I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – NOUS LE PEUPLE de Claudine Bories et Patrice Chagnard.

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

CONCEPTION

Au commencement il y a notre désir de faire un film qui interroge le politique, la nécessité du politique aujourd’hui.

Nous souhaitions que ce film s’inscrive dans la continuité de nos deux films précédents Les Arrivants et Les règles du jeu et qu’il en constitue en quelque sorte le dernier acte.

Comme souvent en documentaire, ce projet est donc né d’un désir un peu large, un peu abstrait. Le premier travail consistait à trouver comment l’incarner : dans quels lieux, en s’appuyant sur quelles situations et avec quelles personnes.

Ce dont nous étions certains, c’était de désirer faire un film ouvert et positif, un film « qui donne envie ».  Nous ne voulions plus seulement dénoncer, filmer là où ça fait mal. Nous avions envie de quelque chose d’heureux.

Nous avions bien conscience que faire un film positif à propos de la politique en 2016 c’était quasiment impossible, c’était une idée de cinglé. C’est ce qu’on se disait un jour sur deux. Et l’autre jour on se disait que si le désir persistait en dépit de cette impossibilité, c’est que c’était le moment d’y aller.

Nous étions fin 2016. Au printemps nous avions vécu Nuit Debout. Ça avait été une expérience passionnante qui proposait et appelait d’autres façons de faire de la politique. Mais quelque chose nous avait retenus d’y adhérer totalement : l’origine sociale et culturelle trop homogène de ses acteurs. L’absence des habitants des quartiers populaires, l’absence de personnes issues de l’immigration et l’impuissance des « nuits debout » à dépasser cette contradiction, nous avaient interrogés.

Nous sommes partis de là.

Pourquoi le peuple des banlieues était-il absent ? Qu’est-ce que cela aurait changé s’il avait été dans le coup ? Quel serait son apport ? Quelles propositions ferait-il ?

Et quel film pouvions-nous imaginer autour de ces questions ?

Parallèlement à notre réflexion se mettait en place la campagne pour les élections présidentielles de 2017. Autour de nous on sentait se réveiller l’intérêt pour le politique. Les interrogations portaient sur la démocratie et ses impasses, la concentration des pouvoirs, la non-représentation du peuple.

Nous avons commencé à contacter quelques personnalités en leur racontant notre projet.

Charlotte Girard de LFI qui travaillait avec d’autres sur cette question de la représentation, Etienne Chouard, blogueur militant pour une démocratie directe, Anne Cécile Robert, journaliste politique au Monde Diplomatique. Anne-Cécile nous a conduits à André Bellon, ancien député PS, président de l’association Pour une Constituante. Et André Bellon nous a invités à assister à un atelier constituant qui se tenait à Montreuil en Seine-Saint-Denis.

C’est là que tout a commencé à prendre forme.

L’atelier durait tout l’après-midi et réunissait une quarantaine de personnes diverses, des jeunes, des vieux, des immigrés, des habitants du quartier.

Le travail consistait à lire à plusieurs voix le texte du Préambule et les premiers articles de la Constitution. Ensuite chaque table devait faire une proposition de réécriture puis l’assemblée votait sur ces propositions.

Pour nous ce fut une révélation.

La confrontation avec les textes fondateurs de la république faisait jaillir de la parole, de l’émotion, de l’intelligence. C’était joyeux et vivant. On avait le sentiment d’assister à la naissance d’une parole politique.

Dans tous les ateliers constituants auxquels nous avons assistés (il y en a eu d’autres), nous avons retrouvé ce même surgissement d’une parole collective libérée des clivages partisans et des raideurs idéologiques.

Nous tenions un fil…Mais nous ne tenions pas un film.

Ces ateliers se réunissaient de façon aléatoire, en fonction des libertés des uns et des autres. D’une séance à l’autre on n’y retrouvait pas forcément les mêmes personnes. De plus la finalité, l’enjeu de ces rassemblements n’étaient pas évidents. Si intéressants fussent-ils, ces ateliers ne permettaient pas de construire un récit ni de faire émerger des personnages.

C’est alors que Jonathan Vaudey de l’association Les Lucioles du Doc nous a parlé de leur projet d’organiser des ateliers constituants avec trois groupes, des lycéens, des détenus et des femmes immigrées. Le dispositif qu’il se proposait de mettre en œuvre correspondait exactement à ce que nous cherchions. Il durerait un an, les participants (tous volontaires) seraient les mêmes, il devrait aboutir à un texte collectif final.

Jonathan et Les Lucioles font un travail d’éducation populaire à partir du cinéma documentaire. Ils avaient diffusé nos films précédents dans le cadre de leurs activités et nous nous connaissions. Mais ils ne souhaitaient pas que nous filmions ces ateliers qui étaient pour eux expérimentaux.

Par ailleurs ils intégraient dans leur propre dispositif des tournages vidéos pour communiquer d’un groupe à l’autre et ces tournages pourraient in fine constituer la matière d’un film collectif.

Pas question pour eux d’autoriser un autre tournage que le leur.

C’est un classique du cinéma documentaire. Pour nous en tout cas, presque chaque film a commencé par un refus des protagonistes ou de l’institution d’accueillir notre tournage !


Nous avons insisté pour « juste voir » (avec une certaine mauvaise foi…) et Jonathan a accepté notre présence en tant qu’observateurs. C’était peu mais nous n’avions rien à y perdre. Cela nous aiderait à confirmer ou non notre propre désir et, au cas où ça se débloquait de leur côté, ça nous permettait de réunir la matière nécessaire à l’écriture d’un scénario pour chercher des financements.

Nos premiers repérages nous ont confortés dans l’idée que non seulement il y avait un film possible, mais que ce film serait bien plus insolite que ce que nous avions imaginé. La rencontre avec les détenus de Fleury Mérogis en particulier nous avait scotchés : leur capacité d’invention, leur liberté intérieure, leur culture, tout en eux était à des lieues des représentations classiques de prisonniers.

Nous avons écrit un premier texte d’intention d’une dizaine de pages que nous avons déposé à l’aide à l’écriture au CNC et à la Région Ile de France début 2017. 

En même temps nous commencions l’écriture du scénario dont nous aurions besoin pour l’Avance sur recettes et l’aide à la production d’Ile de France. Ce scénario prenait la forme d’une continuité dialoguée rédigée à partir de ce que nous voyions et entendions au cours des séances d’atelier et de nos propres réflexions en cours.

Et nous continuions à observer l’évolution du travail et des relations au sein des trois groupes et entre eux. Ce temps de repérages et d’écriture a été extrêmement fécond. Bien sûr nous étions dans l’incertitude sur la faisabilité du film (Les Lucioles accepteraient-elles finalement ? Y aurait-il une deuxième édition de ces ateliers, sans laquelle rien ne serait possible ? Trouverions-nous l’argent ?)

