A COMME ARETHA FRANKLIN

Amazing Grace – Aretha Franklin, Alan Elliott, Sydney Pollack, 2019, 87 minutes.

 Ce n’est pas un concert. Nous ne sommes pas dans une salle de concert avec sa foule surexcitée, ses spots de lumière plus ou moins aveuglants et sa sono assourdissante.

Le film n’est donc pas une captation, avec sa continuité  et sa multitude de caméras qui veulent tout voir, être partout à la fois, sur scène et dans la salle.

Et pourtant. Nous sommes bien au cœur de l’évènement musical, aux côtés de la chanteuse, avec les personnes présentes, toutes les personnes présentes, réunies ici dans la même ferveur, musicale et religieuse.

Nous sommes dans une église, dans le quartier de Watts à Los Angeles en 1972. Un lieu de culte, un lieu de cérémonie religieuse. On peut presque dire qu’il s’agit effectivement d’un office, d’une célébration, une manifestation de foi collective. Et une sanctification de la musique, de cette musique, le Gospel, qui constitue le lien, le ciment, de toute la communauté des afro-américains.

aretha franklin 2

Le film est réalisé à l’occasion de deux sessions, deux soirées consécutives, consacrées à la réalisation d’un disque. Un enregistrement live, que la chanteuse a décidé de réaliser justement dans ce lieu de culte, au milieu d’une communauté religieuse, de sa communauté religieuse. Il en sortira un disque aujourd’hui devenu culte, Amazing Grace, dont on dit qu’il est le plus vendu de ce genre musical, dans le monde. Un disque dont nous allons suivre l’enregistrement en nous plongeant dans sa musique, en nous faisant partager chacune des chansons mais aussi en suivant ses péripéties techniques. Le travail des techniciens n’est aucunement occulté, bien au contraire et le film devient presque un film sur un film, celui qui aurait pu être réalisé avec les rushes que l’on nous montre aujourd’hui, presque à l’état brut. Et ce n’est pas le moindre intérêt de cette réalisation, effectuée par Alan Elliott, qui n’était certes pas présent au moment du filmage mais qui a su au mieux respecter les images « live » réalisées par Sydney Pollack.

aretha franklin 4

Aretha Franklin est filmée le plus souvent en gros plan, en très gros plan même parfois. Elle est debout devant les micros installés sur la chair, mais aussi assise au piano pour au moins deux chansons. Il y a bien sûr des musiciens qui l’accompagnent, mais ils ne font que très peu l’objet de plans spécifiques. Par contre nous voyons beaucoup le chœur, et son directeur, véritable « show man ».

Les deux soirées sont ouvertes par le révérend Cleveland, qui présente le projet de disque et qui annonce la chanteuse. Il a visiblement un lien très étroit avec elle. Il dialogue aussi avec la salle, invitant chacun à participer le plus possible. Il n’y a que 200 personnes présentes, mais tout doit se passer comme si elles étaient 2000. Et effectivement, ce public constitué presque uniquement d’afro-américains membres de la communauté habituelle de l’église – mais on reconnait parmi eux Mick Jagger en personne – n’a rien de passif. Il intervient sans cesse,  dansant, tapant dans les mains mais aussi approuvant verbalement les paroles des chansons. Il n’est pas excessif de parler de véritable communion, rendant la prestation de la chanteuse encore plus chargée de conviction religieuse, une voix qui proclame sa foi et qui sait la faire partager.

aretha franklin 6

Il y a dans le film des moments d’émotion intense, comme le discours du père d’Aretha et ce geste paternel si affectueux où il tamponne d’un mouchoir blanc le front ruisselant de sueur de sa fille. Il y a aussi des images particulièrement évocatrices de la ferveur religieuse de tous ces amoureux de la musique. Je pense par exemple à ces plans où les membres du chœur se « soulèvent » littéralement de leur chaise, bras tendu vers le ciel, dans une clameur de joie. Des images de soulèvement qui pourraient très bien figurer dans le dernier livre de Georges Didi-Huberman : Ce qui nous soulève 1 (Éditions de minuit 2019). Comme quoi les soulèvements ne sont pas toujours des mouvements de protestation et de révolte, des manifestations de colère. Ils peuvent aussi être l’expression de la joie procurée par la musique.

aretha franklin 7