I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM -PETITES LUMIÈRES HUMAINES de François Zabaleta

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

Conception

Ce film est en fait le premier film que j’ai réalisé (2007). Il s’appelait MON OBJET PRÉFÉRÉ. J’en ai redonné une autre version en 2014 mais sans chercher finalement à lui donner une vraie existence (festivals etc…) comme si je pressentais que j’en donnerais une version ultime plus tard. Les deux premières versions comportaient un texte en voix off. Il y avait quelque chose d’un peu obsessionnel dans ce sujet. Pendant des années j’ai filmé des gens avec leur objet préféré. Je collectionnais des images de collectionneurs en quelque sorte. C’était une sorte d’ethnologie de proximité. Et puis quand j’ai voulu donner une version définitive à ce projet il m’a semblé évident que la force de ce qu’exprimaient ces gens qui me regardaient frontalement se passait de tout commentaire. J’ai voulu aussi travailler sur l’hybridation des matériaux et des gens. La technique a énormément évolué au fil du temps. Et j’ai voulu garder la trace de cette mutation technologique en conservant certains fichiers d’origine. Pour la bande son il m’a paru comme une évidence de trouver un équivalent sonore à l’image. Et la chanson populaire souvent a cappella prise sur le vif m’a semblé une évidence que j’ai mis des années à percevoir. 

Je rajoute des extraits du texte en voix off des premières versions de ce film :  Riches ou pauvres presque tous mes modèles affirment ne pas être attachés aux objets.

 Il y a plusieurs cas de figure. Il y a d’abord ceux qui hésitent entre plusieurs objets et qui ne se décident qu’au dernier moment, devant la caméra, quelques minutes avant de tourner. Il y a ceux qui ont une idée précise et définitive de l’objet qui compte le plus à leurs yeux. Et puis il y a les autres. Ceux qui ne savent pas. Qui ne savent pas du tout. Ce n’est pas qu’ils mettent de la mauvaise volonté, mais sincèrement il n’y a aucun objet auquel ils tiennent au point de vouloir être filmer avec lui. Ils le regrettent d’ailleurs. Ils aimeraient beaucoup faire partie de ce projet mais non, vraiment, ils ne voient pas du tout ce qu’ils pourraient choisir. Et puis ça vient. Ça vient à chaque fois. Ils sont certains qu’ils ne trouveront pas. Et puis ils trouvent. Ils trouvent tous. Pas un n’a fait exception à la règle. Pas un jusque-là ne m’a fait faux bond. Il suffit de se montrer patient. De ne pas les brusquer. D’attendre tout à coup que l’objet s’impose à eux avec une évidence qui les fait souvent rire.

Les objets choisis sont de plusieurs natures. Il y a ceux qui renvoient directement au monde de l’enfance. Ceux qui évoquent la perte et la nostalgie de quelque chose ou de quelqu’un dont le manque les obsède. Il y a ceux, plus prosaïques, qui illustrent le goût de leur propriétaire pour une activité donnée. Cela va de l’outil qui leur sert à exercer leur profession en passant par l’accessoire de sport, la voiture qui leur offre la liberté de mouvement, l’ordinateur, l’instrument de musique, le baladeur ou même, c’est sans doute le plus conceptuel de tous, l’ultime joint du soir fumé avant de dormir dans l’obscurité de la chambre à coucher. Et pour finir il y a ceux, plus rares, avec lesquels les modèles entretiennent des liens superstitieux. Ils s’excusent de choisir cet objet qu’ils ne trouvent en général même pas beau. Mais c’est plus fort qu’eux. Ils ne comprennent pas pourquoi sa perte constituerait pour eux une vraie tragédie. Ils n’ont pas l’impression d’avoir choisi cet objet mais plutôt d’avoir été choisi par lui. Un peu comme Sister Blood et moi. Je pense à l’un de modèles préférées, Janine, qui me parle avec gêne du chapelet qui se trouve en permanence dans son sac à main. Elle se défend d’être croyante. Elle ne croit pas en dieu ni à l’au-delà. Les morts sont morts et qu’ils le restent, m’a-t-elle déclaré un jour avec sa véhémence coutumière. Et pourtant cet objet l’obsède depuis toujours sans savoir pourquoi. Jusqu’à maintenant elle ne veut pas être filmée avec lui. Elle en a honte. Elle ne veut pas que les gens la pensent croyante. Grenouille de bénitier, précise-t-elle en éclatant de rire. En dépit de son caractère têtu j’espère parvenir à la convaincre. 