Mais nous étions portés par l’adéquation magique entre ce que nous avions espéré et la réalité que nous découvrions. Nous sentions qu’il y avait là un film à faire qui n’avait jamais été fait ! Et nous savons par expérience que ce désir est communicatif…

PRODUCTION

Nous nous lancions dans l’aventure avec notre petite société de production Les Films du Parotier. Catherine Bizern qui nous accompagne sur nos films depuis de nombreuses années, serait notre productrice maison. Elle était assez disponible à ce moment-là et s’occuper de la production de notre film l’intéressait.

En avril 2017 nous avons reçu une réponse négative des deux commissions d’aide à l’écriture.

En juin nous avons déposé notre scénario d’une cinquantaine de pages à l’Avance sur Recettes ainsi qu’à la région IDF.

Entre temps, nous avions avancé sur plusieurs plans.

Les Lucioles du Doc avaient finalement accepté que nous filmions (après un examen de passage auquel nous avait soumis un juré composé d’une vingtaine de jeunes « lucioles »!)

C’est même notre projet de film qui les avait décidés à entreprendre une deuxième édition de leurs ateliers – choix sur lequel ils avaient hésité à cause de leur manque de moyens. 

Et Jonathan ne serait pas seul dans l’aventure. Une nouvelle venue, Léa Aurenty, venait d’être engagée par l’association pour mener à bien le projet avec lui. Nous avions gagné un personnage de plus et Léa nous plaisait beaucoup…


Par ailleurs nous avions avancé sur le contenu du film.

Depuis le début il nous semblait qu’il manquait un enjeu à cette histoire d’atelier.

C’était d’ailleurs ce qu’avait exprimé assez crument une des lycéennes: « M’sieur ! C’est quoi votre truc, c’est seulement une activité ? Parce que si c’est juste une activité, moi j’arrête ! ».

En en parlant avec Jonathan et Léa l’idée d’aller plus loin dans le projet et de répondre ainsi à la question de la lycéenne s’est concrétisée.

Le nouveau projet serait non seulement de parvenir à une ré écriture collective de la Constitution mais aussi de rencontrer les députés de la commission des Lois pour leur proposer ce texte.

Nous avions intégré ce nouvel élément dans notre scénario sans savoir si la rencontre projetée avec les députés aurait lieu ou non. En un sens peu importait. Il suffisait que l’enjeu existe pour que cela donne un sens beaucoup plus fort à leur travail et donne matière à un suspense et à des rebondissements.

Les scénarios déposés, tout devenait urgent : nous étions en juin 2017 et nous visions un début de tournage en septembre, date à laquelle Jonathan démarrerait sa deuxième édition avec de nouveaux participants – dans le même dispositif et les mêmes lieux.

Côté production nous nous sommes alors associés avec Patrick Sobelman d’Agat films/Ex Nihilo avec lequel nous avions déjà co-produit avec bonheur « Les règles du jeu ». Nous serions coproducteurs délégués.

Nous n’avions toujours pas un sou. Mais tout le monde était partant ! Nous avions même un co-producteur suisse, Michel Bulher d’ADDOK Films.

A la fin de l’été nous avons reçu une série de réponses négatives : de l’Avance sur Recettes, de la Région IDF et d’ARTE.

Nous avons repoussé de trois mois le début du tournage et nous avons modifié notre scénario, après avoir obtenu une dérogation pour nous représenter à l’Avance et à la Région.

Nous tenions compte des réserves faites par les lecteurs (qui en gros ne croyaient pas qu’une rencontre avec les députés soit possible et du coup ne marchaient pas dans l’avancée du récit ) en renforçant les personnages, leur travail et leurs relations mais sans renoncer à la rencontre à l’Assemblée nationale.

En Suisse notre projet avait obtenu un financement de 60 000€ …Mais nous n’avions pas la part de financement français suffisante pour monter un dossier de co-production ! La rage au cœur, nous avons dû renoncer à l’apport suisse.

Par ailleurs nous avions fait lire le scénario à plusieurs distributeurs et de ce côté là l’intérêt pour Nous le peuple était évident.

Les films du Losange d’une part et Epicentre d’autre part étaient prêts à distribuer le film.
Epicentre mettait d’emblée un à valoir de 30 000€, Le Losange ne mettait pas un sou. On a donc choisi Epicentre.

Cet apport était le seul financement dont nous disposions à ce stade. Il nous permettait d’assurer l’essentiel des frais de tournage et de verser un minimum de salaire à Jonathan en tant qu’assistant réalisateur à mi-temps et à Pierre Carrasco notre ingénieur du son sans qui ce tournage n’était pas envisageable. Nous avions affaire à un film de parole et la qualité du son était primordiale. Or les lieux où nous filmerions étaient extrêmement ingrats pour l’image mais aussi pour le son : résonnance métallique et rumeur de la prison, passages d’avions chez les femmes de Villeneuve Saint Georges…Il nous fallait un très bon ingé son, capable de percher des heures sans craquer et en faisant du son stéréo…

C’est dans ces conditions de production incertaines, avec le seul apport du distributeur, que nous avons pris la décision avec Patrick et Catherine de lancer le tournage, sachant que si nous n’obtenions pas davantage de financement nous devrions pour finir le film en partager le coût sur nos fonds propres.

RÉALISATION

Le tournage s’est déroulé sur huit mois entre décembre 2017 et Juillet 2018.

Un tournage épuisant à cause de l’incertitude où nous avons été jusqu’au bout de ce qui se passerait in fine à l’Assemblée nationale, un tournage où notre état d’esprit changeait au hasard des différentes journées : déprimés lorsque les lycéens nous opposaient leur bien-pensance, excités avec les détenus dont chaque idée, chaque réaction nous surprenaient, bouleversés par les femmes de Villeneuve, submergés par cette réalité folle et désordonnée avec laquelle nous nous battions pour en extraire notre propre vision…

Pendant ce temps nous continuions à chercher des financements.

Nous étions reçus par les membres de la commission Images de la diversité qui avait soutenu nos films précédents. Et là encore nous nous sommes heurtés à un mur d’incompréhension (« Vous croyez vraiment que des députés vont recevoir ces gens? »…« Et pourquoi aller chercher des détenus pour écrire une constitution ?») et notre demande a été rejetée.

Idem pour l’Avance sur recettes et l’Ile de France. Avec toujours les mêmes incompréhensions, la même incrédulité sur l’importance d’un tel sujet et de cette vision du politique…

On se voyait déjà en train de racler les fonds de tiroir pour finaliser le film…

C’est à ce moment-là que la bonne nouvelle est arrivée : Ciné + s’engageait à nos côtés.

