’une banque qui les a bernés. « On essaie juste de survivre » dit une femme en pleurs. « Entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien, il n’y a plus de milieu » dit un homme qui lui aussi a tout perdu. Le capitalisme n’était-il pas pourtant, le « meilleur mode de vie au monde » ?

 

Cleveland contre Wall Street, Jean-Stéphane Bron, 2010.

Le film organise un procès (fictif puisqu’il n’a jamais eu lieu), entre la ville de Cleveland, très durement touchée par la crise financière de 2008 et les banques qui en sont l’origine. les différents épisodes du procès sont organisés en séquences qui s’enchaînent selon une gradation subtile. On part de l’émotion de ce policier ex-membre de la brigade d’expulsion au bord des larmes en racontant son intervention chez une vieille dame qui perd tout en perdant sa maison. Et on finit par l’ancien conseiller à la maison Blanche sous Reagan, partisan du libéralisme absolu dont il décrit dans pathos aucun, sans un quelconque sentiment, les mécanismes. Entre les deux, on écoute les victimes des subprimes, mais aussi ceux qui ont d’une façon ou d’une autre joué un rôle dans la crise. Un ex-dealer devenu courtier qui a su s’enrichir grâce aux commissions payées chaque fois qu’il place un prêt « subprime ». Ou bien encore cet informaticien, auteur du logiciel qui sera utilisé par toutes les banques pour transformer les hypothèques en produits financiers.

Ne nous faisons pas d’illusion, le véritable procès de Wall Street n’est pas pour demain. De toute façon, en quoi Cleveland et les habitants pauvres de ses quartiers défavorisés peuvent-ils inquiéter un tant soit peu l’empire de la finance ? Si par miracle ils obtenaient quelques compensations financières, quelques miettes par rapport aux gains des banques, qu’est-ce que cela changerait à leur situation ? Car la morale de l’histoire, et du film, n’est-elle pas qu’il y aura toujours des pauvres tant qu’il y aura des riches ?