Depuis toujours je me demande ce que l’art apporte aux gens. En quoi il leur est utile. On entend souvent dire que l’art aide les gens à vivre ou à survivre. Qu’il leur a sauvé la vie. Loin de moi l’idée de mettre en doute la sincérité de ce point de vue, je serais mal placé, mais je me suis toujours demandé de quelle manière une œuvre d’art pouvait dissuader quelqu’un par exemple de se tuer. Mettre en rapport une œuvre et une envie de suicide me questionne depuis toujours. Ce serait donc cela. L’art serait un antidote à nos récurrentes pulsions de mort ?

Certains de ces objets sont de vrais petits poèmes visuels.

 Il y a Loïc et sa boule de pétanque. Il me raconte l’histoire de son accident de voiture. Cette lourde boule en métal a violemment traversé son pare-brise. Elle est passée à quelques centimètres de son visage. Elle aurait pu le tuer ou le défigurer. Elle a choisi de l’épargner.

Il y a cette jeune femme dont je ne me rappelle pas le prénom et sa poupée de petite fille. Sa maison a brûlé lorsqu’elle était enfant. Elle est retournée la rechercher au péril de sa vie.

Il y a Marie-Claude et son tableau abstrait. Elle me dit ne pas l’aimer vraiment. Ne pas trop comprendre pourquoi elle lui est à ce point attachée. Pourtant elle ne peut concevoir de vivre sans.

 Il y a Marie-Pierre et ses chaussures de marque. Elle me confesse vouloir être incinérée avec.

Il y a Jean-Michel et le manuscrit, illustré par lui lorsqu’il était très jeune, du premier livre écrit par l’homme, devenu un historien reconnu de la photographie, qui partage son existence depuis trente ans.

Il y a Ali et l’assiette orientaliste dont le motif de femme lui rappelle sa mère libanaise restée loin de lui à Beyrouth.

Il y a Emmanuel et sa divinité indienne qui tue l’ego.

Il y a Antony et la pile électrique une nuit qui lui a permis de sortir indemne de sa voiture accidentée.

Il y a Xavier et sa machine à coudre, unique bien terrestre de sa grand-mère aujourd’hui décédée.

Il y a Catherine et le couteau très ordinaire qu’elle garde dans son sac à main depuis toujours.

Il y a Danièle, l’amie morte vivante, redevenue enfant suite à un accident cérébral, dont les gâteaux et les éclairs au chocolat en particulier lui reste une inépuisable félicité terrestre.

Au courrier du matin, ce mail d’un ami.

« J’aurais été heureux de participer à nouveau à l’un de tes projets, mais hélas, j’ai beau chercher et chercher, je n’ai pas d’objet préféré…

Bien sûr, comme tout le monde, je décore et j’achète des objets inutiles, mais rien qui ne me soit essentiel, rien qui reste de mon enfance, pas même une photo ou autre chose…

Sans doute cela remonte-t-il à mon adolescence : la maison voisine de la mienne est partie en fumée, laquelle fumée a envahi la mienne, que j’ai évacuée avec ma famille dans la précipitation à 4H du matin. Pendant quelques instants, en la regardant menacée par les flammes alors que j’étais dehors en pyjama, je me suis demandé à quoi je tenais vraiment à l’intérieur, et qui me manquerait une fois irrémédiablement détruit. Curieusement, je n’ai pensé à rien en particulier, et je me suis senti étrangement serein au milieu de la panique générale, presque libéré pour ainsi dire.

Mais peut-être que cette contribution pourra t’intéresser quand même ?