Bruno Deloye s’était intéressé au projet dès le premier scénario mais des problèmes internes à Canal+ avaient suspendu sa réponse. On n’y croyait plus.

Après un silence de plusieurs mois, il venait enfin confirmer un préachat de Ciné+ de 50 000€. Le montage était sauvé !

Toutefois le salaire que nous pouvions proposer à notre chef monteuse n’était pas suffisant et elle ne pouvait l’accepter malgré son désir de travailler sur ce film. Nous avons alors choisi d’engager une jeune femme dont ce serait le premier montage : Emeline Gendrot que nous avions rencontrée alors qu’elle synchronisait nos rushes à Polyson comme assistante-monteuse. Elle parlait des rushes avec un enthousiasme et une curiosité qui nous ont convaincus.

Nous ne l’avons pas regretté.

Nous avons commencé le montage en octobre 2018 chez Julie Gayet (Rouge international) qui nous accueillait à prix modique pour le montage.

Nous étions en plein dérushage lorsque le mouvement des Gilets jaunes s’est déclaré. Nos journées sont devenues doubles : lorsque nous rentrions le soir, les infos prenaient le relais de ce que nous avions visionné le jour !

Quel bonheur ! L’Histoire offrait tout à coup un écho aux paroles de nos trois groupes. Notre intuition de la nécessité d’un  « retour du politique » se trouvait confirmée. Nous avions raison d’y avoir cru, d’y croire encore.

Le montage tout entier s’est déroulé en parallèle au mouvement des gilets jaunes. Dans quelle mesure cette actualité nous a-t-elle influencés dans nos choix ? C’est difficile à dire. Sauf peut-être s’agissant de la dernière séquence du film où les femmes de Villeneuve, blessées par le refus de la Présidente de la commission des Lois de les recevoir, brûlent sa lettre de refus…

Violence qui préfigurait bien d’une certaine façon la violence du refus d’entendre ce que les Gilets jaunes criaient chaque samedi…

Le montage proprement dit a été un grand bonheur. Bonheur d’avoir réalisé notre « projet de cinglés », d’avoir tenu bon sur notre désir, notre vision de départ. Car une chose était certaine : qu’on aime ou pas ce que le film raconte, ce qu’il propose comme vision du politique est incontestablement ouvert et joyeux !

DIFFUSION

En avril 2019 le film était terminé.

Nous l’avons soumis à l’Avance sur recettes après réalisation et cette fois-ci il a été très apprécié ! L’avance obtenue a été fixée à 100 000 euros. De quoi payer les compléments de salaires auxquels nous nous étions engagés vis-à-vis de nos collaborateurs et de quoi nous rémunérer en tant qu’auteurs.

Fin avril le film a été montré pour la première fois en public au festival International de La Rochelle. Puis aux Etats Généraux de Lussas où il a reçu un accueil enthousiaste avec une standing ovation de plusieurs minutes !

Marie Bigorie d’Epicentre a montré le film à de nombreux exploitants enthousiastes eux aussi, qui se sont engagés pour une sortie en septembre.
Elle l’a proposé à l’AFCAE dont il a obtenu le soutien.

Nous avons obtenu également le partenariat et le soutien de la Ligue des Droits de l’Homme, de Médiapart, des journaux Le Monde et Politis, de Ciné+…

Nous le peuple est sorti le 18 septembre 2019 dans une cinquantaine de salles en France dont quatre salles à Paris.

Contrairement à ce que nous attendions et à ce que le distributeur, les producteurs, les exploitants, tout le monde attendait, le public n’a pas été au rendez-vous dans les proportions espérées mais le film vit sa vie.

Une centaine de débats ont eu lieu. Nous ne les faisons pas tous. D’autres que nous se sont emparés du film : Jonathan, Léa et Ulysse des Lucioles du Doc, mais aussi Geoffrey (le détenu philosophe) qui a été libéré au moment de la sortie, Hassiba (la jeune fille qui brûle la lettre), certains lycéens et lycéennes et aussi Edwy Plénel, Charlotte Girard, Les Pinçon Charlot, François Ruffin, le Comité Adama…

Quels que soient les intervenants, les débats sont toujours riches et joyeux.

On nous dit que le film donne la pêche, qu’il surprend, qu’il change le regard qu’on peut avoir sur les personnes détenues ou les habitants des quartiers populaires, qu’il redonne le goût du politique.

Et c’est bien ce que nous voulions.

I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – PRINCES ET VAGABONDS de Fabienne Le Houérou.

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

 

CONCEPTION

Je faisais des recherches en Inde depuis 2008 sur la diaspora tibétaine et , dans le cadre de ces recherches,  sur « genre et diaspora », j’ai réalisé deux documentaires sur des femmes tibétaines en exil en Inde (2010 et 2014)[1]. Lors d’un de mes voyages un ami producteur de musique, Robert Dray, m’a fortement incitée d’aller à Jaiselmer au Rajasthan. Il m’a mise en contact avec l’un des musiciens que l’on voit dans le film  « Princes et Vagabonds »Salim Khan. Salim a été extrêmement amical et , grâce à lui, j’ai été invitée à un premier mariage dans sa famille en 2015. Cette rencontre a été fondamentale et fondatrice. Ce mariage en plein désert du Thar a été un émerveillement esthétique. L’intensité des couleurs dans ce désert, or et ocre, les mélodies renversantes se sont superposées pour m’ouvrir sur un monde que je ne connaissais pas. Un monde qui m’a très vite adoptée. Les premières images de cette rencontre se trouvent dans le film avec le statut d’archives car elles ont été tournées avec un simple portable. Un musicien aveugle fait une performance vocale bouleversante et je n’ai pas pu retenir mes larmes. Je les ai cachées discrètement, avec le foulard que je portais sur la tête,  mais elles n’ont pas échappé à la sagacité des regards des musiciens manganiars rassemblés ce jour là pour un mariage.  Le lendemain je recevais une vingtaine de messages sur Facebook me demandant d’être « amis » et l’un d’entre eux a particulièrement insisté pour que je le rencontre et fasse un film sur eux. Tout a commencé de cette manière. Je n’avais aucune intention au départ de m’engager sur un terrain anthropologique qui n’était pas le mien. Leur insistance a fait le reste.

L’anthropologie est faite de rencontres on l’oublie trop souvent  en faisant des personnes entendues des terrains d’études. En tant que cinéaste, je ne perçois pas les rapports sociaux comme des objets. La rencontre humaine est essentielle. Jean Rouch appelait cela « l’Anthropologie partagée » et, ici,  le partage est d’autant plus important que ce sont les musiciens eux- même qui ont provoqué les choses. Le projet de film ils l’ont inspiré en me déclarant que si j’avais pleuré sur leur musique, c’est que je devais en parler et les aider à partager leurs mélodies. Ils l’ont proposé comme une évidence. J’ai été entraînée dans cette évidence. Mais après les choses ont été plus difficiles. Les musiciens sont des êtres sensibles et parfois très narcissiques et je me suis trouvée parfois au cœur de disputes d’égos parfois délicates. Il était question de rivaliser pour se faire inviter en France quitte à dire du mal de son frère ou de son cousin. Se dépatouiller dans ce nœud  inextricable de conflits à été parfois une épreuve au moment du tournage et après le tournage en mettant un bémol à mon idéal de partage.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

REALISATION

Il faut savoir que les musiciens manganiars sont des artistes itinérants depuis toujours. Ils parcouraient l’Inde de long en large. Le désert du Thar. Invités à se produire au cours d’événements comme des naissances ou des mariages, ils partaient souvent à dos de chameau pour se rendre dans des villages éloignés. Les mariages duraient parfois des semaines entières et ils jouaient pendant plusieurs jours. Moments privilégiés de virtuosité musicale. Leur répertoire est donc lié à ce vagabondage artistique. Ce vagabondage traditionnel s’est transformé dans les années 1990 lorsqu’un mécène indien a organisé des tournées internationales. C’est un turning point dans l’histoire de cette musique avec le début de sa globalisation.   Depuis cette date,  les groupes de musiciens parcourent le monde et de desert-trotters ils sont devenus globe-trotters. De nombreux musiciens, dans le désert, me montraient fièrement leurs visas et évoquaient leurs voyages à travers le monde. Aussi lorsqu’un des musiciens a insisté pour que je l’invite en France, j’ai accepté. Cette séquence illustre cette internationalisation et la rencontre avec un public français étonné comme le regard de ce bébé, (dans une séquence du film), qui, émerveillé et ébahi, regarde le musicien indien dans un concert en France. Pour moi, cette séquence est  signifiante. Elle incarne  le  face-face avec l’altérité. La rencontre dans ce qu’elle a de plus  noble et de plus douce. A l’heure où le vagabondage est criminalisé, je souhaitais également évoquer ces migrations musicales qui nous montrent que les voyages font partie d’une  dynamique créative continue. Cette dynamique fait émerger une culture globale.  Criminaliser ces rencontres est une aberration culturelle.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

PRODUCTION

Cela fait 20 ans que je fais des films de cette manière en occupant tous les postes. Je cadre, je filme, je prends le son et j’organise le tournage moi même. De A à Z.  Souvent je paye presqu’entièrement mes tournages. J’ai personnellement payé la venue en France du musicien qui est venu à Paris. Les quelques soutiens obtenus par les universités et les organismes de recherches sont largement insuffisants pour finaliser un film de façon professionnelle. Même modestes ces aides universitaires ont été indispensables. Sans elles, il n’y aurait tout simplement pas de film du tout.  Donc même dans ma pauvreté « du faire  avec des bouts de ficelles » je ressens de la gratitude pour les organismes de recherche comme MIGRINTER, L’IREMAM, Aix-Marseille-Université, l’INSTITUT CONVERGENCES MIGRATIONS et bien sûr le CNRS grâce à son ouverture sur le monde. Si je fais tout -ou presque- sur un film ce n’est pas par goût du « je suis partout »  mais tout simplement parce que je n’ai jamais les budgets qui me permettent de rémunérer correctement un technicien aux tarifs syndicaux.  Cela étant,  j’ai parfois été aidée par des techniciens du CNRS. L’un d’entre eux, un webmaster de Poitiers, est venu en 2017 pour m’assister. Mais le tournage s’est étalé sur 4 ans et en 2018, au tournage, j’ai sollicité les musiciens eux-mêmes pour m’aider et une jeune graphiste comme Alba Penza. J’ai été énormément aidée par la monteuse Aurélie Scortica. Une jeune femme exceptionnelle. C’est elle, qui a été l’aide la plus précieuse. Son savoir faire, sa modestie, sa façon de ne penser qu’au film et de ne pas rentrer dans « des névroses d’égos » a été fondamentale. J’ai réalisé plusieurs films avec elle en 10 ans. Nous avons évolué ensemble, tissé un langage ensemble. J’ai eu cette chance immense de travailler avec elle. Enfin, la rencontre avec le musicien et musicologue David Fauci a également été un atout important dans ce film. Il se trouve que David Fauci avait bénévolement accompagné un de mes films « Hôtel du Nil, Voix du Darfour » (sur le génocide au Darfour) en 2007. Il a composé les mélodies du film et j’avais été vraiment séduite par son talent de musicien. David Fauci avait également fait un travail 15 ans avant moi sur les musiciens manganiars au Rajasthan. En toute logique, je me suis tournée vers ses travaux en musicologie,  lorsqu’il était étudiant à Aix-Marseille-Université. Le film utilise trois enregistrements de cette période. Son savoir profond et simple a été une carte fondamentale pour le film. Il partage ses connaissances de ce milieu musical avec le spectateur. J’ai réalisé un entretien avec lui que j’ai filmé avec Alba Penza, en novembre 2019, une jeune graphiste talentueuse. L’entretien avec David Fauci sur son expérience m’a servi de commentaire. David Fauci prend un peu le spectateur « par la voix » pour l’entrainer dans un voyage à travers cette musique sublime qu’est la musique des Manganiars. Alors, oui, c’est vrai,  vous avez raison, je n’ai pas de producteur autre que moi-même.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