(Suis-je un original ?) »

 Production et Réalisation

 Par inconscience, naïveté, méconnaissance du milieu, je suis devenu, dès mon premier film, (une fiction) LA VIE INTERMEDIAIRE producteur et je le suis resté. (j’ai réalisé et produit plus de 40 films). Mais mon cas n’est pas rare du tout (Rémi Lange etc.) font de même. J’ai croisé des producteurs mais jusqu’au jour d’aujourd’hui on ne s’est pas compris. Je ne suis pas contre travailler avec un producteur à la condition qu’il me laisse travailler librement. Avec le temps je me suis habitué à cette façon de faire des films. Je ne dis pas qu’elle est idéale, loin de là. Mais elle a aussi ses avantages. J’ai décidé en fait d’attendre que le destin, le hasard, la providence, appelez-le comme vous voudrez, me montre le chemin à suivre. Je n’avais pas de plan de carrière. Mon premier film a été sélectionné au festival de Cannes en 2009 dans la section ACID. J’ai continué à faire des films. Et au fil des années des sélectionneurs de festivals (et non des moindres (Côté Court, Clermont Ferrand, Chéries Chéris, Doc en courts…) et des distributeurs (le cinéma parisien LE SAINT ANDRÉ DES ARTS qui a sorti trois de mes films, les éditions de L’Harmattan) se sont intéressés à mon travail et me sélectionne avec une  fidélité qui m’émeut toujours. Je fais partie des chanceux je m’en rends compte. Car mes films sont vus en salle, publiés en DVD et commentés. Parfois ils font salle comble parfois il y a trois spectateurs. Mais toujours ça me donne l’énergie de continuer. Je ne lutte pas contre un système. Je ne suis pas contre. Je suis à côté. J’ai inventé une façon de faire des films qui ne seraient sûrement pas possible pour beaucoup d’autres cinéastes. J’ai inventé le strapontin sur lequel je suis assis. Et quand je doute je pense à ces artistes qui m’ont toujours maintenu par leur exemple la tête hors de l’eau (Duras, Akerman, Jonas Mekas, Michael Snow, Pasolini, Cavalier, Chris Marker, Johan van der Keuken, Sophie Calle, Godard, Varda et tant d’autres). Admirer c’est survivre. Un producteur m’a dit ironiquement un jour. Tu es une industrie à toi tout seul. Je m’en moque. Je travaille beaucoup, je travaille tout le temps car pour moi comme pour tant d’autres vivre c’est filmer, inventer, montrer, vivre n’a pas d’autre sens à mes yeux. Pour aimer j’ai besoin d’une caméra. C’est peut-être triste mais c’est comme ça. Le cinéma est une voie spirituelle au même titre qu’une autre qui m’a permis d’accepter mes très petites limites et d’y trouver une forme de bonheur, filmer c’est ça aussi, surtout, célébrer la vie, la vie sous toutes ses formes, sans jugement, accepter et s’accepter….

 Diffusion.

Il me semble avoir répondu à cet aspect au-dessus. Je voudrais dire que je ne sais pas trop si j’aurais continué à filmer sans les soutiens que j’ai évoqués plus haut (Dobrila Diamantis, Jacky Evrard, Jacques Gerstenkorn, Hervé Joseph Lebrun, Didier Roth Bettoni, Gregory Tilhac, Jean-Pierre Carrier, Fabienne Hanclot, Rémi Lange, la Cinémathèque française etc etc…). Aurais-je tenu aussi longtemps sans l’Autre, sans les autres, je l’ignore et, honnêtement, je préfère ne pas me poser la question. Bien sûr j’ai conscience de mes limites, mais nos limites ce sont nous, c’est notre miroir, il faut les accepter et les aimer pour ce qu’elles sont : nos raisons d’être. Pour conclure je voudrais, bien humblement, citer quelqu’un dont j’ai suivi quelques cours dans ma jeunesse perdue, Gilles Deleuze : « Je voudrais dire ce que c’est qu’un style, écrivait-il en 1977 dans un livre d’entretiens.  C’est la propriété de ceux dont on dit d’habitude « ils n’ont pas de style ». Ce n’est pas une structure signifiante, ni une organisation réfléchie, ni une inspiration spontanée, ni une orchestration, ni une petite musique. C’est un agencement, un agencement d’énonciation. Un style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue. C’est difficile, parce qu’il faut qu’il y ait nécessité d’un tel bégaiement. Non pas être bègue dans sa parole, mais être bègue du langage lui-même. »

O COMME OBJET PRÉFÉRÉ.

PETITES LUMIÈRES HUMAINES, François Zabaleta, 2021, 75 minutes

Son objet préféré ? Un porte-bonheur, un fétiche, un talisman, un souvenir ? Quelle place peut-il avoir dans la vie ? Un compagnon quotidien, celle d’une utilité irremplaçable, une simple habitude ou un objet transitionnel, comme le doudou de l’enfant. Si on le perd, est-il encore possible de vivre ? De survivre ?