Diffusion

Enfin « at last », les regards intelligents  de Dobrila Diamantis  directrice du Cinéma et de Francesca son assistante ont été également motivants. Grâce à elles, je suis restée en dialogue constant avec des regards critiques et bienveillants.  Car il ne faut pas oublier le rôle essentiel du Cinéma Saint André des Arts dans la volonté de faire découvrir des gens hors circuits comme moi. Des cinéastes qui ne sont jamais invités à Cannes et ne jouissent pas des ivresses des carnets d’adresses mondains. Sans ces amoureux d’un cinéma pluriel, issu de la diversité, libre et non formaté,  les indépendant .e.s  comme moi ne pourraient pas exister ! En ce qui concerne la diffusion ce cinéma d’Art et d’essai connu depuis des lustres dans le 6éme arrondissement ont à sa tête des personnalités très engagés dans le cinéma d’auteur. La place qu’il occupe, force est de le souligner, est déterminante pour les jeunes auteurs notamment grâce au cycle « Les découvertes » qui font émerger de nouveaux talents dans une quête d’originalité et de nouveauté  rare et fragile.  Pour ce faire et en raison de mon inexpérience en terme de diffusion Dobrila et Francesca ont été des atouts plus que précieux. Pour ce cycle très organisé il fallait mettre un place une série de discussions à la fin de chaque projection. Or, les projections ont duré quinze jours. J’ai donc institué  un séminaire à la fin du film en invitant des personnalités scientifiques, artistiques afin d’engager des interactions avec le public. Le séminaire s’est intitulé « Filmer l’exil » , le détail peu être consulté sur le site de l’IREMAM, https://iremam.cnrs.fr/spip.php?article6193 il a été mis en place grâce à l’IREMAM, mon laboratoire d’appartenance depuis 1996, (je souligne) qui, depuis cette date, a toujours soutenu mes travaux filmiques. J’ éprouve une immense gratitude car mon laboratoire m’a parfois soutenue contre l’avis de chercheur.e.s  isolées qui s’opposaient à mes travaux filmiques de façon farouche, voire agressive, argumentant qu’il était impossible d’être à la fois « chercheur » et « cinéaste ». Mon laboratoire a fait preuve de courage dans ses choix.

Ainsi de nombreux collègues de l’IREMAM se sont déplacé d’Aix-Marseille Université au cinéma Saint André des Arts à Paris afin d’évoquer plusieurs thématiques traitées dans le film comme le soufisme,  la musique indienne, le statut de la femme en Inde et les vertus du cinéma anthropologique… Les vertus tout court du cinéma dans l’enseignement. Phlippe Cassuto , qui nous a quitté depuis, a embarqué notre public en évoquant son expérience académique avec un film  support d’un de ses  enseignements à Aix-Marseille Université. Myriam Laakili, Sabine Partouche et l’un de mes étudiants Hugo Darroman a évoqué la notion multiscalaire et polysémique des exils, Maya Ben Ayed, chercheur.e associée a fait une lecture également très fouillée sur l’altérité et la place symbolique des femmes absentes du film, exilées du champ de la caméra, mais dont la présence troublante, sans apparaître, parcourt tout le film. Le film explore la dynamique d’une absence /présence féminine.  Lors des dernières interactions avec  le public une musicienne est venue embrasser les deux intervenantes de mon laboratoire. La chercheure.e que je suis a été comblée par ces interactions entre les invités et les spectateurs. D’ailleurs les réactions des spectateurs sont visibles sur le site allociné (http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=275638.html)  où ils ont eu la gentillesse de laisser leurs impressions sur le film. L’enthousiasme des spectateurs a été le plus beau cadeau. La richesse des discussions et le climat amical ont été inoubliables. L’ensemble du personnel de ce cinéma a été d’une extrême bienveillance. Je pense au projectionniste Emmanuel que j’ai embêté pour  caler le son et qui s’est prêté aux essais avec amitié. La diffusion  m’a aidée à refermer quatre longues années de combat pour réunir les quelques sous permettant de finaliser le film et les multiples trahisons de ceux qui étaient censés m’aider. Mais ce sont les histoires de tous les  films, chaque œuvre possède son lot d’anges et de démons. J’ai pris le parti de n’évoquer  que les personnes généreuses et d’ignorer les autres.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

Après un mois de projection au saint André des Arts, l’Alliance Française de New Delhi a organisé une projection avec les Centre de Sciences humaines. Nicolas Gravel et Jean François  Ramon ont  été très accueillants et je les remercie de ne pas avoir annulé la projection du 11 mars 2020  car celle-ci est arrivée à la veille des confinements en France et en Inde. A New Delhi,  le public -déjà impacté par les règles strictes-  a été moins nombreux, mais la qualité de la discussion a été au rendez vous, grâce aux chercheurs du centre de New Delhi dont Julien Lesvesque qui a animé le débat. La réaction de la salle et la réception du film  y a été très différente qu’à Paris. http://www.csh-delhi.com/events/event/screening-discussion-prince-and-vagabonds-by-fabienne-lehourou/A New Delhi, le film a été « entendu » dans sa dimension politique notamment en résonnance avec les événements de décembre/janvier 2019 en Inde. (https://www.20minutes.fr/monde/2679415-20191220-inde-manifestations-contre-loi-citoyennete-font-deux-morts)  et la politique du gouvernement Modi à l’égard de la citoyenneté des musulmans en Inde. En effet, il faut savoir que le Parlement indien a définitivement adopté la réforme de la loi sur la nationalité qui modifie très substantiellement le principe du sécularisme ou de laïcité inscrit dans la Constitution. La chambre haute, la Rajya Sabha, qui avait rejeté le texte en 2016, l’a approuvé, mercredi 11 décembre 2019, comme la chambre basse, la Lok Sabha, deux jours plus tôt. (Voir l’article du Monde : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/23/l-inde-est-en-train-d-institutionnaliser-la-discrimination-des-musulmans_6023843_3210.html

Ce film explore un répertoire musical hybride original et évoque l’existence un sujet social musical (l’existence du citoyen musicien). Il  a été conçu sans arrière pensée politique, mais il est devenu, dans ce contexte historique précis, un film sur le « vivre-ensemble ». Sans que je n’y mette aucune intention de départ (j’insiste).  Le film incarne la douceur des spiritualités métisses et tolérantes. Un film fini toujours par échapper à son créateur et c’est tant mieux !

Le sujet du film est imbriqué à la spiritualité hybride de ces musiciens à cheval entre l’hindouisme et l’islam et dont les spiritualités métisses défont les allants de soi sur l’exclusivisme religieux. A   la croisement de deux religions et en harmonie aussi bien avec l’une que l’autre, la musique très riche des Manganiars est le fruit de  ce syncrétisme du désert du Thar.

Aussi je pense que c’est en tant que symbole du vivre ensemble à l’indienne que de nombreuses villes m’ont demandé de venir projeter le film. J’avais un agenda riche et varié de débats /projections. L’une d’elle prévoyait de se dérouler dans le désert dans une école de filles intouchables. J’avais voyagé avec un vidéo projecteur pour l’offrir à cette école. Le confinement a frappé et j’ai dû rentrer en France en urgence le 18 mars 2020 par un des derniers vols Air France. Depuis l’histoire du film s’est endormie. Assoupie dans cette pandémie planétaire qui a impacté 1, 3 milliards d’Indiens.


[1] Le premier film « Les Sabots roses du Bouddha », 26 minutes, a été tourné en 2008 et diffusé en 2010. Il est visible sur le site Dailymotion : https://www.dailymotion.com/video/xd94rf. Le deuxième film a été tourné en 2013 « Angu, une femme sur le fil(m) » 44 minutes, diffusé en 2014 avec une version anglaise sur Dailymotion

I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – L’HOMME QUE NOUS AIMIONS LE PLUS de Danielle Jaeggi.

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

Mon père et son ami Thiel ont cru de toutes leurs forces au communisme stalinien. Ils se sont engagés, au risque de leur vie dans la Guerre d’Espagne, puis ont joué le rôle d’hommes d’affaires suisses pendant la Guerre Froide afin de contourner l’embargo américain sur les matières premières. Leur engagement les a conduits à accepter l’inacceptable, notamment l’arrestation de leur ami Noël Field, emprisonné et torturé à Budapest, accusé à tort d’être un espion. Ce film raconte cette histoire du point de vue de l’enfant que j’étais alors, et qui ne comprenait pas ce qui se tramait derrière la porte.

Conception :

En retraçant le parcours de Reynold Thiel, j’ai cherché à questionner son engagement total, qui s’est transformé en un acquiescement muet aux crimes du stalinisme. J’ai une raison toute personnelle de m’immerger dans cette Histoire : mon père François Jaeggi, partageait les mêmes convictions que Thiel au point de travailler avec lui dans une agence commerciale au service du communisme à Genève. Évoquer la figure de Thiel, c’est faire revivre l’un des personnages les plus énigmatiques de mon enfance ; c’est aussi m’interroger sur les errements de mon propre père.

Avec ce film, j’ai donc voulu entrecroiser mon histoire personnelle et l’Histoire. Ce n’est pas une enquête sur mon père en tant que père, mais sur son engagement secret qui était une énigme pour moi : Comment peut-on être homme d’affaires et communiste ? Il s’entourait de mystère, mais j’ai découvert, à l’occasion de ce film, que la police suisse savait presque tout (!) mais restait en retrait, attendant son heure (mon père a été surveillé jusqu’à sa mort). Très suisse, cette surveillance que l’on garde sous le coude en vue du jour où elle sera utile. C’est comme un placement à long terme.

Mais le nombre impressionnant de documents policiers sur Thiel et mon père ne disent rien, dans leur froideur administrative, de leur passion pour la politique, rien de leurs liens avec l’insaisissable Jean Jérôme, éminence grise du parti communiste français, très lié à l’ex URSS.

Ces souvenirs, longtemps enfouis, m’ont incitée à recréer, avec le concours d’Alain Campiotti, qui a consacré une série d’articles à Thiel dans le journal  Le Temps, et à la dramaturge Sophie Reiter,  l’atmosphère lourde de secrets des milieux d’affaires communistes que fréquentaient Thiel et mon père dans les années 1950 ; à questionner leurs voyages fréquents en Roumanie, en Pologne, en Chine ; à faire resurgir les questions anxieuses et suspendues que je me posais, enfant, à exprimer, selon la belle formule de Patrick Modiano, « l’odeur du temps de ces années ».

Production

Le film a été produit par Louise Productions Lausanne avec l’aide de OFC (Office fédéral pour la culture) la Fondation romande pour le cinéma (Cineforom), la télévision suisse RTS.

Réalisation

Le film est construit sur l’amitié qui liait Thiel à mon père et sur mon point de vue d’enfant qui ne comprenait pas pourquoi mon père avait abandonné la médecine pour devenir homme d’affaires.

Il a été tourné en Suisse et en France.

J’ai rencontré certains témoins de cette époque dont le policier qui avait pratiqué des filatures de Thiel et de mon père.

J’ai trouvé de nombreuses archives filmiques d’actualités d’époque ainsi que des documents personnels.

Jean-Luc Godard a écrit à propos de mon film :

« Toutes vos réflexions sur cet homme que vous aimez le plus, me paraissent adéquates et touchantes à propos de ce film, aussi intelligent que sensible qui sait faire rimer grande Histoire et petite (qui est grande autant). »

Diffusion

L’homme que nous aimions le plus a reçu le prix du documentaire au festival d’Histoire de Pessac 2018

Le film est sorti en Suisse le 17 février 2020 sous le nom « Thiel le Rouge, un agent si discret »

Il a été présenté à la Cinémathèque de Lausanne le 25 février 2020.

Il va être diffusé à la télévision suisse RTS fin 2020.

I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – Les poètes sont encore vivants de Xavier Gayan

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

 Conception

J’avais pour voisin le poète Stéphane Bataillon. Chaque fois que l’on faisait des soirées ensemble il me faisait découvrir des poètes contemporains. Il possède des centaines d’ouvrages de poésie actuelle. Un jour une idée a jailli, je me suis dit que j’aimerai bien voir un film où je découvrirais des poètes d’aujourd’hui, de genres différents car j’étais autant touché par la poésie de l’intime, et je trouvai enrichissantes toutes les formes plus expérimentales comme la poésie sonore. Et une idée prédominait : Elles ne s’excluent pas mais mènent les unes aux autres. Comme je réalise les films que j’ai envie de voir, je me suis lancé dans l’aventure. Je voulais des entretiens assez intimes avec les poètes, essayez d’installer une relation qui les éloignerait de leur discours habituel, en tout cas d’une d’un langage trop formel.

Production

Aucune production n’était emballée par le projet alors je suis parti avec très peu d’argent, des techniciens bénévoles, le chef op a amené sa propre caméra, l’ingénieur du son, son propre matériel, le monteur son ordinateur, le monteur son et le mixeur ont travaillé bénévolement, l’étalonneur aussi…Ce sont tous des amis qui aime mon travail et avaient déjà participé à d’autres de mes films.

Réalisation

J’ai organisé le tournage sur un mois selon les disponibilités du chef opérateur et de l’ingénieur du son et des poètes qui m’avaient répondu favorablement en majorité. Nous avons tourné beaucoup en Île de France mais aussi en Picardie, à Lille et en Bretagne à Lannion.