Voici comme le cinéaste en parle, en a parlé aux personnes qu’il a rencontré, qu’il a interrogé, les sollicitant sur leur objet préféré. Façon de susciter une présence authentique, sincère, profonde malgré la pose souvent conventionnelle.

« L’idée est simple. Je suis allé demander à des hommes et des femmes de tout âge et de toute condition sociale d’accepter de poser devant ma caméra, avec leur objet préféré, avec leur Rosebud. En guise d’introduction je leur ai dit la chose suivante :
Choisissez un objet avec lequel vous entretenez un lien particulier.
Un lien unique. Presque superstitieux.
Un objet qui vous représente. Qui serait comme votre double.
Un objet qui participe de votre identité.
Un objet qui parle de vous comme personne n’en a jamais parlé.
Un objet lorsque vous ne serez plus là qui tiendra lieu de vous.
Peu importe l’objet. Peu importe son prix, sa cote.
Il peut s’agir d’une œuvre d’art ou non.
L’essentiel est l’intensité du lien qui vous unit.
Sa vérité. »

« Objets inanimés avez-vous donc une âme ? » demandait Lamartine. François Zabaleta nous donne une réponse, sa réponse, construite à partir de toutes les images qu’il a recueillies. Il réalise trois plans par personnes, trois images cadrées de plus en plus serrées, jusqu’au gros plan.

La première permet de situer la personne dans son environnement, si du moins il choisit de ne pas poser sur un fond neutre. Puis le plan suivant permet de visualiser plus directement. Enfin le visage du gros plan est bien cette porte vers l’âme si souvent évoquée par les philosophes. Mais bien sûr ce dispositif filmique n’a rien de systématique, et bien des variations sont introduites. Comme dans la façon de présenter ces poses. Le plus souvent elles sont accessibles directement comme elles ont été filmées. Mais elles peuvent aussi passer par l’intermédiaire d’un de ces petits écrans dépliables sur lesquelles étaient projetées en famille les diapositives de vacances.

Mais si l’âme des objets est invisible pour les yeux, comment la rendre sensible ? C’est là qu’intervient, que doit intervenir, le génie du cinéaste.

Car Petites lumières humaines est loin de se limiter au simple enregistrement d’images évoquant un objet, des images qui pourraient se limiter à le décrire. Ou même évoquer par association quelque chose d’autres que lui, un souvenir, une personne, un lieu. Et si le cinéma a ce pouvoir stupéfiant de rendre les objets animés (sans être pour autant des dessins), c’est bien parce que le cinéaste filme avec sa conviction, sa foi, son implication « corps et âme » dans le cinéma.

Car si les personnes filmées sont muettes (ce sont les objets qui parlent) la bande son crée un monde parallèle aux images, un monde surprenant, parfois déroutant, créant des effets de distances par rapport aux images, comme ces bruitages de nature ou d’oiseaux et autres animaux ; comme ces chansons dites traditionnelles ou anciennes (de A la claire fontaine à Heure esquisse, en passant par le Temps des cerises et Au clair de la lune) chantées a capella (parfois il y a quand même de la musique aussi, et des extraits de textes littéraires nous aussi, mais rarement, proposés), peut-être par une des personnes présentes à l’écran. Mais dans le fond on n’a pas besoin de savoir qui chante.

Pour clore le film, peut-être – est-ce bien une clôture ?  – le cinéaste, qui est d’ailleurs présent à plusieurs reprises dans le film (dans la bande son mais aussi à l’image) nous propose le passage célèbre des entretiens d’ Hitchcock avec Truffaut sur le « MacGuffin » cette invention d’Alfred faite pour faire parler les bavards.

Un film exigeant donc, comme beaucoup des films de François Zabaleta. Un film en noir et blanc, comme toujours, qui a plutôt tendance ici à pencher vers le blanc, une lumière qui n’est pas celle du soleil pourtant, puisque rien n’est jaune dans le film. Un film presque muet, en tout cas qui refuse le bavardage. Un film qui laisse le spectateur à ses propres pensées, à ses propres rêves, à ses propres images d’objet préféré.