Diffusion

A la fin du montage un producteur de documentaire renommé a voulu voir le film et m’a témoigné un grand enthousiasme. Il m’a dit qu’il le prenait et qu’il allait tout faire pour le vendre à la télé même si un sujet sur la poésie ça n’allait pas être simple. Au bout d’un an et demi il m’a abandonné car aucune chaîne n’en avait voulu, même des petites chaînes locales. J’ai alors contacté un producteur Gilles Coudert qui avait produit un film sur le poète sonore Bernard Heidsieck et je reçu un coup de téléphone un dimanche matin de ce dernier (ce qui est assez original de la part d’un producteur) qui me dit qu’il avait adoré le film et qu’il voulait l’éditer en DVD. Je l’avais proposé à d’autres éditeurs DVD qui n’avait même pas voulu le regarder car un film sur les poètes ça n’était pas vendeur. Ensuite le film a été sélectionné par la commission d’Images en Bibliothèque ce qui aida beaucoup le film, qui s’est très bien vendu dans les médiathèques, les écoles, et a été diffusé 4 mois sur Mediapart dans la sélection Les pépites du documentaire. Le film a été projeté dans une trentaine de soirées dans toute la France et en Belgique, festivals de littérature et de poésie, dans le cadre du mois du film documentaire, dans de nombreuses médiathèques et est sorti dans une petite salle à Paris avec des débats tous les jours. J’ai été invité en Inde par les lycées français de New Delhi et Pondichéry et par l’institut français. Le film a été pas mal vu à l’école où j’ai parfois été invité à discuter avec les élèves ou élaborer un travail avec eux.  Le film fait partie du catalogue de la bibliothèque du centre Pompidou : Les yeux docs.

I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM -PETITES LUMIÈRES HUMAINES de François Zabaleta

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

Conception

Ce film est en fait le premier film que j’ai réalisé (2007). Il s’appelait MON OBJET PRÉFÉRÉ. J’en ai redonné une autre version en 2014 mais sans chercher finalement à lui donner une vraie existence (festivals etc…) comme si je pressentais que j’en donnerais une version ultime plus tard. Les deux premières versions comportaient un texte en voix off. Il y avait quelque chose d’un peu obsessionnel dans ce sujet. Pendant des années j’ai filmé des gens avec leur objet préféré. Je collectionnais des images de collectionneurs en quelque sorte. C’était une sorte d’ethnologie de proximité. Et puis quand j’ai voulu donner une version définitive à ce projet il m’a semblé évident que la force de ce qu’exprimaient ces gens qui me regardaient frontalement se passait de tout commentaire. J’ai voulu aussi travailler sur l’hybridation des matériaux et des gens. La technique a énormément évolué au fil du temps. Et j’ai voulu garder la trace de cette mutation technologique en conservant certains fichiers d’origine. Pour la bande son il m’a paru comme une évidence de trouver un équivalent sonore à l’image. Et la chanson populaire souvent a cappella prise sur le vif m’a semblé une évidence que j’ai mis des années à percevoir. 

Je rajoute des extraits du texte en voix off des premières versions de ce film :  Riches ou pauvres presque tous mes modèles affirment ne pas être attachés aux objets.

 Il y a plusieurs cas de figure. Il y a d’abord ceux qui hésitent entre plusieurs objets et qui ne se décident qu’au dernier moment, devant la caméra, quelques minutes avant de tourner. Il y a ceux qui ont une idée précise et définitive de l’objet qui compte le plus à leurs yeux. Et puis il y a les autres. Ceux qui ne savent pas. Qui ne savent pas du tout. Ce n’est pas qu’ils mettent de la mauvaise volonté, mais sincèrement il n’y a aucun objet auquel ils tiennent au point de vouloir être filmer avec lui. Ils le regrettent d’ailleurs. Ils aimeraient beaucoup faire partie de ce projet mais non, vraiment, ils ne voient pas du tout ce qu’ils pourraient choisir. Et puis ça vient. Ça vient à chaque fois. Ils sont certains qu’ils ne trouveront pas. Et puis ils trouvent. Ils trouvent tous. Pas un n’a fait exception à la règle. Pas un jusque-là ne m’a fait faux bond. Il suffit de se montrer patient. De ne pas les brusquer. D’attendre tout à coup que l’objet s’impose à eux avec une évidence qui les fait souvent rire.

Les objets choisis sont de plusieurs natures. Il y a ceux qui renvoient directement au monde de l’enfance. Ceux qui évoquent la perte et la nostalgie de quelque chose ou de quelqu’un dont le manque les obsède. Il y a ceux, plus prosaïques, qui illustrent le goût de leur propriétaire pour une activité donnée. Cela va de l’outil qui leur sert à exercer leur profession en passant par l’accessoire de sport, la voiture qui leur offre la liberté de mouvement, l’ordinateur, l’instrument de musique, le baladeur ou même, c’est sans doute le plus conceptuel de tous, l’ultime joint du soir fumé avant de dormir dans l’obscurité de la chambre à coucher. Et pour finir il y a ceux, plus rares, avec lesquels les modèles entretiennent des liens superstitieux. Ils s’excusent de choisir cet objet qu’ils ne trouvent en général même pas beau. Mais c’est plus fort qu’eux. Ils ne comprennent pas pourquoi sa perte constituerait pour eux une vraie tragédie. Ils n’ont pas l’impression d’avoir choisi cet objet mais plutôt d’avoir été choisi par lui. Un peu comme Sister Blood et moi. Je pense à l’un de modèles préférées, Janine, qui me parle avec gêne du chapelet qui se trouve en permanence dans son sac à main. Elle se défend d’être croyante. Elle ne croit pas en dieu ni à l’au-delà. Les morts sont morts et qu’ils le restent, m’a-t-elle déclaré un jour avec sa véhémence coutumière. Et pourtant cet objet l’obsède depuis toujours sans savoir pourquoi. Jusqu’à maintenant elle ne veut pas être filmée avec lui. Elle en a honte. Elle ne veut pas que les gens la pensent croyante. Grenouille de bénitier, précise-t-elle en éclatant de rire. En dépit de son caractère têtu j’espère parvenir à la convaincre. 

Depuis toujours je me demande ce que l’art apporte aux gens. En quoi il leur est utile. On entend souvent dire que l’art aide les gens à vivre ou à survivre. Qu’il leur a sauvé la vie. Loin de moi l’idée de mettre en doute la sincérité de ce point de vue, je serais mal placé, mais je me suis toujours demandé de quelle manière une œuvre d’art pouvait dissuader quelqu’un par exemple de se tuer. Mettre en rapport une œuvre et une envie de suicide me questionne depuis toujours. Ce serait donc cela. L’art serait un antidote à nos récurrentes pulsions de mort ?

Certains de ces objets sont de vrais petits poèmes visuels.

 Il y a Loïc et sa boule de pétanque. Il me raconte l’histoire de son accident de voiture. Cette lourde boule en métal a violemment traversé son pare-brise. Elle est passée à quelques centimètres de son visage. Elle aurait pu le tuer ou le défigurer. Elle a choisi de l’épargner.

Il y a cette jeune femme dont je ne me rappelle pas le prénom et sa poupée de petite fille. Sa maison a brûlé lorsqu’elle était enfant. Elle est retournée la rechercher au péril de sa vie.

Il y a Marie-Claude et son tableau abstrait. Elle me dit ne pas l’aimer vraiment. Ne pas trop comprendre pourquoi elle lui est à ce point attachée. Pourtant elle ne peut concevoir de vivre sans.

 Il y a Marie-Pierre et ses chaussures de marque. Elle me confesse vouloir être incinérée avec.

Il y a Jean-Michel et le manuscrit, illustré par lui lorsqu’il était très jeune, du premier livre écrit par l’homme, devenu un historien reconnu de la photographie, qui partage son existence depuis trente ans.

Il y a Ali et l’assiette orientaliste dont le motif de femme lui rappelle sa mère libanaise restée loin de lui à Beyrouth.

Il y a Emmanuel et sa divinité indienne qui tue l’ego.

Il y a Antony et la pile électrique une nuit qui lui a permis de sortir indemne de sa voiture accidentée.

Il y a Xavier et sa machine à coudre, unique bien terrestre de sa grand-mère aujourd’hui décédée.

Il y a Catherine et le couteau très ordinaire qu’elle garde dans son sac à main depuis toujours.

Il y a Danièle, l’amie morte vivante, redevenue enfant suite à un accident cérébral, dont les gâteaux et les éclairs au chocolat en particulier lui reste une inépuisable félicité terrestre.

Au courrier du matin, ce mail d’un ami.

« J’aurais été heureux de participer à nouveau à l’un de tes projets, mais hélas, j’ai beau chercher et chercher, je n’ai pas d’objet préféré…

Bien sûr, comme tout le monde, je décore et j’achète des objets inutiles, mais rien qui ne me soit essentiel, rien qui reste de mon enfance, pas même une photo ou autre chose…

Sans doute cela remonte-t-il à mon adolescence : la maison voisine de la mienne est partie en fumée, laquelle fumée a envahi la mienne, que j’ai évacuée avec ma famille dans la précipitation à 4H du matin. Pendant quelques instants, en la regardant menacée par les flammes alors que j’étais dehors en pyjama, je me suis demandé à quoi je tenais vraiment à l’intérieur, et qui me manquerait une fois irrémédiablement détruit. Curieusement, je n’ai pensé à rien en particulier, et je me suis senti étrangement serein au milieu de la panique générale, presque libéré pour ainsi dire.

Mais peut-être que cette contribution pourra t’intéresser quand même ?

(Suis-je un original ?) »

 Production et Réalisation

 Par inconscience, naïveté, méconnaissance du milieu, je suis devenu, dès mon premier film, (une fiction) LA VIE INTERMEDIAIRE producteur et je le suis resté. (j’ai réalisé et produit plus de 40 films). Mais mon cas n’est pas rare du tout (Rémi Lange etc.) font de même. J’ai croisé des producteurs mais jusqu’au jour d’aujourd’hui on ne s’est pas compris. Je ne suis pas contre travailler avec un producteur à la condition qu’il me laisse travailler librement. Avec le temps je me suis habitué à cette façon de faire des films. Je ne dis pas qu’elle est idéale, loin de là. Mais elle a aussi ses avantages. J’ai décidé en fait d’attendre que le destin, le hasard, la providence, appelez-le comme vous voudrez, me montre le chemin à suivre. Je n’avais pas de plan de carrière. Mon premier film a été sélectionné au festival de Cannes en 2009 dans la section ACID. J’ai continué à faire des films. Et au fil des années des sélectionneurs de festivals (et non des moindres (Côté Court, Clermont Ferrand, Chéries Chéris, Doc en courts…) et des distributeurs (le cinéma parisien LE SAINT ANDRÉ DES ARTS qui a sorti trois de mes films, les éditions de L’Harmattan) se sont intéressés à mon travail et me sélectionne avec une  fidélité qui m’émeut toujours. Je fais partie des chanceux je m’en rends compte. Car mes films sont vus en salle, publiés en DVD et commentés. Parfois ils font salle comble parfois il y a trois spectateurs. Mais toujours ça me donne l’énergie de continuer. Je ne lutte pas contre un système. Je ne suis pas contre. Je suis à côté. J’ai inventé une façon de faire des films qui ne seraient sûrement pas possible pour beaucoup d’autres cinéastes. J’ai inventé le strapontin sur lequel je suis assis. Et quand je doute je pense à ces artistes qui m’ont toujours maintenu par leur exemple la tête hors de l’eau (Duras, Akerman, Jonas Mekas, Michael Snow, Pasolini, Cavalier, Chris Marker, Johan van der Keuken, Sophie Calle, Godard, Varda et tant d’autres). Admirer c’est survivre. Un producteur m’a dit ironiquement un jour. Tu es une industrie à toi tout seul. Je m’en moque. Je travaille beaucoup, je travaille tout le temps car pour moi comme pour tant d’autres vivre c’est filmer, inventer, montrer, vivre n’a pas d’autre sens à mes yeux. Pour aimer j’ai besoin d’une caméra. C’est peut-être triste mais c’est comme ça. Le cinéma est une voie spirituelle au même titre qu’une autre qui m’a permis d’accepter mes très petites limites et d’y trouver une forme de bonheur, filmer c’est ça aussi, surtout, célébrer la vie, la vie sous toutes ses formes, sans jugement, accepter et s’accepter….

 Diffusion.

Il me semble avoir répondu à cet aspect au-dessus. Je voudrais dire que je ne sais pas trop si j’aurais continué à filmer sans les soutiens que j’ai évoqués plus haut (Dobrila Diamantis, Jacky Evrard, Jacques Gerstenkorn, Hervé Joseph Lebrun, Didier Roth Bettoni, Gregory Tilhac, Jean-Pierre Carrier, Fabienne Hanclot, Rémi Lange, la Cinémathèque française etc etc…). Aurais-je tenu aussi longtemps sans l’Autre, sans les autres, je l’ignore et, honnêtement, je préfère ne pas me poser la question. Bien sûr j’ai conscience de mes limites, mais nos limites ce sont nous, c’est notre miroir, il faut les accepter et les aimer pour ce qu’elles sont : nos raisons d’être. Pour conclure je voudrais, bien humblement, citer quelqu’un dont j’ai suivi quelques cours dans ma jeunesse perdue, Gilles Deleuze : « Je voudrais dire ce que c’est qu’un style, écrivait-il en 1977 dans un livre d’entretiens.  C’est la propriété de ceux dont on dit d’habitude « ils n’ont pas de style ». Ce n’est pas une structure signifiante, ni une organisation réfléchie, ni une inspiration spontanée, ni une orchestration, ni une petite musique. C’est un agencement, un agencement d’énonciation. Un style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue. C’est difficile, parce qu’il faut qu’il y ait nécessité d’un tel bégaiement. Non pas être bègue dans sa parole, mais être bègue du langage lui-même. »